Un guerrier dendi par Sani

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À travers une chronique de l’histoire mouvementée du Niger d’après les Indépendances, le peintre et dessinateur nigérien Sani nous raconte, à sa façon très personnelle, la biographie romancée de ses déboires professionnels et de ses amours contrariés, dans un pays où les artistes sont des marginaux peu considérés, compte tenu du contexte social et politique particulièrement difficile auquel la population est confrontée au quotidien¡K
Il s’agit là du premier album d’un auteur nigérien et de la première autobiographie graphique du continent.

Cette chronique douce-amère, proche de la confession, est traitée sous la forme d’une bande dessinée atypique. Les réflexions de l’auteur, calligraphiées à la main, viennent s’insérer dans des successions d’images en noir et blanc et en grisé, réalisées à gros traits de pinceau pour une approche graphique presque naïve qui demande, du moins au début, un certain effort de lecture. La composition des planches (ne se pliant pas vraiment aux normes qui se sont imposées dans la BD occidentale) nous offre de ce fait un « voyage », à la fois réaliste et onirique, au cœur d’une Afrique Sahélienne dont la modernité relative se heurte encore aux règles ancestrales de la tradition. Mais, très rapidement, le style graphique de Sani, et la façon très personnelle dont il compose ses planches, plongent le lecteur au coeur d’un univers social étrangement poétique, malgré tous les problèmes sociaux et économiques que l’auteur-narrateur est amené à décrire précisément au cours de sa déchéance professionnelle et de sa dérive alcoolique d’amoureux transi cherchant vainement à reconquérir les faveurs de Rose, sa jeune femme. Celle-ci, exaspérée par ses frasques (il a abandonné ses études universitaires de Lettres pour choisir le métier peu rémunérateur d’artiste peintre, tout en se soûlant régulièrement dans les bars de Niamey), l’a finalement quitté pour un autre homme, en lui laissant leur enfant que Sani a dû confier à ses propres parents vivant au village.
Au fil de ses déboires amoureux et professionnels, Sani parvient à relater par petites touches très expressives, la vie quotidienne à Niamey, la révolte des étudiants en 1990 et la violence du premier coup d’état militaire qui mit fin en 1996 au régime plus ou moins démocratique du président Mahamane Ousmane.
Son regard critique porté ensuite sur « le retour à la démocratie » durant le régime rapidement contesté de Tandja Mamadou, est une analyse sévère des fausses promesses électorales destinées à convaincre les populations : « Depuis l’avènement de la démocratie et la chute du régime militaire, les maîtres maux qui tuent aujourd’hui sont les détournements de fonds, entorses à la liberté d’opinion, abus de pouvoir… Les hommes politiques votent les lois à leur profit, pour se remplir les poches… Le peuple qui ne mange pas tous les jours à sa faim reste envoûté par les boniments des leaders politiques… » Sani n’hésite pas à nous gratifier ensuite d’une vignette où l’on voit des cadavres nus et sans tête, pendus à des crochets de boucher… Avec cette légende : « Le peuple est un troupeau que l’on mène à la boucherie… » Et la vignette qu’il nous offre en contrepoint à la page suivante est un dessin représentant des jambes de femmes en marche, vêtues de gandouras jusqu’aux chevilles et chaussés de samaras, nostalgie d’une tradition dont il exalte la grandeur passée : « Terre des Ancêtres ! Tu avais autrefois la beauté et la fierté d’un cortège de filles nubiles accompagnant la mariée… »
Quant au putch militaire du 18 février 2010, fomenté par le Général Salou Djibo afin de restaurer la démocratie au Niger, ce nouveau coup d’état laisse le « Guerrier Dendi » relativement sceptique puisque, après ces 10 années de galère qu’il vient de nous raconter dans cet étrange album de BD à nul autre pareil, il choisit finalement de se réfugier « dans un coin éloigné de la ville… Là où Rose et moi flirtions autrefois… »
Une réussite dont je recommande la lecture…

Sani, Un guerrier dendi, post-face de Daniel Mallerin, Collection L’Harmattan BD, L’Harmattan, décembre 2012, 90 pages, 9,90 euros///Article N° : 11720

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© L'Harmattan BD/Sani
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