« Un nouveau type de financement de la culture est possible »

Entretien d'Ayoko Mensah avec Damien Pwono

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Expert en développement culturel, Damien Pwono a occupé d’importantes responsabilités à la fondation Rockfeller puis à la fondation Ford. Il souligne la nécessité d’une réelle coopération entre opérateurs culturels, pouvoirs publics et secteur privé pour mettre en place de nouveaux modes de financement et œuvrer à un développement durable. Ce qui demande avant tout un changement global de mentalités.

Vous avez travaillé entre autres à la fondation Rockfeller puis à la fondation Ford avant de créer votre propre agence aux Etats-Unis : Cultural Engenering. Quelles étaient vos fonctions au sein de ces fondations ?
J’ai travaillé six ans à la fondation Rockfeller où j’étais conseiller principal en matière de culture et de développement et de programmation culturelle en Afrique. Je travaillais alors entre New York et Nairobi.
Puis j’ai travaillé cinq ans à la fondation Ford comme responsable de programmes de développement des institutions culturelles à travers le monde. Mon rôle était d’encourager les bureaux régionaux de la fondation à développer des programmes culturels, des réseaux de professionnels et à créer de nouveaux marchés. Il s’agissait aussi de débloquer l’accès de certains marchés à des groupes qui en étaient jusque là exclus. Ce fut le cas, par exemple, avec la création du pavillon africain à la Biennale de Venise en 2001, que nous avons beaucoup soutenue.
Comment lier l’art, la culture et le développement économique ? Comment concevoir et financer de grands projets qui soient des exemples pour les autres ? Comment encourager plus de diversité et de parité hommes/femmes dans la programmation des grandes institutions ? Comment développer l’entreprenariat culturel ? Voilà quelques questions qui guidaient mon action.
Lorsque vous étiez à la fondation Ford, vous avez œuvré auprès d’organisations internationales pour qu’elles prennent en compte la culture comme un secteur économique du développement… Quelles ont été vos principales avancées dans ce domaine ?
Au moment où l’Organisation pour l’unité africaine (OUA) est devenue l’Union africaine (UA), nous avons financé une réflexion sur l’avenir du fonds pour la culture que possède cette institution. Ce fonds dormait totalement : les membres de l’OUA n’y cotisaient pas. Aujourd’hui la culture est inscrite dans les programmes de l’UA même si leur mise en œuvre n’est pas encore effective.
En 2000, nous avons également financé une étude du Bureau international du travail (BIT) dans cinq pays d’Afrique australe sur la création d’emplois dans le domaine des arts et de la culture. Cette étude, qui s’inscrivait dans le programme « Jobs for Africa », a démontré que le secteur culturel a beaucoup d’impact en terme de création d’emplois. Le BIT s’est donc rapproché de l’Unesco et de l’UNCTAD (United Nations Conference on Trade and Developpement). Aujourd’hui, le secteur culturel fait partie des programmes du BIT et de l’UNCTAD.
À l’inverse de la création qui est en pleine effervescence, les politiques culturelles semblent avancer très lentement sur le continent. Pourquoi, selon vous, la plupart des gouvernements africains tardent tant à reconnaître et à soutenir le potentiel économique des secteurs culturels ?
Les choses changent tout de même. Avant les Indépendances, les expressions culturelles étaient souvent utilisées comme armes de lutte contre la colonisation – contre l’Apartheid en Afrique du Sud par exemple. Elles s’opposaient à ce qui faisait offense à l’identité des peuples et proclamaient une fierté, une confiance en soi.
Après les Indépendances, la culture est devenue un moyen de construire une identité nationale. Mais avec la mise en place de régimes dictatoriaux, des groupes d’intérêt se sont appropriés la culture. Il fallait chanter pour le président, les hommes politiques. Le politique a compris la force de la culture. Il lui est donc difficile de la laisser se développer librement. Aujourd’hui, c’est encore une nouvelle étape. Tout le monde est en train de reconnaître que la culture est au cœur du développement : c’est au cœur de l’Homme.
Les institutions culturelles ont suivi le même chemin. On a créé des ballets et des théâtres nationaux, des chorales, du théâtre scolaire et étudiant. Il existait une éducation artistique qui a hélas disparu, faute de soutien public. Les ministères de la Culture ont un rôle très limité. Peu ont défini une politique culturelle, et lorsque c’est le cas, bien souvent elle n’est pas appliquée. Pourtant la culture est l’un des seuls domaines où l’Afrique est compétitive et respectée, aujourd’hui comme hier. Il faut le reconnaître : là où les politiques ont échoué, les artistes ont réussi.
Quels sont les changements en cours ?
Je remarque une évolution à différents niveaux. D’abord dans le discours, ensuite le professionnalisme croissant des acteurs culturels, enfin au niveau des personnes qui dirigent les ministères de la Culture. Au Mali, au Mozambique, à Madagascar et en Afrique du Sud entre autres, des personnes compétentes ont occupé ce poste. La nécessité des politiques culturelles est désormais prise en compte par les États. Le domaine culturel est également entré dans la coopération internationale.
Ces avancées n’enlèvent rien aux défis qui s’imposent. Il faut absolument davantage de sérieux des gouvernants, des professionnels et de la coopération internationale. Les professionnels doivent œuvrer au respect de leur profession. Comment accepter que certains musiciens se « prostituent » en chantant des hommes politiques en échange de faveurs ? Les professionnels doivent s’engager à mutualiser leurs efforts et leurs moyens s’ils veulent être pris au sérieux. Quant à la coopération internationale, son principal souci devrait être de renforcer les capacités des structures africaines à faire seules et bien. Promouvoir la maturité, travailler vraiment avec les partenaires, tels devraient être ses objectifs.
Pour vous, les artistes ont une responsabilité qu’ils n’assument pas toujours… Vous parlez du « problème de la culture du secteur culturel. » Qu’entendez-vous par là ?
L’ennemi du secteur culturel n’est pas toujours commercial ou politique. Ce sont parfois les artistes et les responsables des institutions culturelles eux-mêmes. Il faut avoir la franchise de le dire. Même si c’est encore tabou. Quels engagements les artistes ont-ils vis-à-vis de leur secteur ? Pas uniquement dans ce qu’ils font mais en tant que citoyens ? Les artistes ont toujours servi de modèles. Les stars se mobilisent contre la famine, la guerre ou le Sida. C’est très bien. Mais que font-elles pour défendre le secteur culturel lorsque, par exemple, le budget de l’éducation artistique scolaire est supprimé dans un pays ?
La culture du secteur culturel est caractérisée par un ego surdimensionné, beaucoup de jalousie et de rumeurs et une vue cloisonnée des choses où le long terme est rarement pris en compte. Ca se retrouve dans les institutions culturelles et sur tous les continents.
Vous préconisez la création d’un guide de coopération culturelle…
Oui, l’enjeu de la coopération culturelle internationale, c’est d’avoir aujourd’hui plus de transparence : dans la programmation, dans l’accès à l’information et aux financements et dans les mécanismes de contrôle. Il faut sortir d’une mentalité de « patronage culturel » (« cultural patronage ») tout comme il existe un « patronage politique » : un système de favoritisme et d’échanges de faveurs, et chercher à reconnaître les compétences et le mérite. Ce guide serait un outil de clarification, de déontologie nécessaires dans ce domaine en pleine expansion où les incompréhensions et les malentendus sont légions. Il permettrait de développer des études de cas.
Il faut oser dire les choses, même si elles sont dures. C’est cela la maturité ! Il vaut mieux révéler un conflit d’intérêt que de le taire, faire semblant… Ca, c’est vraiment tuer le développement. Ca n’aide personne.
L’Union européenne finance énormément le secteur culturel en Afrique. Que pensez-vous de sa politique de coopération ?
L’Union européenne a beaucoup fait pour le développement culturel en Afrique depuis une quinzaine d’années, en soutenant les Etats et les opérateurs privés. Mais il me semble qu’elle n’associe pas tous les partenaires qu’il faudrait dans la définition de sa politique. Pour moi, une bonne politique se conçoit en concertation avec tous les acteurs qu’elle concerne. Il faut amener toutes les parties autour d’une table pour discuter. C’est à ce prix que l’on obtient un véritable engagement de tous les partenaires. Les études des experts ne peuvent remplacer cette concertation.
Les questions culturelles souffrent de la fragmentation du débat. Les politiques, la société civile et le secteur privé débattent chacun de leur côté. Aujourd’hui, le défi majeur c’est : comment réunir ces parties, créer des passerelles entre elles ? La société civile voit souvent l’Etat comme un « ennemi ». Elle accuse souvent le secteur privé d’exploitation. Mais elle-même, est-elle un ange ? Sa posture de victime est erronée. Ces divisions n’apportent rien à personne aujourd’hui. Il faut au contraire cultiver une nouvelle ouverture d’esprit et créer des passerelles entre les trois secteurs. Ceci demande une volonté politique et un engagement coopératif de tout le monde.
Comment créer ces passerelles entre institutions politiques, opérateurs culturels et secteur privé ?
Il faut partir de situations que l’on vit au quotidien. Prenons l’exemple du festival du film à Harare, au Zimbabwe, en 1993, auquel j’ai assisté. Lors d’une rencontre professionnelle, un réalisateur demande pourquoi les programmes des télévisions africaines proviennent à 90% de l’Occident (10% seulement sont produits en Afrique mais ils concernent surtout le monde politique). Un responsable d’une télévision lui répond que c’est parce qu’il n’y a pas de programmes africains ! Un producteur rectifie qu’il existe bien des programmes locaux mais que ceux-ci sont de trop mauvaise qualité pour être achetés et diffusés. Reconnaissant ces défis, la fondation Rockfeller organise en 1994 une rencontre de tous les partenaires concernés à Victoria Falls, au Zimbabwe, pour tenter de trouver une solution. Un an plus tard, toujours avec l’appui de la fondation, un partenariat entre le secteur privé (de grands groupes médiatiques sud-africains), certaines télévisions nationales africaines et un réseau de professionnels indépendants permet de lancer un événement qui est devenu le Sithengi (voir article p.158), l’un des plus grands marchés de l’audiovisuel sur le continent.
Une démarche similaire a été développée par des éditeurs africains qui ont créé Apnet (African publishers network). De même, dans le domaine de la mode, après être venue à Paris, la top model Anna Getaneh a pu organiser à New York « African Mosaïque » avec des stylistes tels Oumou Sy et Alphadi. La fondation Ford et de nombreux sponsors privés ont soutenu l’événement. Anna Getaneh a fait entrer la mode africaine dans la New York Fashion Week.
L’histoire de la création du Sithengi montre combien cette manifestation est différente du Masa (Marché des arts du spectacle africain, qui se déroulait jusqu’à présent à Abidjan) par exemple. Le Sithengi est un événement qui réunit dès sa conception les trois acteurs du développement culturel : les professionnels, les pouvoirs publics (via les télévisions nationales) et le secteur privé. C’est ce partenariat qui assure sa pérennité. Tandis que le Masa est uniquement sous tutelle étatique. Il reflète la conception de l’État-providence à la française. Ce qui explique aussi les problèmes qu’il affronte aujourd’hui.
À ce propos, n’y a-t-il pas un décalage de plus en plus fort entre une certaine élite artistique qui a accès au marché de l’art international et des artistes locaux qui tentent de survivre dans des conditions extrêmement précaires ?
Il est très important que des artistes africains soient présents dans les grands rendez-vous internationaux. Ils montrent la valeur mais aussi l’étendue de la création contemporaine africaine. Ces artistes peuvent tout aussi bien créer pour un public local que pour le marché de l’art international. Ils doivent avoir la liberté de s’exprimer où ils veulent. Il faut sortir d’une mentalité ghetto, décloisonner l’offre, accepter d’entrer dans une compétition plus large comme l’a fait le festival Heritage africain à Bahia. Ce festival est devenu un immense marché au succès retentissant, le Mercado cultural, parce qu’il a accepté de s’ouvrir à une compétition nationale puis régionale. Son succès est tel qu’un marché du même type, pour les pays arabes, s’est créé à Amman en Jordanie. Youssou N’Dour s’y est rendu. On connaît la suite : sa collaboration avec l’Orchestre du Caire et l’album qui a suivi.
Aujourd’hui, vous travaillez avec l’Institut Aspen au lancement d’un nouveau programme international « Culture et Société ». De quoi s’agit-il ?
Ce programme, développé en partenariat avec les instituts Aspen en France et aux Etats-Unis, s’articule autour de quatre objectifs principaux :
1°) Le développement de leaders culturels à travers le monde,
2°) L’organisation de rencontres de réflexion de haut niveau sur les politiques culturelles et les enjeux mondiaux de la culture,
3°) La pérennisation des grands réseaux de professionnels dans le monde,
4°) L’étude de la création d’un fonds mondial pour la culture.
En effet, un nouveau type de financement de la culture est possible, pas seulement en Afrique mais à travers le monde. Il faut toujours des subventions en appui à la création, mais il faut également mettre en place des fonds d’investissement, créés avec des institutions financières. Ce type de fonds ne doit pas être seulement alimenté par des subventions publiques ou du secteur privé. Les professionnels de la culture doivent aussi y contribuer.
Il faudrait distinguer trois types de projets subventionnés : ceux qui ne seront jamais rentables ; les projets commerciaux et les projets pilotes.
Tous les créateurs ont le même problème. Au départ, aucune institution financière ne veut investir dans leur structure. Ce fut le cas pour des projets qui se sont pourtant révélés de véritables mannes financières : comme la marque de vêtements FUBU par exemple. Il faut donc créer des structures capables d’évaluer le potentiel économique d’un projet culturel et d’investir.
Vous voyagez beaucoup entre les Etats-Unis, L’Europe et Dubaï ? Pourquoi les Émirats Arabes Unis ?
Pour moi, c’est très intéressant. L’Afrique regarde toujours vers l’Europe et les Etats-Unis. A l’heure de la mondialisation, Dubaï offre un autre modèle de développement. Dubaï réfléchit sur l’après-pétrole : elle commence une importante diversification économique. Il y a des gens d’horizons très divers. En tant qu’entrepreneur culturel, je considère cette ville comme un nouveau laboratoire. C’est devenu un carrefour mondial très important.
Vous vous réclamez du principe bantou de l’Ubuntu. Quel est ce concept ?
On pourrait traduire « ubuntu » par « je suis parce que tu existes. » C’est un concept de responsabilité collective. Nous devons prendre conscience qu’il n’est plus possible de travailler chacun de son côté : il faut vraiment considérer les autres parties comme de vrais partenaires. Si les politiques, les opérateurs culturels et le secteur privé n’arrivent pas à réellement s’associer, personne ne va gagner.

///Article N° : 5830

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