Un répertoire du théâtre de l’espace Caraïbe : une action d’échange et de dialogue

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En 2007, Jean-Michel Martial, artiste d’origine guadeloupéenne, acteur, metteur en scène et directeur artistique de la compagnie L’Autre Souffle, qui a passé la plupart de sa vie professionnelle en France, a voulu créer un espace de rencontre et d’échange à l’intention des auteurs dramatiques du bassin Caraïbe. Le projet a reçu le soutien des Conseils régionaux de la Guadeloupe et de la Martinique. Il est aussi parrainé par le Ministère de la Culture et le Secrétariat d’état à l’Outre-mer. Dès sa conception, il a reçu l’appui du Centre d’Etudes et de Recherches Caribéennes (CERC) de l’Université des Antilles-Guyane, et de nombreux spécialistes internationaux ont également apporté leur soutien, dont Vivian Martinez et Jaime Gomez de la Casa de las Americas de Cuba, Roberto Ramos Perrea, directeur des archives théâtrales de l’Ateneo, Puerto Rico, Rawle Gibbons de Trinidad, Travis Weekes de Sainte Lucie, Michael Reckord et Jean Small de la Jamaïque.

Cette ouverture vers les dramaturges de la région était bien accueillie mais certainement pas chose acquise, tant il est vrai que la grande variété des langues parlées dans la région rend la lecture des textes et la communication de manière générale, difficiles. Ceux qui parlent l’anglais, le français, le créole, l’espagnol, le néerlandais et le papiamento ont tendance à orienter leur activité de création vers la France, l’Angleterre, les Pays-Bas ou l’Espagne. Seul le créole à base de français permet la communication entre Martiniquais, Guadeloupéens, Haïtiens, et les habitants de La Dominique, de Sainte-Lucie et de la Guyane, d’où l’intérêt évident de promouvoir l’étude de cette langue et les pièces en créole. Toutefois, l’européocentrisme inhérent à la manière de percevoir les rapports avec le reste de la Caraïbe a fini par aliéner les îles les unes par rapport aux autres, et limiter les possibilités de contact entre les auteurs dramatiques issus de groupes linguistiques différents
Mais voilà que les discours changent, les langues s’apprennent, et de nouvelles idées circulent. Jean-Michel Martial, très marqué par les nouvelles visions postcoloniales qui nourrissent les rapports culturels actuels, cherche désormais à dépasser cette relation – centre / périphérie – qui s’est établie entre les « Métropoles » et les îles, et à cette fin, il propose une nouvelle manière de voir le monde par le théâtre interposé. Selon lui, il est important de mettre en place un nouveau « centre » géoculturel qui affirme l’autonomie de la création théâtrale de la région caribéenne. En effet, il cherche à réorienter le regard de ces créateurs vers eux-mêmes et leurs voisins en créant un répertoire de théâtre de la zone Caraïbe, et d’en jouer les pièces dans l’espace Caraïbe, et dans certains pays voisins, dans les départements français d’Amérique, en France, en Europe et en Amérique latine. L’intérêt de ce projet est d’identifier les œuvres majeures issues de cet espace géographique et « humain » particulier et de les regrouper en répertoire. (Document préparatoire, 2008)
Le projet propose plusieurs étapes. Dans un premier temps il s’agissait a) de répertorier des pièces de toute la région, b) de présélectionner les meilleurs œuvres écrites, produites ou publiées c) de mettre en place une équipe de rédacteurs, spécialistes de théâtre, qui devaient évaluer chacun de ces textes (une soixantaine) et rédiger une fiche de travail sur chaque œuvre traitée d) de mettre en place un jury qui identifie les vingt-six meilleures œuvres à partir de la liste présélectionnée pour établir une première version du répertoire e) de préparer la publication de ces textes sélectionnés avec mises en contexte analytique. L’équipe arrive à la fin de l’étape de rédaction des fiches et prépare actuellement la sélection des vingt-six pièces en vue de leur publication.
Par la suite il sera question de produire et coproduire ces pièces afin de sensibiliser les réseaux de production et de diffusion au théâtre caribéen. Les mises en scène des œuvres se feront avec la collaboration d’artistes à travers la région. Jean-Michel Martial entrevoit même la création éventuelle d’une troupe ou d’une association des auteurs dramatiques à l’échelle de la région. Une première mise en scène a déjà été réalisée pour lancer le programme. La pièce intitulée La voyageuse (conçue par Josette Martial) fut créée lors du Premier congrès international des écrivains de la Caraïbe en Guadeloupe, en novembre 2008, au moment où la Région Guadeloupe s’engageait à créer une Association des écrivains de Caraïbe, tout à fait dans l’esprit du projet initié en 2007 par Jean-Michel Martial.
Dès le début du processus, Jean-Michel Martial était très sensible à l’enthousiasme que le projet soulevait de la part des auteurs et critiques anglophones et hispanophones. Ceux-ci voulaient à la fois faire diffuser leurs œuvres sur les îles francophones et connaître cette partie de la Caraïbe qui ne leur a jamais été très accessible. Le travail de mise en contact et de rédaction a permis aux membres de l’équipe de se connaître, d’échanger des idées et de découvrir l’extraordinaire richesse de la pratique textuelle à travers ces « autres » auteurs dramatiques de la région. Une trentaine de titres nous sont arrivés de Puerto Rico, une bonne vingtaine de la Jamaïque et de Cuba. Les contacts se sont établis avec les Archives théâtrales à San Juan, Puerto Rico, et de l’École nationale de théâtre à La Habana. L’équipe a repéré les traces de Derek Wacott à Trinidad où il a fait ses débuts en tant qu’auteur dramatique et metteur en scène. Il était intéressant de découvrir la manière dont les dramaturges des pays anglophones cultivaient les rapports très étroits à la fois entre les îles et entre les populations locales et celles de la diaspora (car beaucoup travaillent aux États-Unis et en Angleterre) grâce aux voyages, aux invitations, à l’organisation suivie des concours d’écriture. Les réseaux des rapports entre ces îles sont bien organisés et assurent la diffusion des œuvres théâtrales en anglais autant aux États-Unis qu’en Grande Bretagne.
Il est devenu vite évident que notre limite de vingt-six textes proposée pour la publication était presque dérisoire étant donné l’excellente qualité de la plupart des pièces. Il fallait donc trancher et à partir de ce moment, nous nous sommes lancés dans des discussions passionnantes sur les critères qui devaient guider nos choix et même sur les limites de l’espace géographique qui devait constituer notre vision du « bassin », car il était bientôt très clair que le projet ne pouvait tenir compte de l’ensemble des pays de la région. Par ailleurs, certaines œuvres étaient introuvables et parfois même les auteurs impossibles à contacter. Grâce à la collaboration de ce nouveau réseau de relations dramaturgiques et grâce aussi à la formidable collaboration de l’Ateneo (Roberto Ramos Perrea), nous avons pu obtenir des photocopies de la plupart des textes en espagnol et ainsi faire avancer le travail. Néanmoins, il fallait laisser de côté les îles néerlandaises, les pays de l’Amérique centrale et les deux pays de l’Amérique latine dont les côtes frôlent la Caraïbe, (la Colombie et le Venezuela) ainsi que les petites îles telles que Saint- Kits, Saint-Vincent et les Grenadines, Grenade, Nevis, Montserrat, Barbuda, Sainte-Croix et les Iles Vierges. Il est vrai que nous déplorons l’absence des textes d’Enrique Buenaventura qui a fondé le théâtre expérimental de Cali en Colombie, mais la quantité d’excellents auteurs, ressortissants des pays retenus nous ont mis devant des choix difficiles. De toute manière, pour combler les lacunes, nous avons bien l’intention de faire suite à ce travail par un deuxième volume qui tiendra compte de toutes les œuvres qui manquent aujourd’hui.
Pour le moment, grâce à la collaboration des critiques et spécialistes de la Jamaïque, de Sainte- Lucie, des espaces hispanophones (surtout Puerto Rico) et des spécialistes des pays francophones / créolophones, la sélection des meilleurs textes a pu s’amorcer. Désormais, nos choix portent sur les pays suivants : Puerto Rico, la République dominicaine, Haïti, la Jamaïque, Antigua, la Barbade, Trinidad, la Martinique, la Guadeloupe, Sainte-Lucie, la Guyane et Guyana.
Quant aux critères de sélection à l’intérieur de ces espaces géographiques déjà définis, étant donné la grande diversité des conditions de création, les traditions d’écriture et les influences si diverses quant à l’écriture théâtrale, il était presque impossible d’imposer des critères de sélection trop précis dès le départ. Il était plus sage, dans un premier temps, de nous fier aux choix des spécialistes de chaque groupe linguistique et aux personnes capables de trier les meilleures œuvres de leurs aires de compétence pour ensuite leur demander de nous expliquer les critères qui leur ont permis de faire ces choix. Ainsi, nous pourrons justifier notre sélection devant les auteurs et le public.
Ce processus pourrait paraître étrange mais étant donné les énormes différences entre les pays, des critères généralisés imposés de l’extérieur risquaient de créer des malentendus, ce qui n’était pas du tout acceptable. À présent, force est de constater que les catégories de sélection commencent à se clarifier. Il y a des textes qui ont marqué la dramaturgie de leur pays par le renouvellement du genre, ceci est surtout vrai pour des œuvres en créole. Il fallait également retenir les grands classiques contemporains de chaque ensemble culturel. Certaines pièces ont joui d’une grande popularité même à l’étranger et cet engouement populaire était aussi un signe que l’auteur avait pu débloquer les barrières culturelles, aller au-delà de son propre espace culturel et contribuer à renouveler les rapports entre ce pays et ses voisins. Certains textes captent les mouvances historiques d’une manière intéressante pour devenir des témoignages de l’époque coloniale. Dans le contexte de ces discussions, les réflexions et les échanges entre les membres de l’équipe étaient d’une valeur inestimable.
Il va sans dire que cette rencontre à la fois textuelle et scénique, par les échanges, par le travail collectif et par la publication des œuvres dramaturgiques, aura des conséquences importantes sur l’avenir de la création théâtrale dans la Caraïbe. La possibilité des échanges entre les artistes, la découverte des manières différentes de percevoir cet espace politico-culturel commun, la rencontre avec toutes ces langues, devraient contribuer à transformer notre espace francophone et nous donner de nouvelles impulsions vers le monde. Cette aventure continue et nous entrevoyons les prochaines étapes avec grand plaisir.

avec l’aimable contribution de Jean-Michel Martial///Article N° : 9370

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