Jina Djemba, nue entre la Vénus noire et le masque poudré de Madame de Tourvel ?

Entretien de Sylvie Chalaye avec Jina Djemba

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J’aimerais que vous nous racontiez un peu votre parcours de théâtre ?
J’ai commencé quand j’étais au collège… C’était même déjà en primaire. Mais c’est au lycée que j’ai vraiment démarré. Et à 17 ans, je me suis inscrite au Cours Florent où j’ai passé un peu moins de deux ans. Puis à 19 ans, le Conservatoire national qui a duré trois ans.
Y avait-il pour vous, dans le monde du théâtre et du cinéma, des figures emblématiques ?
Je ne suis pas fan de quelqu’un en particulier. J’admire évidemment le travail et le talent d’acteurs et d’actrices, en général anglo-saxons, comme Glenn Close, Meryl Streep… Mais il y a tellement d’interprètes que j’aime qu’il n’y ait pas une personne en particulier qui soit à la base de ma vocation.
Entre le Cours Florent et le Conservatoire, quels sont les rôles qu’on vous a fait travailler ou que vous avez pu interpréter ?
Très tôt, ça a souvent été des rôles de femmes fortes. En plus, j’étais entrée au Conservatoire à 19 ans en présentant Salina de Laurent Gaudé, une pièce qui m’a beaucoup marquée. D’une certaine manière, je m’imposais à moi-même ce type de rôles. Je me souviens aussi d’avoir travaillé d’Edward Bond, un rôle de mère d’une quarantaine d’années. C’est vrai que souvent soit je suis allée vers ces personnages, soit on m’a confié ce type de rôles, a priori de tragédie, de pièces dures et sombres ; Daniel Mesguich me poussait par ailleurs vers ce type de figures, Phèdre, Cléopâtre, Lucrèce Borgia…
Des amoureuses, mais en même temps redoutables, cruelles… À la fois la beauté et le danger.
C’est cela. J’aime bien cette dualité. Même là, dans Les Liaisons… Cette femme est un peu une image de la pureté, mais elle est loin d’être une victime ? elle a décidé de s’abandonner et de donner sa vie à cet homme-là pour le sauver. Toujours est-il que je vais presque toujours vers des personnages en lutte intérieure constante.
Comme dans La Vénus où il y a non seulement quelque chose de difficile, mais une vraie prise de risque, une mise en danger. C’est vrai que la mise en danger n’est pas au même endroit puisque dans Les Liaisons dangereuses vous n’êtes pas physiquement la plus exposée. Comment justement passe-t-on d’un rôle comme La Vénus qui est dans une sorte d’exubérance et d’extraversion à Madame de Tourvel où vous composez tout autre chose, de l’ordre de la retenue ?
En fait, il y a chez moi la nécessité de jouer toutes sortes de personnages. Pour moi, c’est aussi important de jouer un rôle comme Madame de Tourvel ou La Vénus, quoique… Dans La Vénus, il y a aussi la volonté de faire connaître l’histoire de cette femme, par conséquent une nécessité encore plus grande, une sorte de devoir de mémoire. Les difficultés, concernant les deux rôles, sont de différents ordres, bien que de complexité égale. Dans La Vénus, même s’il s’agit d’une exposition du corps, il est avant tout question d’une souffrance, d’une écorchure intérieure, tout comme dans Madame de Tourvel. Du coup, je n’ai pas la sensation d’avoir fait un saut énorme en passant de l’une à l’autre.
Là, nous parlons de rôles de femmes fortes, tragiques, fatales, pourtant je vous ai déjà vue dans le rôle très comique de Poupinette dans Le Masque boiteux de Koffi Kwahulé, mise en scène par Adama Diop ?
En effet. Daniel Mesguich avait d’ailleurs perçu en moi cette dimension comique et il me faisait travailler beaucoup de Feydeau, même s’il reconnaissait que c’est une dimension qu’on peut ne pas deviner en moi, probablement à cause de ce que je dégage de prime abord. En plus, j’adore ça. Faire rire les gens, je trouve que c’est d’une telle difficulté ! Autant pleurer ou faire pleurer, bien sûr que c’est difficile, mais faire rire les gens relève d’une difficulté plus grande. Mais j’adore cela, à cause justement de cette difficulté, tandis que les rôles comme La Vénus ou Madame de Tourvel, sans être faciles, sont d’une certaine façon plus proches de moi.
Poupinette, c’était encore l’école d’une certaine manière puisque le spectacle a eu lieu au Conservatoire, mais quel a été le premier rôle professionnel qui a en quelque sorte lancé votre carrière ?
Horace, je crois. Même si j’ai travaillé tout de suite dès ma sortie du Conservatoire, avec Horace j’ai eu l’impression que quelque chose se mettait vraiment en place. Il faut dire que j’y avais une très grande partition ; j’ai d’abord joué Julie, ensuite le rôle de Sabine à la reprise. C’était aussi l’occasion de ma toute première tournée. C’était par ailleurs dans le théâtre privé, car jusque-là j’étais plutôt dans le public. Ça ne change pas la donne, mais disons que ce sont d’autres approches du travail.
Entre ces deux rôles, Vénus et Madame de Tourvel, il y a aussi l’engagement de la femme. D’un côté, il y a ce dont vous parliez, le devoir de mémoire, et de l’autre, prendre les choses à contre-pied, désamorcer, faire qu’on s’étonne, ou qu’on ne fasse pas attention tout de suite, d’autant que vous êtes sur l’affiche et les gens n’imaginaient pas Madame de Tourvel en métisse. Pouvez-vous nous parler de cet engagement de femme ?
Madame de Tourvel, déjà c’est un cadeau immense. Je trouve que, par rapport à l’époque, c’est très avant-gardiste, tout comme Madame de Merteuil ; ce sont des femmes hypervolontaires, battantes, avec de vraies convictions. J’ai fait une sorte de transposition ; j’ai imaginé ma mère, mais aussi ma nourrice qui venait du Cameroun et d’autres femmes aussi, un condensé de toutes ces figures de femmes. C’est une chance énorme de pouvoir endosser ce type de rôles, ces femmes tiraillées entre leurs envies et désirs d’être humain et les contingences de leur époque.
Pour Madame de Merteuil, comment avez-vous obtenu le rôle ? Je pose cette question par rapport à ce qu’on pourrait appeler l’autocensure ou l’inhibition. Alex Decas et Isaach de Bankolé racontaient comment dans les années quatre-vingt, ils allaient à tous les castings même s’il était marqué « Européen aux yeux bleus ».
Disons que je n’y ai pas fait attention. Ce sont plutôt des gens autour de moi qui ont éveillé en moi ce questionnement, qu’on ne pense pas nécessairement à une métisse pour Madame de Tourvel… Il est vrai que le metteur en scène était John Malkovich et que les Anglo-Saxons, sur ces questions-là, ont une ouverture (même s’il y a des limites) dans leur façon de travailler aussi. Il m’a d’ailleurs dit plus tard que la question ne s’est même pas posée à lui. Juste son producteur qui lui avait dit : « Mais elle est métisse… ? » et il lui avait répondu : « Et alors ?  » Je suis allée au casting simplement parce que mon agent m’en avait parlé, mais je ne me suis pas posé la question. Je me suis juste dit que j’avais autant de chance et de possibilités que n’importe qui. Et je ne pense pas qu’il m’ait choisie parce que je suis métisse, mais comme il me l’a dit, parce que pour lui j’étais Madame de Tourvel et qu’il ne parvenait pas à imaginer une autre comédienne que moi dans ce rôle. Probablement parce que, comme on l’évoquait, je fais femme forte et en même temps très fragile. Donc ce sont plus les gens qui disaient : « Ah, il veut faire une mise en scène moderne »
Et pour La Vénus, comment avez-vous été embarquée dans cette aventure ?
C’est Christelle Alvès Meira qui m’avait contactée ; elle m’avait vu au Conservatoire dans un spectacle. Elle voulait échapper au voyeurisme en choisissant une comédienne qui n’était pas callipyge. Elle voulait restituer son humanité à cette femme en choisissant une comédienne qui, d’après elle, incarnait la féminité, la grâce…
Y avait-il à l’époque où vous étiez au Conservatoire, je pense à Yasmina Modestine qui disait qu’on ne la projetait jamais dans Phèdre, une tendance à vous conseiller plutôt des textes d’auteurs noirs ?
Non, je n’ai jamais senti cela pendant les trois ans que j’y ai passés ; j’ai travaillé tous les personnages dont je rêvais. Je dirais même qu’on m’a encouragée au contraire à ne pas me cantonner à quelque identité que ce soit. Après, il faut reconnaître que tout ce qui est télé ou cinéma, ça rame un peu, même si Omar Sy a eu le César. J’espère que ce n’est pas encore un de ces moments où l’on se dédouane.
Justement vous avez fait un peu de télévision, ce qui vous donne une certaine visibilité. Mais dans l’espace du réalisme inhérent aux téléfilms, vous jouiez une policière dans Les Bleues.
Le personnage s’appelait Amy Sidibé, ce qui fait que de toute façon, elle devrait être soit métisse soit africaine. Ceci étant, il faut reconnaître que dans les scénarios, à part quelques exceptions, on assiste à un retour de certaines blagues sur les Blacks ou les Arabes. Je leur demande souvent où est la nécessité de raconter cela. D’autant que ce n’est même jamais drôle. Le plus étrange, c’est que les scénaristes eux-mêmes ignorent la nécessité de ces blagues. C’est juste un réflexe.
Et comment passe-t-on de ce type de rôles au théâtre ?
En fait, pendant le tournage des Bleues, je jouais Horace ; je tournais toute la journée et le soir j’arrivais au théâtre pour jouer. Ça a duré tout un mois. Et là, on réalise le fossé qu’il y a entre ces deux mondes. Ce n’est pas péjoratif ce que je dis, mais passer tout d’un coup de phrases de tous les jours, généralement pauvres, voire triviales, à du Corneille était vertigineux. De toute façon, je l’ai toujours su, mon amour premier c’est le théâtre. Surtout aujourd’hui où je le pratique de manière plus intense avec Les Liaisons dangereuses puisqu’on est à la 56°. Et on en a jusqu’à début juillet. Et je me dis que tous les acteurs devraient être sur un plateau de théâtre au moins une fois dans leur vie parce que c’est une gymnastique presque athlétique.
Vous chantez également, j’ai cru comprendre ?
J’ai toujours aimé chanter, mais je ne me suis jamais imaginé faire des concerts. C’est au Conservatoire qu’on m’a dit que j’avais de réelles dispositions au chant, notamment Alain Zeisfeld qui n’arrêtait pas de m’encourager dans ce sens. Je me disais : « pourquoi pas, ça pourrait m’aider dans un rôle où le chant est indispensable » mais de là à faire des concerts… Et c’est l’année dernière que je me suis risqué à quelques compositions qui ont finalement abouti à un concert ; on a fait des concerts tous les mois à Montmartre, ici, Au Bon Bock. Du jazz, de la soul, du chant lyrique aussi. La pression que j’ai avant de chanter est totalement différente de celle qui précède la cérémonie théâtrale, même s’il s’agit de deux mises à nu.
Dans Les Liaisons, vous chantez à un moment.
Oui, Ombra mai fu, de Haendel, plus précisément un passage de Ombra mai fu. En fait, c’est John Malkovich qui m’a entendu un jour chantonner et qui m’a dit : « Tiens, j’aimerais que tu écoutes ça, si tu arrives à en faire quelque chose… » Je me suis dit pourquoi pas. Et après quelque temps, j’avais appris la totalité du passage que je lui ai proposé. Finalement il n’a choisi que ce moment qu’on entend dans le spectacle. Dans ce spectacle, je suis l’une des rares à ne pas me retrouver nue dans son intimité et ce chant est d’une certaine manière, ma mise à nu.

Propos recueillis par Sylvie Chalaye
Avignon Juillet 2003
///Article N° : 11641

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