Un podium sur les bords du Niger 

Le FIMA et l'avenir de la mode africaine

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La dixième édition du Festival international de la mode africaine (FIMA) s’est déroulée à une quinzaine kilomètres de la capitale nigérienne, Niamey, du 28 octobre au 1er novembre 2009. Retour sur cet événement qui cumule ambitions nationales et internationales.

Sur les bords du Niger, près du village Gouru Kiery, à une quinzaine kilomètres de Niamey, le grand podium ensablé est le point focal du FIMA, attirant le regard de milliers de spectateurs enthousiastes. La mode est à l’honneur dans toutes les têtes et dans des fêtes qui battent leur plein toute la nuit. Dans la foule autour du podium illuminé, se pressent fashionistas internationaux, politiques nigériens, acteurs culturels ainsi que des jeunes gens qui ne veulent rien rater de l’événement. Avec des reportages télé chaque soir, des panneaux d’affichage au centre-ville, des attroupements devant chaque événement, la présence écrasante du FIMA est évidente.
Discours nationaux, aspirations internationales
Si les vêtements et la théâtralité des défilés constituent l’aspect le plus visible de l’événement, les organisateurs et leurs soutiens présentent le FIMA comme une source de fierté nationale et un moteur de développement. La mode, archétype d’une expression artistique élitiste, frivole et hautement codifiée, est habillée de discours soulignant ses bienfaits économiques et culturels pour le Niger. Insister sur la mode comme facteur de développement constitue un élément important de la légitimation de cette entreprise extrêmement coûteuse dans un pays très pauvre.
Depuis 1998, le FIMA reflète la vision d’Alphadi, un des stylistes africains les plus connus et sans doute l’un des principaux acteurs culturels du Niger. Il a créé dix grands événements de mode internationaux dans un pays où les infrastructures de la mode sont limitées. En collaboration avec, entre d’autres Mickaël Kra, Kofi Ansah, Pathé O. ainsi que Katoucha Niane et Chris Seydou (tous deux décédés), Alphadi est l’un des membres fondateurs de la Fédération africaine des créateurs, une organisation professionnelle créée en 1993 pour soutenir les industries de la mode africaines (notamment ouest africaines).
Ces stylistes et créateurs de bijoux, qui ont tous étudié ou travaillé en Europe, constituent la première génération de designers affirmant leurs origines africaines tout en étant ouverts sur le monde. Ayant grandi à l’ère des indépendances africaines, ces stylistes dessinent des vêtements et des accessoires qui reflètent des styles vestimentaires à la fois locaux et internationaux. La plupart sont formés aux techniques de design occidentales et adoptent les méthodes de marketing utilisant les défilés, les boutiques en ville et les pages photos des magazines de mode.
Dans le cadre de la production et de la promotion de la mode internationale, utilisant souvent des techniques de coupe empruntées à la mode occidentale, Alphadi et d’autres stylistes s’inspirent de leurs cultures d’origine. Adoptant des textiles profondément ancrés dans des cultures locales, tels que le bogolanfini, le kente et des batiks raffinés, ils expérimentent leurs créations à partir de styles vestimentaires locaux, notamment les amples boubous portés à travers toute l’Afrique de l’Ouest. Par les matières et les styles de leurs vêtements, cette première génération de stylistes, dont beaucoup poursuivent encore aujourd’hui leur carrière, a créé des modes qui reflètent ses diverses sources d’inspiration. Bien qu’ils puisent dans des sources d’inspiration africaines, ces stylistes ne créent pas des vêtements dits typiquement »africains ». Leurs réseaux de collaboration et d’inspiration vont au-delà des identités nationales, ethniques et régionales. Le FIMA est une démonstration de cette conception transnationale du stylisme africain.
Un moteur de développement national
En plus de créer un public et des marchés pour les stylistes africains, le FIMA aspire à être un moteur de développement national. Dans sa préface au programme du festival, Alphadi souligne que, grâce à cet événement, le village de Boubon, où s’est tenue l’édition 2003, a depuis été électrifié. Le programme conçu par les organisateurs énumère d’autres bénéfices durables auxquels le FIMA a contribué, tels la réouverture de l’aéroport d’Agadez et le revêtement des routes. Ces bénéfices directs cherchent à légitimer le FIMA par-delà le cercle restreint des élites qui peuvent acheter les vêtements des créateurs. Selon les organisateurs, les défilés de mode toucheraient également les gens simples.
Le FIMA s’est déroulé cette année dans un climat politique tendu. Quelques semaines seulement auparavant, le président nigérien, Mamadou Tandja, avait dissous le gouvernement, déclaré un état d’urgence et organisé un référendum pour prolonger son mandat de trois ans et élargir ses pouvoirs. Bien qu’il ait gagné le référendum, nombre de protestations nationales et internationales se sont élevées, dénonçant le manque de légalité et de constitutionnalité de cette opération.
Le 20 octobre, seulement quelques jours avant la manifestation, des élections parlementaires se sont déroulées malgré le boycott des partis d’opposition. La Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest (Cedeao) a suspendu l’adhésion du pays pour sanctionner les agissements du président à l’encontre du pouvoir constitutionnel. Que le FIMA ait eu lieu dans ce contexte d’agitation et d’incertitude politique a conféré à l’événement une certaine incongruité, tout en offrant au pays un moment de répit bienvenu. Le rôle prépondérant du FIMA à l’échelle nationale est à comprendre dans ce contexte de tensions : un défilé de mode cautionné par l’État ne pouvant pas se permettre d’apparaître comme un amusement purement élitiste.
L’association entre mode, fierté nationale et développement économique était particulièrement patente lors de l’événement clé du festival ; le défilé final, auquel ont participé d’éminents stylistes d’Afrique et d’Europe. La soirée a démarré avec un discours de bienvenue d’Alphadi, suivi d’une courte présentation vidéo par François Lesage, président du principal atelier de broderie haute couture de Paris et sponsor de projets liés au FIMA. Le Premier ministre nigérien, Ali Badjo Gamatié, a ensuite félicité l’impact du FIMA au Niger. Il a rappelé que le premier FIMA en 1998 a été organisé à Agadez, dans la vaste région saharienne au nord du pays qui, depuis des décennies, était le théâtre de violences sporadiques liées à la rébellion touareg contre les forces du gouvernement. Sous-entendant un lien entre les deux événements, Gamatié a déclaré qu’après le FIMA, la paix avait été retrouvée à Agadez (en réalité, un fragile accord de paix signé en 1995 avait officiellement mis fin au mouvement de l’autonomie touarègue).
Le Premier ministre a poursuivi, déclarant l’événement instrument d’unité régionale, celui se déroulant sur les rives du Niger qui traverse six pays d’Afrique de l’Ouest. Ainsi, a-t-il déclaré, « Le FIMA pour nous, c’est la paix ! »
Les liens étroits entre la politique nationale et cet événement de mode étaient encore plus évidents dans les honneurs présidentiels accordés à Alphadi. Au cours du festival, celui-ci a d’ailleurs été fait Commandeur de l’Ordre des Palmes Académiques de la République du Niger par le Président Tandja. Durant la courte cérémonie qui se déroula à la Présidence, la longue liste de ses réalisations a été lue, ponctuée par les chants d’une griotte.
Une future École supérieure de la mode et des arts à Niamey
Au-delà de ces formes conventionnelles, le FIMA cherche à encourager l’esprit d’entreprise en Afrique, fournissant aux jeunes stylistes africains des formations et des ouvertures sur le continent. Plutôt que de quitter leurs pays pour étudier et pratiquer le stylisme, Alphadi et les organisateurs du FIMA mettent l’accent sur le développement de marchés et d’établissements de formation pour les stylistes. Le FIMA 2009 a inauguré le Salon international de la haute couture et du prêt-à-porter africains, destiné à réunir stylistes et marketeurs potentiels. Par ailleurs, le lendemain de sa décoration, Alphadi a présidé la cérémonie de la pose de la première pierre de la future École Supérieure de la Mode et des Arts.
Parrainée par François Lesage, l’école prévoit d’accueillir 150 étudiants en stylisme et dans d’autres disciplines liées à la mode. Elle sera la première démonstration permanente de l’impact du FIMA sur la scène culturelle nigérienne et, plus important encore, sur son économie. Pour l’heure, l’école est en construction, marquée par un petit tas de briques sur un lopin de terre à quelques kilomètres du centre-ville de Niamey.

///Article N° : 9278

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