Un été à Belleville : la chorba de Mustapha

Un vendredi de Ramadan

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Installée dans le quartier de Belleville à Paris, la rédaction d’Afriscope (le magazine d’Africultures) a choisi de vous faire découvrir dans cette nouvelle série estivale, cet espace multiculturel. Chaque semaine, aux côtés des habitants, découvrez ce quartier au quotidien bouillonnant.

Pendant le mois du Ramadan, l’un des cinq piliers de l’islam, le boulevard de Belleville (Paris) se pare de nouveaux commerces. Les bars tenus par des personnes de confession musulmane laissent la place à des vendeurs de pâtisseries, de bricks et de citronnelle. Des aliments consommés spécialement pendant ce mois de spiritualité. Rencontre avec Mustapha et sa famille, commerçant éphémère de pâtisseries et spécialités algériennes.
Dès 7 heures, Mustapha s’affaire dans un bar, boulevard de Belleville, qu’il occupe depuis le début du Ramadan, le 23 juillet dernier. « Les bars situés dans un quartier peuplé par des musulmans n’ont aucun intérêt à ouvrir pendant le Ramadan ». En effet toute boisson leur est prohibée la journée, pendant cette période qui court jusqu’au 20 août prochain. « Je loue cet espace 5 000 euros pour le mois », explique Mustapha qui y vend alors pâtisseries, pains spéciaux et bricks salés.
Depuis le petit matin, Mustapha et son ami Bilal, coupent courgettes, oignons, poivrons et piments pour la ratatouille qui mijotera dans l’une des grandes marmites installées sur des gazinières à même le sol. Bilal, la soixantaine, se définit comme « homme d’affaires ». Haïtien, il est né aux États-Unis. Sur sa carte d’identité il s’appelle en fait Boniface. Mais lors de sa conversation à l’islam, il a choisi le prénom du compagnon de Mahomet, celui qui appelait à la prière. Une demi-heure plus tard Amina arrive. Elle et Mustapha se saluent en arabe. Amina est marocaine. Ayant longtemps résidé en Italie, elle ne parle pas français. Elle est employée par Mustapha pour cuisiner les bricks, les pains et autres bonnes choses qui seront vendus ensuite. Très vite, une agréable odeur se dégage tandis que les yeux piquent en raison des piments et des oignons.
Pendant ce temps Mustapha déploie ses étals à l’extérieur. De l’autre côté du boulevard, à même la rue, quelques marchands tunisiens s’installent également. « J’aurais préféré trouver un emplacement à Barbès. C’est davantage réputé. Des clients viennent de toute la région. Mais à Barbès, un local coûte plus de 10 000 euros le mois ». Le commerçant, de grande taille, en sandale et de petites lunettes sur le nez, estime toutefois qu’à Belleville les prix ont flambé « depuis l’arrivée des Chinois. Ce sont les lois du commerce », reconnaît-il, fair-play.
Un mois de spiritualité
Le Ramadan, qui désigne le 9e mois du calendrier lunaire de l’islam, est avant tout un temps de spiritualité, de purification, de retour sur soi. « Il s’agit de réfléchir sur sa manière de vivre ». Un effort tout de même ? « C’est dans la tête », répète-t-il, en ajoutant : « Si les jeunes du bout de la rue s’énervent comme ils le font, parce qu’ils ont les nerfs et qu’ils ont faim, qu’ils aillent manger ! Ramadan c’est avant tout un comportement ! » La nuit passée, des bagarres ont éclaté sur le boulevard. Image trop souvent dépeinte au sujet de Belleville.
Sur les coups de 14 heures, Mustapha se dirige vers la mosquée : « je vais soit à celle des Noirs du foyer ou alors plus bas, il y en a trois les unes à côté des autres. Peu importe, elles sont toutes la maison de Dieu », continue-t-il en ajoutant que plus de deux mille mosquées ou salles de prières existent en France. Dans le quartier, les mosquées, la synagogue et l’église cohabitent. « Les juifs sont nos plus proches cousins », lance Bilal. « Abraham et Isaac, c’est la même famille », dit-il tout en désignant les commerçants tunisiens juifs de l’autre côté de la rue.
Une petite dame vêtue de blanc entre. « C’est ma maman de 91 ans, présente Mustapha. On l’appelle Hadja comme toutes les vieilles femmes qui ont effectué leur pèlerinage à La Mecque. ». En toute discrétion, elle va préparer le pain puis, assise en tailleur par terre, épluche les légumes pour la chorba. « C’est la soupe avec semoule et mouton », explique Mustapha. Dans l’après-midi, les petits-fils viennent saluer leur grand-mère ou donner un coup de main à Mustapha.
Un quartier apaisé
Toute la famille est installée en France. Divorcé, ses 7 enfants y ont grandi et ont la nationalité française. Le patriarche la refuse : « elle n’est pas bien ma nationalité algérienne ? » provoque-t-il. Bilal l’excuse : « il est né pendant la guerre d’Algérie et ne pardonne pas certaines exactions de cette époque ». Pour autant, il rassure une cliente pied-noir, qui confie ses craintes de retourner en Algérie. « Elle y sera bien accueillie. Je suis prêt à l’accompagner ». À l’heure du cinquantenaire de l’indépendance, certaines plaies cicatrisent lentement. « Un Algérien ne regarde jamais derrière lui. Il avance », précise Mustapha comme pour expliquer qu’il aime son pays de résidence qui, toutefois, selon lui et citant Rocard « ne peut pas accepter toute la misère du monde ». Une misère ressentie dans les yeux des dizaines de Tunisiens « de Vintimille et de Lampedusa », tels que sont désignés dans le quartier les jeunes hommes installés au coin du boulevard. Mustapha côtoie aussi cette misère sociale quand, face à ses étals, certaines personnes sans le sou, ou isolées, s’installent sur le banc. « C’est partout pareil. La France est pourtant un pays riche », déplore le commerçant quelque peu désabusé.
Toutefois concernant l’ambiance du quartier, les voix s’accordent : « depuis les élections présidentielles, le climat s’est apaisé. Les policiers ne sont plus aussi agressifs. Cela change tout. Ils se baladent tranquillement parmi les gens. » Bilal s’interroge : « À quoi sert la stigmatisation si ce n’est à des fins politiciennes ? La France d’aujourd’hui est une France plurielle. Les Français ont colonisé de nombreuses terres. Ce métissage en est l’effet boomerang. »
Convivialité et échange
Impossible de dresser un portrait du client de Mustapha en ce vendredi. Se pressent devant lui des musulmans, des non-musulmans, des femmes avec enfants, des jeunes filles, des hommes jeunes et moins jeunes, des personnes en costumes, des touristes, des curieux, des habitants du quartier. Avec chacun d’eux Mustapha prend le temps d’échanger, en français ou en arabe, pendant qu’Amina fait frire devant les clients les bricks ou les pains. Le maître des lieux conseille aux ignorants (et gourmands) les zlabia boufarik, spécialité algérienne faite de semoule et de miel.
À 21 h 36, heure de rupture du jeûne de ce vendredi, Mustapha installe la table derrière ses étalages de pâtisseries afin de savourer l’iftar (le repas de rupture du jeûne). À quelques mètres de là, le restaurateur tunisien commence à servir ses hôtes. la grand-mère Hadja s’empare d’une datte en remerciant Dieu (Bismillah) puis sert la chorba. Le repas terminé, la famille attend 23 h 15, heure de la dernière prière de la journée. Puis ils se réveilleront à 4 heures du matin pour la prière du lever du soleil. Mustapha s’en ira ensuite pour son local et répétera les mêmes gestes jusqu’au 20 août, fin du Ramadan.
Le boulevard de Belleville est animé en ce vendredi soir, les musulmans pratiquants attendant l’heure de la prière côtoient et se mélangent parfois avec ceux qui profitent des terrasses de café en ce début de week-end.

À regarder : [Une heure avant la datte] de Rachid Djaidani

///Article N° : 10924

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