Un terrain propice aux sectes

Entretien de Michel Amarger avec Roger Gnoan M'Bala

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Construire une fiction sur un thème fort
Comment caractériser l’histoire de Au nom du Christ ?
C’est une histoire douloureuse. Je pense que c’est un film d’actualité. Le thème est universel parce que la prolifération des sectes, des individus illuminés, mégalomanes, des fous qui se prennent pour des dieux, des demi-dieux, des quart-dieux, ça continue. Ce sont des gens qui vivent dans leur environnement et qui trompent tout le monde pour faire grandir leur puissance. L’histoire du film peut se résumer en trois mots : tromperie, mégalomanie, escroquerie.
Vous composez le portrait de quelqu’un qui, au départ, est un peu marginalisé par rapport au village. C’est ça qui l’incite, tout d’un coup, à se sentir investi d’une mission ?
Non. C’est plutôt le prétexte que nous utilisons pour renforcer le récit. Si on avait pris quelqu’un du milieu paysan, un villageois, le récit n’aurait pas permis cette confrontation, ce choc des idées et des comportements. En le marginalisant comme on l’a fait, nous avons pensé, à notre niveau d’écriture, que c’était un moyen de modeler le personnage. Nous l’avons marginalisé pour lui donner une certaine épaisseur dans la suite du débat.
Est-ce un personnage que vous avez cherché à rendre sympathique ?
Non, pas du tout. Il nous embêtait même pendant l’écriture du scénario. A un moment donné, ce personnage nous gênait. Sa philosophie était insaisissable pour nous, les trois auteurs du scénario, et son contour était flou. Il a fallu lui réserver un sort brutal, avec la mort et tout le reste, pour que tout ait un sens meilleur.
Votre héros joue sur un registre grave. Ce ton dramatique ne peut-il surprendre par rapport à vos débuts de cinéaste ?
On a essayé quand même de mettre des notes humoristiques, des touches. Mais je crois qu’on doit quelquefois enlever sa carapace pour tenter d’autres expériences. C’est dans la diversité qu’on peut prouver sa véritable valeur.
Le poids du christianisme en Afrique
Pourquoi avoir pris la religion chrétienne comme point de départ du film avec un homme qui se prétend un « cousin du Christ » ?
D’abord, il faut dire que c’est un phénomène qui nous agresse constamment en Afrique de l’Ouest, et peut-être même dans le monde. Aux États-Unis, il y a quelqu’un qui s’est enfermé dans une ferme, en prétendant attendre un message de dieu. Il se disait même le Christ réincarné. Regardez Jim Jones en Guyane avec son suicide collectif. C’est un phénomène mondial. Nous, en Afrique, c’est différent parce que nous avons des religions comme l’Islam, comme l’Eglise romaine ou chrétienne, qui sont des religions envoyées, importées. Et puis dans leur application, on a l’impression que les Africains copient mal ce qui est déjà mal fait. Donc en Côte d’Ivoire, vous avez, d’une maisonnée à l’autre, des prophètes. Il y en a partout. Il y en a dans les jardins publics, dans les ascenseurs. C’est un phénomène qui est autour de nous, dans notre environnement et qui s’impose à nous. En tant que créateurs, en tant que cinéastes, je pense qu’on doit prendre parti par rapport à l’Histoire. C’est ce que nous avons fait.
Qu’est-ce qui vous pousse à montrer dans le récit un village qui se soumet aussi vite à la parole du prophète, et brûle assez rapidement ses idoles, tout ce qui a été adoré pendant plusieurs années ?
C’est un drame pour l’Afrique. L’Afrique perd son âme parce que, si on regarde bien, l’Afrique a une culture religieuse. L’Afrique n’a pas que des mauvais génies. Il y a de très bons génies et tout le monde le sait. Tous les Africains le savent. C’est dramatique de tuer ces idoles, ces dieux, de tuer son âme, sa personnalité. Métaphoriquement, je pense que c’est comme ça qu’on pose l’équation, nous, au niveau du traitement cinématographique.
Mais ne radicalisez-vous pas un peu cette soumission ?
Oui, c’est une extrapolation. Il faut toujours extrapoler dans le cinéma. Il faut grossir, peut être aussi pour rendre les faits réels et visuels. Si vous minimisez une action dans un film, ça ne prend pas toujours. Mais nous sommes restés fidèles à nous-mêmes, fidèles à ce que nous croyons.
Aujourd’hui, cet impact de la religion chrétienne est-il plus fort qu’à l’époque où vous avez entrepris le scénario ?
Oui, surtout depuis que le film a été fait. J’ai l’impression que les débats contradictoires qui se sont imposés, prouvent que des gens ont envie d’en parler. Ils ont envie de s’arrêter un moment pour réfléchir, pour se demander que faire avec tout cet éventail de prophètes, de foi, qui visent le même individu, le même dieu et qui ont le même prétexte, la Bible. Tout le monde lit la Bible, tous les prophètes. Mais chacun la lit différemment. Dans une phrase, il y a une nuance énorme entre deux prophètes. C’est incroyable. Par rapport à cela, je pense que le film apporte une contribution à la réflexion.
Un héros contestable
Vous montrez un personnage qui ne sait pas lire et qui prétend le faire en regardant un livre, un personnage qui, au fur et à mesure de son ascension, de l’accroissement de son audience, devient de moins en moins actif. Quel est le sens de cette évolution ?
Il est de moins en moins actif mais très mégalomane, très sûr de lui. Il pousse sa « lucidité confessionnelle » jusqu’à la mort, jusqu’à la crucifixion pour ressembler au Christ qui est son cousin, dit-il. Dans cette évolution du personnage, il y a une folie, quelque part. C’est cette folie qui gagne tous ces Africains désoeuvrés, hantés par la crise, affamés, mal soignés. Enfin, il y a tous ces phénomènes qui sont, peut-être, des désespoirs. Ils ont des espoirs inassouvis, beaucoup de déception par rapport aux grandes religions, par rapport à ce qu’ils ont mis comme espoirs dans l’autre. Je pense que c’est tout cela qui donne cette prolifération de prophètes. Le terrain est propice pour ce genre d’escroquerie, ce genre de chantage.
Ne pensez-vous pas que, en montrant que le personnage va jusqu’au bout de son engagement et se fait crucifier, vous pouvez le rendre touchant et donc que vous atténuez un peu la critique qu’on peut porter sur lui ?
Mais la critique s’impose dès lors qu’il rentre dans le village. Dès la dixième minute du film, la critique s’impose. Maintenant, estimer comment on doit l’achever, je pense que chacun peut l’interpréter à sa manière. Personne ne détient le monopole de la vérité. Je dis toujours que nous ne pouvons pas être là pour donner des leçons. Nous pouvons susciter un débat, susciter la vérité, même des contre-vérités, des clins d’oeil. C’est déjà important. En fait, le rôle de l’émancipation de l’Afrique, dans toutes ses dimensions, incombe à tout le monde, aux politiciens, aux artistes, aux financiers. Chacun doit jouer son rôle. Alors même quand il meurt, je pense qu’il ne devient pas sympathique. Pour moi, il reste toujours antipathique. D’ailleurs, regardez par qui il est tué. Il est tué par une confrérie de chasseurs sénoufos, initiés. Donc à la limite, on peut dire qu’on oppose l’Afrique traditionnelle à l’Afrique moderne avec le christianisme. Et on verra qui va relever le défi. Il y a tout un niveau de lecture qu’on doit s’imposer en voyant ce film.
Adapter le style au sujet
Lorsqu’on est dans la forêt, au début de Au nom du Christ, on retrouve la souplesse de caméra que vous promeniez dans Bouka, au milieu des feuillages. Pourquoi, lorsque vous montrez le prophète, votre caméra devient-elle statique ?
Avec ce genre de thème, nous voulions faire adopter des attitudes majestueuses au personnage. Un prophète, pour s’adresser à un peuple, doit être convaincant. A la limite, il doit déclamer avec cette gestuelle particulière. Donc à ce niveau, il faut être prudent parce qu’on risque de détourner, et même d’amoindrir, l’effet qu’on veut avoir sur le public, si on ne reste pas fixe avec la caméra.
Comment avez-vous choisi les acteurs ?
Pour leur composition d’abord. Pierre Gondo qui joue le prophète, est connu sur le plan théâtral. Il était dans le registre comique, burlesque. Je voulais en faire un personnage assez dramatique, assez fort. On a tenté l’expérience. Naky Sy Savané est une comédienne connue des Ivoiriens mais aussi des Français. Elle a joué dans Bal poussière de Henri Duparc. Pour la première fois, elle sort de ses rôles habituels pour interpréter un personnage assez particulier, celui de la folle. Le reste, ce sont des acteurs du théâtre et de la télévision.

///Article N° : 2173

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