Jenny Alpha : mémoire du « Paris noir »

Entretien de Sylvie Chalaye avec Jenny Alpha

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Jeune vedette du music-hall dans les années cinquante, elle donna des concerts dans les plus grands casinos d’Europe et fit des rencontres hors du commun. Elle croisa Duke Ellington et Joséphine Baker dans les cabarets de Paris, elle a connu Habib Benglia et Georges Aminel. Elle fut l’égérie de grands peintres et Picabia fit d’elle un portrait. Amie de Desnos, elle fréquenta les surréalistes, notamment le fantasque Dali qui lui avait confié un drôle d’imperméable. Entre music-hall, théâtre et cinéma, tour à tour chanteuse, comédienne et danseuse, sa vie fut loin pourtant d’être rose.

S’obstiner à jouer la comédie en France dans ces années-là était une gageure. Mais Jenny Alpha participa à des créations qui firent date : Les Nègres de Genet que monte Roger Blin avec la Compagnie des Griots, La Tragédie du Roi Christophe de Césaire que met en scène Jean-Marie Serreau, il y aura aussi Rodogune de Corneille que monte le jeune Henri Ronce et qui fera une grande tournée internationale. La Folie ordinaire d’une fille de Cham de Julius Amédé-Laou que Daniel Mesguich met en scène et que Jean Rouch met en film relance sa carrière dans les années quatre-vingt. Elle eut une carrière d’une longévité exceptionnelle. À plus de 90 ans, elle jouait encore, notamment en Avignon en 2003, dans Déyé Kaz Bernarda Alba montée par Odile Pédro Léal d’après Federico Garcia Lorca, puis dans une adaptation créole de La Cerisaie de Jean-René Lemoine à la MC 93.
En dépit des hauts et des bas de la vie, Jenny Alpha était toujours enjouée, disponible, pleine de générosité et pour ses 100 ans, quelques mois avant sa disparition, la profession lui rendit un vibrant hommage car elle était un modèle de gentillesse et d’obstination aux yeux de tous ceux qui se battent pour exercer leur art, quelles que soient leurs origines.
Vous êtes montée sur les planches dans les années trente à Paris. Mais vous avez passé votre enfance en Martinique. Étiez-vous déjà alors attirée par le monde du spectacle ?
Je ne me rends compte qu’aujourd’hui de la chance que j’ai eue d’avoir les parents qui ont été les miens. Mon père, qui travaillait aux douanes, était un homme très jeune. Il avait pourtant d’un premier mariage déjà eu quatre enfants. Et ma mère, receveuse des postes, lui en avait donné six autres. Nous étions dix à la maison et j’ai le souvenir d’une maison pleine de cris, de rires, de joie. La plupart des enfants faisaient de la musique. Et j’avais une sœur plus avancée qui jouait de la mandoline et chantait avec mes frères. Mon père nous emmenait au théâtre, dès qu’une compagnie arrivait de Paris. Je devais avoir six ans lors de mon premier spectacle. C’était un peu voir en vrai les contes de fées que ma grand-mère me racontait et je les aimais tant ces histoires, que je lui en demandais sans cesse, même dans la journée et elle me disait : « Il ne faut pas raconter de contes de fées en plein jour sinon on devient un panier ». Je ne voyais pas ce que cela pouvait faire, je voulais mon conte. Et elle me disait : « Si tu veux prendre de l’eau à la rivière, tu ne pourras pas avec un panier… » Je ne comprenais pas bien sûr et je lui disais : « Tant pis, ça n’a pas d’importance, je veux mon conte tout de même ! » Je préférais les contes qui faisaient peur. L’homme sans tête qui descendait l’escalier avec une bougie à la main, les histoires fantastiques. Et pour moi, le théâtre était très proche du merveilleux des contes qui me fascinaient. Ma mère m’avait abonnée à La Semaine de Suzette, dans ce journal il y avait des saynètes, j’apprenais les rôles et avec mes amies et mes sœurs, nous nous amusions à les jouer.
À quel genre de théâtre aviez-vous l’occasion d’assister à cette époque à la Martinique ?
Il s’agissait surtout d’opéras, aussi bien lyrique que comique : Mademoiselle Nitouche ou La Traviata. On baignait dans la musique à la maison. On apprenait les airs et petit à petit j’ai eu cet amour du théâtre et de la scène. Mon père avait un phonographe et il nous achetait les disques 78 tours de cette époque. Ce n’est pas miraculeux si j’ai fait du théâtre ! Mais mes parents ne me destinaient pas au métier d’actrice. À la Martinique, on me destinait à devenir professeur, comme ma sœur, médecin ou dentiste comme mes frères ou mes neveux ; il fallait un métier de notable. Et à cette époque-là, l’artiste était loin d’être un notable ! Ma mère me disait : « Mais comment vas-tu vivre plus tard ? Et que feras-tu quand tu seras vieille ?…? » Mais je m’en fichais totalement, c’était pour moi le moment présent qui importait. Et c’est d’ailleurs toujours ma devise maintenant. J’ai choisi la vie bizarre du théâtre, cette vie en dents de scie, tantôt on est payé, tant on ne l’est pas. Mais j’ai eu la chance de travailler avec de très grands metteurs en scène, des hommes qui se sont dévoués pour les acteurs noirs, notamment Roger Blin qui m’a dirigée dans Les Nègres de Genet et Jean-Marie Serreau qui m’a fait jouer dans La Tragédie du roi Christophe d’Aimé Césaire que nous avons donné à l’Odéon et dans des salles prestigieuses.
À quel âge avez-vous débarqué à Paris ?
Je suis arrivée à Paris à 19 ans pour préparer l’École normale. Je faisais des études d’histoire-géographie en Sorbonne. Mes parents m’avaient mis en pension chez une dame qui connaissait très bien Paris et m’avait initiée à toutes ses vieilles pierres. C’était un être exquis, passionné de l’histoire de la capitale et elle m’avait « parisiennisée » de façon extraordinaire. Elle me prenait un peu pour sa fille.
Mais comment êtes-vous passée de la Sorbonne à la scène ?
La guerre n’avait pas encore éclaté, Madame Sauvageot, qui dirigeait alors avec Monsieur Stern le Musée Guimet – musée des arts orientaux – m’avait demandé de faire une causerie sur la Martinique et de chercher dans le chant martiniquais les survivances africaines qui étaient restées aux Caraïbes. Cette question me passionnait ; j’avais eu le bonheur de rencontrer Aimé Césaire, Sédar Senghor et Léon-Gontrand Damas en 1936, après la création de L’Étudiant noir dont nous étions tous très admiratifs dans les milieux universitaires.
Or, les chants que j’aimais c’étaient justement des chants de travailleurs. Des chants à deux temps, comme ceux des coupeurs de cannes à sucre, des chants de la Louisiane. C’est ainsi que j’ai commencé à chanter. Je me sentais une vocation, mais quand j’ai vu que les gens applaudissaient, je me suis vraiment aperçue que je pouvais donner quelque chose au public.
Vous aviez pris le virus de la scène…
Oui, mais je restais très timide. J’ai continué en Sorbonne l’histoire et la géographie. Puis d’autres musées m’ont sollicitée pour organiser des galas, chanter le folklore martiniquais et faire connaître la culture antillaise. Je voulais déjà alors m’essayer au théâtre, mais on me disait : ce n’est pas possible, il n’y a pas de pièce pour vous. Ce qui avait le don de m’irriter. Après tout, une pièce de théâtre, c’est une pièce de théâtre, c’est l’amour, la jalousie, les grands sentiments et ils n’ont pas de couleur. Mais on me disait que je ne pouvais pas faire de conservatoire. Puis la guerre a éclaté. En 1939, je suis partie dans le midi, avec mon mari qui était un jeune attaché du musée du Louvre. Il me soutenait beaucoup dans mon idée de faire du théâtre. À Nice, j’ai travaillé à Radio Monte-Carlo qui n’était pas encore occupée par les Allemands. Je faisais une émission sur les Antilles, je chantais, mais les Allemands ont fini par arriver à Nice. Impossible alors de sortir ; on a été occupé. En 1942, j’ai eu le malheur de perdre mon mari qui est mort d’une laryngite tuberculeuse. C’était un homme adorable, très fin, très discret qui m’a appris énormément de choses sur l’art et la peinture. Je l’ai rencontré de façon très amusante. J’étais assise sur le quai du métro, je devais changer à Invalides, car j’allais à une exposition au Louvre. J’habitais dans le XVIIIe à l’époque, rue Véron. Je lisais une critique d’art dans l’édition Benson et j’entends une voix qui me dit : « Vous faites bien de lire cette critique dans l’édition Benson, c’est la meilleure. Je suis justement le commissaire de cette exposition ». Vous voyez, c’est la chance qui guide mes pas ! Et de fil en aiguille, il m’a donné rendez-vous. J’avais vu un jeune garçon dégingandé, miteux, avec un imperméable dont les manches étaient trop courtes. Je me disais : « Pauvre petit étudiant ! », et je lui avais parlé plus par gentillesse qu’autre chose. Mais le soir, au rendez-vous, je vois arriver un jeune homme d’une extraordinaire élégance avec un long pardessus noir, un chapeau de feutre, qui me prend par la main et me dit : « vous m’attendiez » J’étais interloquée et finalement, c’est devenu un mariage ! Mais ses parents n’étaient pas d’accord avec cette union, et ils ont été ignobles quand mon mari est mort. Non seulement j’avais beaucoup de chagrin, mais j’étais rejetée par mes beaux-parents et je me suis retrouvée sans ressources.
Comment vous en êtes-vous sortie ?
Par bonheur, j’ai fait alors des rencontres exceptionnelles, comme celle de Picabia qui a fait de moi un portrait. Mon mari avait une propriété à Tourette-sur-Lou, du côté de Vence, pas très loin de Nice. Je n’aimais pas beaucoup la côte d’Azur, mais j’adorais la Provence. Nous allions dans un restaurant sur la route de Tourette, et les propriétaires étaient devenus nos amis, nous mangions là souvent. Quand mon mari est mort, je n’avais plus de moyens, je ne savais pas comment vivre et ces restaurateurs m’ont prise chez eux comme fille au paire pour servir en salle. J’ai donc loué ma maison pour avoir un peu d’argent. Je ne savais pas à l’époque qui était Picabia, il avait pris pension au restaurant. Sans doute avait-il eu connaissance de l’embarras dans lequel je me trouvais, car il me disait : « Ma petite fille, vous pensez trop à la mort », et un jour, en quelques heures, il a fait de moi un portrait qu’il m’a offert pour me mettre un temps à l’abri du besoin. Et comme je m’étonnais qu’il n’ait mis que deux heures à peindre ce tableau, sa femme m’avait répondu : « Mais ça fait deux mois qu’il vous regarde ! »
Comment êtes-vous revenue à la scène ?
Quand je suis rentrée à Paris à la Libération j’ai fait du music-hall à La Canne à sucre, c’était un de ces cabarets intellectuels de Montparnasse, où venaient beaucoup d’artistes et de personnalités. J’ai fait des rencontres étonnantes : la Duchesse de Winsor, Benny Weider, Zanuck. J’ai rencontré des musiciens comme Duke Ellington, Louis Armstrong. C’était une époque particulière où Paris s’était pris de passion pour la musique américaine. J’ai même tourné dans Paris Blues.
C’était aussi l’époque de La Rose rouge, où se produisait Habib Benglia que j’ai bien connu… Pendant la guerre nous étions à Nice. Quand il y a eu la démobilisation, Noël Villard, mon second mari, et Habib Benglia avaient joué ensemble à Nice. Habib, qui était venu me voir à La Canne à sucre, m’avait dit ces paroles que j’ai toujours gardées dans mon cœur : « Jenny, vous avez retrouvé l’Afrique après trois cent cinquante ans de civilisation française. » Il chantait et dansait à La Rose rouge. Il disait aussi des poèmes. Il avait une voix extraordinaire. J’ai connu aussi Alexino.
Mais dans les années 1960 vous abandonnez le music-hall pour le théâtre.
Gisèle Baka, une grande amie, était passée à La Canne à sucre et je lui avais confié mon désir de théâtre. Elle m’avait suggéré de rencontrer Robert Liensol qui dirigeait alors la troupe des Griots et préparait une pièce de Jean Genet. Et j’ai remplacé au pied levé la comédienne qui jouait Vertu et qui était contrainte de quitter la troupe. Mon mari me disait : « Mais tu crois que tu vas pouvoir le jouer ce rôle ? Tu sais, il y a des mots très durs… » Nous avons répété pendant un an. Et l’accueil du public a été magnifique. Mais la pièce a été vilipendée par la presse de droite.
Vous n’avez pas quitté tout de suite le music-hall.
Non, les rôles ne se bousculaient pas. J’ai vécu ce racisme misérablement. Je trouvais les metteurs en scène très frileux. On me confiait des rôles de doudou avec toujours un enfant au sein, le mien ou ceux des autres, comme Chloé dans La Case de l’Oncle Tom, ou des rôles de petite prostituée, jolie, les jambes à l’air, presque nue, disant « Madame est servie ». Tout ce que je ne voulais pas faire au théâtre. La vie était très dure pour les acteurs noirs. Georges Aminel qui avait eu le bonheur de rentrer à la Comédie française, restait des semaines sans jouer et il a fini par démissionner. Habib Benglia buvait pour oublier le désœuvrement. Douta Seck, qui était extraordinaire dans La Tragédie du roi Christophe avait fini par se prendre à la ville comme à la scène pour le roi Christophe ; il avait en somme basculé. Il est d’ailleurs mort d’une tumeur au cerveau après avoir joué un seul grand rôle.
Mais après Les Nègres et La Tragédie du roi Christophe, vous interprétez en 1975 un grand classique, une pièce de Corneille et vous abandonnez cette fois le cabaret pour vous consacrer au théâtre.
Henri Ronce, un jeune metteur en scène belge, avait monté Rodogune et il avait pris Bachir Touré et moi-même pour jouer les confidents. Nous avons fait une tournée internationale assez incroyable avec cette pièce, grâce aux Tréteaux de Paris qui nous ont fait tourner pendant plus de cinq ans.
Vous avez joué ensuite dans une quarantaine de pièces, mais vous restez inoubliable dans La Folie ordinaire d’une fille de Cham. C’est un rôle qui marque votre carrière.
Cette pièce a été une bénédiction et m’a fait un bien fou. C’est cette pièce d’un jeune auteur d’origine martiniquaise, Julius Amédée-Laou, où je jouais le rôle d’une vieille folle enfermée depuis cinquante ans dans un asile psychiatrique. Folle et pas si folle. J’avais la folie d’une femme qui avait été violée dans son enfance, qui avait vu mourir l’homme qu’elle aimait et dont elle portait l’enfant, une femme qui reniait la couleur de sa peau et finissait par rejeter son enfant qu’elle ne reconnaissait pas. Or, je venais de perdre mon second mari, le poète Noël Villard, et cette pièce a été une thérapie. C’est Daniel Mesguisch qui m’a mise en scène au Théâtre de la Bastille et je lui voue une affection sans borne, c’est un homme d’une grande qualité.
Le monde des lettres a eu aussi beaucoup place dans votre vie.
C’est Noël Villard qui m’a initiée à la littérature. J’avais fait sa connaissance à Nice où j’étais partie vivre après la mort de mon premier mari. Mais la vie était difficile et j’avais décidé de repartir vivre avec mes beaux-parents. Cependant ils ne m’avaient jamais vraiment acceptée. Noël qui était venu pour louer l’appartement que je libérais avait assisté à une scène terrible, mes beaux-parents avaient été odieux avec moi. Après leur départ, il était donc revenu pour me dire de ne pas retourner chez ces gens-là. Je suis finalement restée. On se voyait de temps en temps. C’était un poète, il me faisait rêver. Mais le jour où il a réparé mon fer à repasser, je me suis dit que c’était vraiment un homme précieux et je crois bien que c’est moi qui lui ai fait la cour… On a vécu quarante-trois ans ensemble, avec beaucoup de complicité. Il avait écrit un poème qui s’appelait Alter Ego qu’il a rededicacé À Jenny. Enfin, il avait trouvé son alter ego. Il m’a apporté la suite de mon premier mari. Je crois qu’avec mon premier mari, ma vie aurait été la même. Il y a une continuité entre eux, comme si l’homme que je cherchais avait continué à travers ces deux hommes.
Vous fréquentiez les milieux littéraires, vous avez été un peu l’égérie des surréalistes.
Nous étions très proches des Desnos. Robert et sa femme Youki, qui était l’ex-femme du peintre japonais Fujita, avaient un appartement rue Mazarine ; ils recevaient tous les samedis. C’est là que j’ai rencontré beaucoup de poètes, de peintres, d’acteurs de cinéma et de théâtre : Dali, Marc Allégret, Jean-Louis Barrault qui était très taciturne, très bougon ; il s’était fâché avec Charles Dullin et il était très démuni, il dormait dans les loges de l’Odéon. Je donnais des leçons de culture physique à Desnos qui se plaignait d’avoir les pieds plats. À l’époque il avait rompu avec Breton et il me disait « Ah ma petite fille, tu sais, il y a des noms dont il ne restera que du beau, du bon Dubonnet dans les couloirs du métro… » Cela me stupéfiait, j’étais jeune, je riais sans comprendre. Mais aujourd’hui que je suis vieille, cette phrase m’est restée et résonne encore…

Propos recueillis par Sylvie Chalaye
Avignon, juillet 2003.
///Article N° : 11643

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