Un million de pierres au pays des mille collines.

Entretien de Virginie Andriamirado avec Bruce Clarke, plasticien

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En juin dernier, au cours des rencontres Fest’Africa, un jardin insolite a été inauguré à Nyanza, dans la banlieue de Kigali. Pas de fleurs, pas d’arbre-symbole à planter, mais des pierres posées l’une après l’autre par des représentants du gouvernement rwandais et d’organisations de rescapés du génocide. Dix pierres ont été posées, la dixième par Bruce Clarke, artiste anglais d’origine sud-africaine à l’origine de ce projet en partie financé par l’Unesco. Il consiste à ériger un mémorial sous forme de jardin qui, au fil du temps, sera parsemé d’un million de pierres. Disposées selon une forme géométrique définie par l’artiste, les pierres seront déposées par un million de personnes en mémoire de chaque victime. La commémoration se déroulera sur plusieurs mois et devrait débuter à partir de janvier 2001. Elle s’étalera au moins jusqu’au 7 avril, journée nationale de deuil et triste date anniversaire du début du génocide.
Entre temps, un gros travail de sensibilisation au projet aura été effectué par les organisations de rescapés implantées dans tout le pays, afin que l’ensemble des Rwandais prenne part à la réalisation de l’œuvre. C’est d’ailleurs l’un des objectifs majeur de ce mémorial qui prend là tout son sens. V.A.

Quelle est la genèse du « Jardin de la mémoire » ?
Cela remonte à deux ans. Je me suis posé la question de la manière dont je pouvais, à mon niveau, accompagner le processus de vie après le génocide. J’avais le choix entre rester silencieux et dire quelque chose. Rester silencieux, c’est en quelque sorte adopter une attitude négationniste. Nous qui vivons à l’extérieur, si on ne réagit pas par rapport au génocide, c’est comme si nous enterrions l’ensemble de l’événement d’un coup de pelle. C’est le silence qui tue. Il y a un devoir moral ou intellectuel à accompagner l’après-génocide.
Pourquoi avoir choisi la forme d’un jardin qui est un lieu paradoxalement plaisant pour témoigner de l’horreur ?
Un jardin c’est un lieu de naissance aussi bien que de mort. Il symbolise la renaissance après la mort.
Quand j’ai pensé le projet, je me suis dit que je ne pouvais pas faire juste un tableau au bas duquel j’allais apposer mon nom. Ce qu’on peut faire face au génocide est dérisoire. Il me fallait trouver la forme, l’image adaptée à l’ampleur de l’évènement, de façon à impliquer le plus de monde possible. Je voulais que le projet se fasse en quelque sorte en partenariat avec la société civile rwandaise. Pour cela, il fallait que les Rwandais adoptent le projet et qu’ils se le réapproprient. En m’interrogeant sur la forme artistique que cela pouvait prendre, j’ai eu l’idée d’un acte individuel de recueillement. Chacun déposerait une pierre marquée d’un nom, d’un signe ou même d’une photo d’un disparu qu’il sera libre d’expliquer ou pas. Multiplier cet acte individuel par un million, c’est montrer le génocide dans son aspect collectif mais aussi en tant que meurtre d’un individu.
N’avez vous pas eu de difficultés pour obtenir un tel espace dans un pays pourtant surpeuplé ?
Au début, j’avais demandé un kilomètre carré de terrain aux autorités rwandaises. Je n’en obtiendrai pas autant car le Rwanda est un petit pays effectivement confronté à d’énormes problèmes de surpopulation. Il fallait quand même tenir compte des difficultés du pays. Le gouvernement, qui soutient mon projet, a mis à ma disposition un terrain de plusieurs hectares, ce qui n’est pas rien. Il est situé à proximité de Kigali, en zone rurale à Nyanza (Kicukiru). C’est un lieu symbolique, car c’est un lieu de grand massacre. Il y avait une école technique qui était le refuge de 4000 personnes. Cette zone avait d’abord été protégée par les casques bleus qui ont reçu – on ne sait pourquoi – au bout d’un certain temps l’ordre d’évacuer les lieux. Ils sont discrètement partis dans la nuit, et le lendemain, les réfugiés ont été massacrés. Il y a eu très peu de survivants. Ce lieu est le symbole de l’abandon des gens par la communauté internationale.
Comment la population a-t-elle accueilli votre projet ?
Quand je suis allé au Rwanda présenter mon projet il y a un an et demi, j’ai été surpris de l’enthousiasme avec lequel les gens l’ont accueilli. Beaucoup m’ont dit que c’était exactement ça qu’il leur fallait. Il y a eu plusieurs projets de mémorial. Les projets nationaux, gérés par le comité du mémorial, consistent en la conservation des restes. C’est la preuve morbide, mais irréfutable, qu’il y a bien eu génocide. Il y a eu un autre projet qui consistait à planter un million de croix. Mais cela n’a pas de sens dans une communauté où la croix ne signifie pas quelque chose pour tout le monde. J’ai rencontré une femme dont les parents avaient été tués au cours des massacres de 1963… Le génocide de 94 a été le point culminant mais on oublie les actes de génocide qui ont eu lieu au cours des décennies précédentes. Cette femme n’a jamais su où ses parents avaient été tués, ni ce que sont devenus leurs corps. Déposer une pierre c’est, pour elle, un devoir de mémoire et cela représente aussi un acte concret. Marquer le coup et dire :  » cette pierre représente un membre de ma famille « , psychologiquement c’est beaucoup !
L’acte de poser une pierre, peut-il symboliquement marquer le début d’un travail de deuil ?
J’ai été contacté par un psychanalyste qui m’a dit qu’au niveau psychanalytique « le jardin de la mémoire » est très important car à travers ce mémorial, ma démarche artistique impliquait un travail de deuil. C’est une sorte de matérialisation d’un deuil clinique. Les gens sont depuis six ans dans un état de non-deuil alors qu’il est primordial qu’ils l’expriment.
Je me suis rendu compte que j’avais ouvert une boite de Pandore, qui touchait d’autres domaines non artistiques, que je ne maîtrisais pas, mais où, apparemment, j’avais plus ou moins mis les points sur les  » I « . J’ai été vraiment touché quand des paysans qui ne savaient ni lire ni écrire – environ 80 % de la population est analphabète – sont venus me dire combien cet acte de mémoire était important pour eux.
Un Français qui a adopté un orphelin rwandais aujourd’hui âgé d’une quinzaine d’années, m’a téléphoné après avoir eu connaissance du projet. Ce gosse n’a aucune trace de sa famille qui a été décimée. Il n’est pas retourné au Rwanda par peur. Le jardin pourrait être pour lui l’occasion d’y aller, de poser une pierre pour sa famille, et d’enclencher un processus de deuil qui pourrait l’aider à retrouver son pays.
Est-ce aussi pour les rescapés une amorce de réconciliation ?
Les rescapés disent, allant à l’encontre des institutions : « qu’est-ce que signifie pardonner, comment pardonner à quelqu’un qui ne demande pas le pardon ? » Ils considèrent que ce n’est pas à eux de faire la démarche du pardon, tant que les génocideurs n’auront pas reconnu leur crime. Leur première ligne de défense est de plus ou moins nier la réalité du génocide qu’ils ne considèrent plus comme une guerre civile où chaque camp a une part de responsabilité dans les massacres.
Les réfugiés qui sont revenus au pays se sont peu à peu réintégrés, soutenus par les institutions et le HCR. Quant aux rescapés, ils se sont sentis lâchés. Ils ont dû retourner sur leur colline sans avoir reçu d’aide matérielle, psychologique, ou médicale. Cela génère beaucoup de tensions. Un responsable de la commission des droits de l’homme m’a dit que c’était la première fois depuis le génocide qu’il voyait autant de monde se réunir autour d’un même projet.
Votre démarche est avant tout artistique mais elle implique un engagement civique. En tant qu’artiste, considérez-vous que votre travail peut ou doit faire office de témoignage ?
C’est un des rôles de l’art, même si nous ne sommes que des témoins lointains. Je ne fais pas le jardin pour les bons sentiments. Bien que cela reste une démarche artistique, cette œuvre ne nie pas son côté politique. C’est un acte politique d’accompagnement d’une société meurtrie. Il ne s’agit pas d’une œuvre esthétique qui reste passive par rapport à la société.
Certains m’accusent d’appuyer le régime. Je ne fais ce jardin ni pour le régime qui est au pouvoir aujourd’hui, ni pour celui qui le sera dans 10 ans ou 50 ans. Je le fais par rapport à la mémoire du génocide. C’est comme si on taxait de sioniste quelqu’un qui ferait un mémorial sur le génocide juif ! Je ne suis pas là pour défendre le régime en place, j’ai bien conscience de ses limites mais il y a quand même des gardes fous qui font que ce pays – qui a quand même connu un régime totalitaire durant des décennies – essaye de se reconstituer tant bien que mal, et jusqu’à présent plutôt bien que mal.
Peut- on considérer que votre travail est une forme d’engagement politique ?
C’est une manière de donner plus de sens à l’acte artistique et aussi de rester humble car on se rend compte des limites de ce que c’est qu’un acte artistique. En Afrique du Sud, durant l’apartheid, il y a eu lutte au niveau culturel que ce soit en peinture, cinéma, théâtre, mais elle a accompagné la lutte politique. Ce n’est pas avec la culture qu’on allait changer la situation en Afrique du Sud.
En tant qu’artiste et en tant que citoyen nous devons nous impliquer. A nous de trouver les formes adaptées à ce que l’on veut dire. Certains m’ont dit que la forme que j’ai choisi n’est pas adaptée au Rwanda, mais est-ce que le génocide est adapté au Rwanda ?

En résonance : « Paroles du jardin de la mémoire » Du 12 octobre au 4 novembre, MC 2a, 16, rue Ferrère, Bordeaux, tél : 05 56 51 00 78
Installation de Bruce Clarke autour des extraits de l’émission « Revivre à tout prix, Rwanda 99 », présentée par Madeleine Mukamabano et Medhi el Hadj, et diffusée sur France Culture dans « Carnet de voyages ».///Article N° : 1466

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