Un film utile

Entretien d'Olivier Barlet avec Sol de Carvalho à propos de Le Jardin d'un autre homme

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Sofia est un modèle de femme forte. Votre but était d’encourager une réaction générale ?
Oui, bien sûr. C’est l’histoire d’une gazelle : un animal qui est mangé par les lions et les hyènes mais qui reste très résistant. Le film est construit sur le passage de la jeunesse à l’état adulte d’une jeune femme : sa force est de pouvoir encore se déterminer. Nous avons beaucoup répété durant un mois et demi et comme l’actrice est très forte elle-même, cela collait très bien.
Le film démarre sur une vision plutôt sociologique de Maputo. Etait-il important de bien le situer dans l’environnement des protagonistes ?
Ce qui leur arrive physiquement est le résultat du politique et du social : des gens qui doivent survivre se débrouillent. La corruption étant généralisée, chacun se demande pourquoi il devrait ne pas faire pareil. Sofia ne tombe pas dans le rêve alors que le professeur le fait. L’idée est d’avoir une Sofia qui peut résister alors que lui ne le peut pas.
Il n’y a pas qu’au Mozambique que les élèves doivent coucher avec leur prof pour obtenir de bonnes notes mais c’est terrible !
Oui, le salaire minimum ne suffit pas à payer les transports et se nourrir. Il faut un deuxième salaire. Au Mozambique, on dit qu’il faut manger où on est : même le portier d’une institution publique demande de l’argent pour ouvrir la porte ! Un professeur vend les notes : c’est son pouvoir. Les filles vendent leur corps : chacun vend ce qu’il a à vendre ! Pour écrire le film, je me suis entretenu avec une quarantaine de filles qui ont dormi avec leur professeur et qui m’ont raconté leur histoire.
Vous avez pu les identifier ?
Oui, elles ne donnent pas les noms mais ne s’en cachent pas. Elles disent que c’est comme chez le dentiste : ça fait mal mais il faut le faire. C’est une terrible dégradation sociale. Cela se généralise tellement que des filles se marient avec leur professeur, même en partant ainsi d’un chantage. Le professeur demande de l’argent aux garçons et du sexe aux filles. Ils sont comme les hommes qui vont au bar : si on ne boit pas, on n’est pas macho. Il faut consommer !
N’y a-t-il pas des réactions organisées ?
Si, mais dans un pays où la survie est la règle, tout le monde vend quelque chose. Le cas du film n’est pas extraordinaire, il est normal.
Arroser le jardin d’un autre homme : est-ce un appel à l’éducation des femmes ?
On a l’habitude de dire que la femme africaine est doublement exposée : par la société et par son mari. Sa libération doit être double ! Le mariage traditionnel mozambicain prévoit une véritable vente de la fille, le lobolo : les familles se rencontrent et discutent du nombre de bœufs, l’argent etc. que le mari devra payer pour se marier. Un jeu d’appartenance se met en place qui fait que si le mari meurt, le frère du mari peut prendre la femme.
C’est une pratique qu’on trouve dans d’autres régions aussi : c’est par exemple le début de Wend Kuuni de Gaston Kaboré.
Effectivement. La seule possibilité pour une famille de recevoir de l’argent est de vendre ainsi les filles. Laisser étudier une fille, c’est arroser le jardin du voisin dans la mesure où on ne pourra pas vendre la fille : elle se mariera avec un homme qui ne paiera pas. Le film est fait pour contribuer à la fin de ces pratiques.
Votre film est le premier long métrage mozambicain depuis bien longtemps.
Oui, mais il y a quand même beaucoup de cinéma. Sous le régime socialiste, il avait été nationalisé en 1977-78 et placé dans les mains d’une institution d’Etat qui s’occupait aussi bien de la production que de la diffusion. Le cinéma était privilégié comme outil de propagande. Après le passage de Godard et de Rouch, la télévision a été créée en 1981, avec une émission d’actualité hebdomadaire intitulée « images et mouvements » qui a duré jusqu’en 1986, moment où l’institut du cinéma a été victime d’un incendie en même temps que s’affirmait dans le pays le changement politique vers l’économie de marché. Tout le matériel était perdu et l’Etat n’a pas réinvesti. Tous les cinéastes ont commencé à faire de la vidéo : télévision, films institutionnels etc.
Avez-vous tourné en film ou en numérique ?
Si les bailleurs et notamment l’Union européenne se désengagent, nous devrons passer à la haute définition ou au digital numérique que l’on peut ensuite kinescoper. Le Jardin d’un autre homme a été tourné en numérique puis kinescopé en 35 mm. Il a fallu un gros travail de laboratoire pour obtenir un bon résultat.
Votre film semble proche de la tradition documentaire très forte au Mozambique.
Oui, nous avons historiquement une contribution esthétique à la cinématographie africaine sous la forme du « docu-drama » : tous nos films sont faits à partir de la réalité, d’une recherche patiente où on retrouve les histoires des gens, dont on tire une structure fictionnelle. Une autre démarche est de créer dans le documentaire une situation de fiction. Le manque d’argent nous oblige à nous débrouiller avec l’aide des ONG qui financent des films sur les femmes, le sida, etc. C’est assez cadré et contraignant, mais laisse parfois une certaine liberté. Le Jardin d’un autre homme bénéficie d’un accord avec le ministère de l’Education et va être vu par 500 000 élèves : cela va vraiment faire bouger les choses en mettant à plat ces histoires de corruption des professeurs. C’est une contribution au changement social : qu’est-ce qu’un réalisateur peut demander de plus ?
N’y a-t-il pas aussi un circuit de diffusion de cinéma ambulant assez structuré ?
Le comité du cinéma mobile qui allait de village en village avait existé jusque dans les années 80. Le pouvoir politique a ensuite plutôt oublié le cinéma pour privilégier la télévision. Il y a deux ans, les Italiens ont aidé l’association des cinéastes à monter un projet intitulé « Cinema Arena » qui fait circuler les films mozambicains en dvd sur grand écran du Nord au Sud du pays. Mon film précédent a ainsi pu être vu dans les villages par des audiences de 2000 personnes. La projection était précédée d’un film de sensibilisation sur le sida etc. permettant une discussion. Comme nous avons seize langues nationales, les films sont tournés dans ces langues locales et rencontrent un grand succès. J’ai ainsi pratiquement toujours tourné dans la langue du lieu du film.
Est-ce qu’on trouve des acteurs expérimentés au Mozambique ?
En dehors du théâtre, très peu. Pour le film, j’ai fait un casting de 300 personnes parmi lesquelles nous en avons sélectionné trois avec qui nous avons travaillé une quinzaine de jours pour pouvoir choisir. J’ai ensuite travaillé avec Sofia durant un mois et demi.
Avait-elle déjà joué avant ?
Non, jamais. Elle est très bien et j’espère que cela va la lancer pour continuer. Elle était très engagée.
Vous êtes blanc dans un pays à majorité noire. Comment se passe la relation Noir-Blanc au Mozambique sur un tournage ?
La relation Noir-Blanc est un rapport de pouvoir qui n’est pas assimilable à un rapport de classe. Le racisme existe dans les deux sens et la couleur de la peau sera utilisée dès qu’il y a conflit. Mais le Mozambique est un pays très intégré. Samora Machel a lutté avec virulence contre la séparation. Pour ce qui me concerne, je suis né au Mozambique il y a 52 ans et j’y suis complètement intégré. La pauvreté renforce le racisme : il faut le comprendre dans le contexte, mais c’est très différent de l’apartheid de notre voisin sud-africain où la séparation est encore vive.
Je pense à Rostov-Luanda d’Abderrahmane Sissako où l’on voyait une femme expliquer que les colons Portugais étant des paysans pauvres, ils se sont très bien intégrés à la société, contrairement aux Français et aux Anglais qui restaient entre eux.
C’est vrai. La Conférence de Berlin exigeait des Portugais une véritable propriété de la colonie pour avoir droit au Mozambique et à l’Angola, alors que leur colonisation était réduite à la côte. Il leur fallait donc faire la conquête du pays. Un autre facteur était l’exil forcé des communistes portugais dans les colonies. L’organisation administrative de la colonie portugaise était également plus lâche et facilitait le mélange. Mon père était un agriculteur au Portugal mais un patron au Mozambique. Il n’a pas oublié ses racines mais il a dû se comporter comme un patron : c’est aussi quelque chose qui rend raciste.
On voit en littérature que l’un des plus célèbres auteurs mozambicains, Mia Couto, est un Blanc, tout comme Pepetela en Angola.
Oui. Mai 68 est arrivé au Mozambique en 1972. Ce qu’il fallait changer, c’était la colonisation portugaise. L’intelligentsia de gauche l’a combattue. Les grands intellectuels mozambicains ont étudié au Portugal. Les leaders du mouvement de libération étaient liés aux grandes figures africaines comme Nkrumah ou Lumumba. Tout cela a contribué à une grande créativité, notamment au niveau du langage.
Le travail sur le film vous a fait résider à Paris. Quelle a été votre impression sur ces questions d’intégration ?
J’ai passé quatre mois à Paris pour la post-production du film. Habitant au Mozambique, je suis très sensible aux rapports raciaux. A Paris, la tension est réelle. J’y suis arrivé quand les banlieues brûlaient et en suis reparti avec la grève des étudiants ! Il y a un réel problème d’intégration qui provoque des réactions de rejet en Afrique.
On voit en Afrique du Sud des réalisateurs blancs faire des films entièrement joués par des Noirs dont ils ne comprennent pas la langue. Qu’en pensez-vous ?
L’industrie du cinéma est aux mains des Blancs. Hollywood tournait ses clips publicitaires en Afrique du Sud. Cela a permis une compétence et un équipement. J’appartiens à une initiative de regroupement de 42 maisons de productions en Afrique australe et on voit les choses changer. Une nouvelle génération apparaît qui comporte de vrais talents. Le problème aussi est que certains arrivent sur la base d’une alternance sans être compétents.
Le Mozambique profite-t-il de la proximité de l’industrie sud-africaine ?
Bien sûr, cette industrie est là et nous profitons des équipements. Les logiques sont variées : certains visent les oscars, d’autres restent proches du terrain. Mais cette industrie ne veut pas perdre sa place.


festival de Cannes, mai 2006///Article N° : 4510

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