Triomf

De Michael Raeburn

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Nous sommes en Afrique du Sud en 1994, à la veille de l’élection de Nelson Mandela. Le pays est à son comble d’excitation et de tension. Triomf est un quartier où sont rassemblés les « white trashs », les Blancs pauvres, qui sont près d’un million en Afrique du Sud, une communauté marginale et marginalisée vivant comme des clochards. Mais Triomf est aussi un quartier qui change, où s’installent des Métis et des Noirs.
Des élections, nous ne verrons que les caravanes enthousiastes des partis politiques : les Zoulous, le Parti National, les Fascistes, une manifestation de l’ANC. Car le film se concentre sur ce qui se trame dans la maison des Benade, milieu parfaitement claustrophobe et malsain. Voici donc Pop’s, le père alcoolique, Mol, la mère déphasée, Lambert, le fils épileptique et désaxé, et Treppie, l’oncle qui ne parle que de sexe, et ne cesse de provoquer et de pousser tout le monde à bout. Tout va tourner autour de sa tentative de dépuceler Lambert en invitant une fille de joie.
Adapté du roman éponyme de Marlene Van Niekerk (Prix Noma de la Littérature Africaine), Triomf est une allégorie sur la fin de l’apartheid et le début d’un nouveau monde. Dans la famille Benade, se joue à la fois la mort et la renaissance. Cette famille partage un secret qui provoquera sa décomposition, un mensonge comme l’était l’apartheid qui jurait sur la Bible que les Noirs étaient des êtres inférieurs.
Les Benade sont des désespérés et sont capables des pires extrêmes par frustration de n’avoir pu réaliser leurs rêves : inceste, alcool, saleté, jurons. Leurs visages sont marqués par la vie et par la pauvreté. Plutôt que de rester dignes, ils virent dans la folie, un thème que Raeburn a maintes fois abordé (cf notre entretien n°7960). On est proche d’Affreux, sales et méchants d’Ettore Scola ou du monde de Tennessee Williams, de Sam Shepard. Ils tournent sur eux-mêmes et sont méprisés par tous. Bourrés de préjugés, ils sont à l’image du monde…
Pourquoi mettre en scène un tel univers de cruauté et de violence au cinéma ? L’intérêt de la catharsis n’est pas d’être une purge face au spectacle du monde, comme on le lit trop souvent. Elle est, sur le modèle de la tragédie antique, une émotion constructive : le spectacle édifiant des tares de notre monde conduit à se définir aussi bien une morale qu’une métaphysique. Triomf n’est jamais voyeur et ne place pas le spectateur comme consommateur de pulsions. Il fonctionne effectivement comme une tragédie grecque : ne mourront que les coupables, le vicieux et l’irresponsable. Lambert, l’innocent, ne paye pas de mine mais peut accéder à une renaissance, sauvé par Sonny, le pauvre Noir qui représente le chœur annonçant le nouveau monde.
Triomf est une tragédie mais la truculence des personnages le rend très drôle, même si l’on rit parfois jaune devant cet étalage de la putréfaction d’un système. Si le confinement glauque des Benade tourne en rond, c’est pour bien signifier que le repli sur soi est un cercle vicieux. Tourné en numérique mais avec une grande qualité d’image et des acteurs au sommet de leur forme, Triomf est une expérience étonnante et sacrément détonante, cruelle mais ô combien salutaire.

///Article N° : 9472

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