Un génocide, c’est écrasant comme héritage

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Avec un festival de cinéma qui célébrera en 2014 ses 10 ans, une école et une salle multiplexe équipée d’un écran 5D, le cinéma rwandais en est à ses prémices. Rencontre avec l’un de ses cinéastes les plus prometteurs, Kivu Ruhorahoza.

Le Rwanda s’est d’abord fait connaître sur la scène internationale par des productions sur le génocide (100 Days, Sometimes in April, Hôtel Rwanda…). Êtes-vous d’accord avec l’image véhiculée par ces films ? Kivu Ruhorahoza : Pas du tout. Pour raconter un conflit et un pays, il faut un solide bagage intellectuel, un certain attachement à ce pays, de la maturité et une relative indépendance financière. Aucun des réalisateurs ayant abordé le génocide n’a disposé de ces éléments. De tous ces films, Sometimes in April est celui qui s’est le plus rapproché d’une certaine réalité rwandaise malgré la présence d’acteurs internationaux. Tous les autres, dont le mien, sont parfois maladroits, naïfs, mauvais, paumés et surtout malhonnêtes.

Matière Grise, votre premier long-métrage aborde le traumatisme post-génocide. Pensez-vous que le cinéma puisse être une forme d’exutoire ? Le cinéma est absolument nécessaire mais il n’est pas salutaire. Il est encore moins une forme d’exutoire dans le sens où la fabrication d’un film requiert l’effort de plusieurs personnes qui viennent avec leurs sensibilités, leurs bagages émotionnels. Un poème, un roman, une chanson, peuvent servir d’exutoire. L’ivresse émotionnelle est possible dans l’exécution même de ces autres formes d’art. Mais le cinéma, j’en doute fort…

Selon l’acteur Mazimpaka Jonnis Kennedy : « Si les productions internationales parlent du génocide, nous, Rwandais, devons raconter des histoires différentes ». Qu’en pensez-vous ? Je ne veux pas que mon cinéma soit une réponse aux cinémas des autres. Se sentir investi d’une mission est fatigant et contre-productif. Un génocide, c’est écrasant comme héritage. Des fois, il me paraît impossible de proposer une histoire sérieuse de cinéma dont la trame n’est pas parasitée par les conséquences du génocide. Il ne faut pas que nos films se fassent remarquer par des attitudes d’évitement systématique. Il nous faut trouver la juste mesure. Comment raconter la société rwandaise honnêtement et avec subtilité ? Plus que jamais, en 2014, la société rwandaise se retrouve confrontée à ses démons ethniques.

Le Rwanda bénéficie d’une langue commune, le kinyarwanda et de deux autres langues officielles, l’anglais et le français. Comment le cinéma s’approprie-t-il ce multilinguisme ? En réalité, ce qu’on appelle le cinéma rwandais n’en est qu’à ses débuts. Pour l’instant, l’usage de la langue reste assez maladroit et invraisemblable. Il y a trop de phrases hollywoodiennes, des « Baby I love you »… Il y a aussi l’autocensure et la pudibonderie. Nous sommes les champions des allusions sexuelles dans la langue usuelle mais elles disparaissent à l’écran alors que le cinéma local se veut réaliste. L’élite rwandaise s’exprime quasi exclusivement en anglais et en français impeccables. La classe moyenne parle un mix de kinyarwanda, français, anglais, kiswahili et luganda. Les lignes entre les classes sociales sont nettes et visibles. Il faudrait que nous, cinéastes, pour des raisons de vraisemblance, regardions un peu autour de nous comment les gens s’expriment…

Quels sont vos futurs projets ? Je tourne fin avril un long-métrage, L’homme sans peau, un film sur l’apparition de l’homme blanc dans une société africaine idéalisée. Mais c’est aussi une histoire sur la paranoïa, la peur de l’hybridation, l’inceste, l’infanticide. ce sera un film radical dans tous les sens du terme.

Kivu Ruhorahoza en quelques dates : 2005-2006 : Directeur du festival de cinéma au Rwanda // 2007 : coproduit Munyurangabo, le premier long-métrage sur le Rwanda en kinyarwanda sélectionné au festival de cannes. // 2011 : 1er long-métrage Matière grise.///Article N° : 12383

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