Une réflexion sur le pouvoir

Entretien d'Olivier Barlet avec Roger Gnoan M'Bala

Paris, juillet 1999
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Concernant l’esclavage et la traite, c’est l’écran noir : le cinéma occidental ne touche pas à  » la chose « . Du côté français, c’est le désert. Les Amériques noires, par contre, s’y sont attelées du Nord au Sud, dans le souci de reconstituer un passé disloqué et de se réapproprier des codes culturels (cf : Cinéma, un retour vers le futur, Africultures n°6 : L’esclavage aboli ?). Côté africain, le sujet est pratiquement inabordé. C’est surtout le Mauritanien Med Hondo qui se démarque (cf. entretien in : Africultures n°7), sans oublier Asientos, la passionnante réflexion du Camerounais François Woukoache (cf. entretien in : Africultures n°6).
Avec son cinquième long métrage, Adangamman, qu’il vient de terminer, l’Ivoirien Roger Gnoan M’Bala aborde de front la question de l’esclavage en Afrique comme relais de la traite négrière en prenant comme sujet la complicité de certains souverains africains (et de leurs guerriers et subalternes). Le film parle d’un village détruit par un roi avide de pouvoir et de richesses, de guerrières amazones, de résistances inutiles et glorieuses, de la façon dont le destin finit par traîner tout le monde, vainqueurs et vaincus, dans la poussière.

Vous abordez de front dans Adangamman la question de l’esclavage et de la traite. Sous quel angle ?
Par une réflexion sur le pouvoir : exerçant l’autorité, il commande toutes les actions (politique, économique et commerciale). Les récits historiques confirment ce lien essentiel entre esclavage et pouvoir. C’est un phénomène universel, sans spécificité géographique ou historique : les vaincus étaient toujours les esclaves des vainqueurs. Le scénario que nous avons écrit est de pure fiction, selon un regard endogène : l’esclavage s’exerçait déjà dans les royaumes africains quand les négriers sont venus exploiter la complicité de ces rois.
Comment avez-vous fait la part entre fiction et récit historique ?
Les faits historiques nous ont servi de base mais nous ne nous attardons pas sur le détail : cela pourrait être n’importe où et les rois ne pourraient être identifiés. Nos repères sont davantage idéologiques. La fiction nous ouvre à cette liberté dans la démarche, dans les conclusions et dans l’association des éléments que nous avons trouvé sur place. Des clins d’œil existent envers Samory ou Béhanzin sans qu’il s’agisse vraiment d’eux.
Cela vous permet le recul…
Oui, celui d’une liberté d’écriture et de ne pas devoir rendre des comptes aux historiens. Il ne s’agit pas de provoquer mais de réfléchir sur le rapport de l’Afrique à l’esclavage. Cela reste une grande honte pour les Africains : les griots et les grands récits l’occultent systématiquement.
Cette honte est-elle liée à un sentiment de complicité ?
On a cette impression : complicité ou faiblesse. Sans qu’elle s’exprime de façon formelle. On la met au placard de l’oubli plutôt que d’assumer d’éventuelles fautes passées. Nous avons voulu l’exhumer pour poser la réflexion.
Est-ce le bon moment ?
C’est une cicatrice de l’Histoire que l’on ne peut effacer. Un arrêt est nécessaire pour réfléchir, comme pour toutes les parenthèses douloureuses. On en a parlé avec la commémoration de l’abolition mais on a vu plusieurs parrains tenter de tirer la couverture à soi ! Il y a eu plusieurs abolitions… On parle maintenant de crime contre l’humanité…
Peut-on voir votre film comme une voix africaine dans le concert ambivalent de la commémoration de l’abolition ?
C’est effectivement une réponse à cet oubli systématique et volontaire de l’Africain, comme une pandémie historique qu’il faudrait toujours cacher dans l’armoire.
Pensez-vous que les choses se posent en terme de pardon ?
Oui, mais sans oublier. Langue et dents se blessent mais peuvent cohabiter ! Sans en faire une fixation, oublier serait faire injure à ces millions d’êtres humiliés et torturés. Nous croyons beaucoup à l’esprit des morts.
Le faible nombre de traces pose-t-il un problème ?
En société de tradition orale, il y a déperdition de la mémoire. La diaspora détient le portefeuille de l’Histoire. Quand on parle d’indemnisation, c’est plutôt eux que cela concerne, alors que l’Afrique est davantage complice ! Adangamman, comme regard endogène, va déranger mais insiste sur ces rois de paille qui ont servi de courroie de transmission aux forces négrières. Les collaborateurs ont existé dans tous les conflits, partout dans le monde. Et l’esclavage existe encore sous ses formes modernes ! Mais il a existé à grande échelle dans l’ancienne Afrique et nous avons voulu poser la question.
Cela reste un sujet très explosif.
Nous en sommes conscients !
Avez-vous rencontré de gros obstacles ?
Non, nous avons été aidé, même par la Côte d’Ivoire.
Cela veut-il dire que les choses sont mûres pour ce type de réflexion ?
Sans doute. Aucun financeur ne nous a demandé de changer de sujet ou quoi que ce soit dans le scénario.
Lors de la présentation du Courage des autres en ouverture du Fespaco de 1983, le débat avait porté sur le risque de déculpabiliser l’Occident.
Le film montre aussi la culpabilité occidentale, mais il ne s’agit pas de montrer le négrier embarquer les esclaves à Gorée : cela a déjà été fait. La nouveauté de notre regard laisse de côté la question de savoir qui est coupable pour aborder par la fiction une interpellation générale. Ce n’est un film ni provocateur, ni purement politique ou historique. On montre, on en parle et on tire les enseignements.
Vous parlez au pluriel…
C’est l’œuvre commune de toute une équipe, tournée dans des conditions difficiles pour ne pas changer ! Chacun s’est senti mobilisé et ce film nous appartient à tous !
Quel a été le concours des historiens ?
Paradoxalement, ce fut le concours des livres d’histoire ! Ils sont nombreux. On y trouve des récits palpitants de révoltes comme celle de Cinque que Spielberg a filmé dans Amistad. Nous avons ensuite pris beaucoup de liberté pour construire un scénario ludique : un amour fort entre une amazone guerrière et un esclave, qui tomberont dans le filet d’un roi négrier qui sera finalement pris à son propre jeu.
Amistad montre que c’est un sujet où on tombe facilement dans des clichés sommaires et des images d’Epinal. Est-ce la fiction qui donne aux personnages l’épaisseur psychologique permettant d’éviter ce piège ?
Oui, la densité des comédiens, tous amateurs, y contribue. La rigueur des images de Mohamed Soudani colle au sujet et lorsqu’on s’attarde sur cet amour naissant, le film devient plus reposant et permet de sentir une vie renaissante, un véritable espoir – car c’est bien de cela qu’il s’agit !

///Article N° : 957

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