« Une musique qui sent la chorba »

Entretien de Samy Nja Kwa avec Karim Ziad

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Percussionniste, batteur, chanteur et compositeur d’origine algéroise, Karim Ziad a grandi en écoutant les mélodies traditionnelles de l’Algérie et du Maroc. A 20 ans, il débarque en France et découvre d’autres musiques. Son album est à l’image de son parcours.

Ton album, Ifrikya, est teinté de Gnawa qu’on retrouve aussi bien en Algérie, à Mostaganem qu’au Maroc.
En Algérie et au Maroc, nous avons conservé quelques coutumes africaines, contrairement à la Tunisie où on retrouve plus une culture typiquement arabe. On peut aussi rajouter la Mauritanie. Toute notre musique vient du Soudan et du Mali, elle trouve son origine chez les Haoussas. Dans chaque maison où se font les rituels dars, bambara, haoussa ou moussaoui. Les différentes appellations équivalent à un pays africain.
Et qu’est ce qui caractérise ces rythmes en Algérie ?
Ce sont surtout des accentuations rythmiques, comme le 6/8 ternaire. Les Africains noirs et nous, au Maghreb, avons en commun, le rythme ternaire : des Africains du Nord, du Sud, de l’Ouest ou de l’Est peuvent jouer ensemble, ils peuvent communiquer. Ce vocabulaire musical commun est notre point fort. Bien sûr, dans le détail, il y a des accentuations différentes, la danse…
A l’origine tu es batteur percussionniste, tu as connu diverses expériences, comment définirais-tu ta musique ?
C’est de la musique un peu maghrébine composée soit de mes propres compositions, soit des musiques traditionnelles que je reprends et réarrange. Dans les deux cas, j’arrange suivant mes idées, et cela donne cette fusion entre le Maghreb, l’Afrique et le reste du monde. Prenons le premier morceau, Ait Oumrar, qui est gnawa, de Marrakech, chanté par Adbelkebir Merchane, Je l’ai pris à son état originel, ensuite, j’y ai rajouté des harmonies, des cuivres, une basse latine, et de la guitare. Ce sont des choses qui me sont propres, et bien entendu, j’essaie d’aller dans le sens de la musique traditionnelle. Ce morceau n’est ni un rock, ni du jazz, c’est ce mélange que je viens de décrire.
A l’écoute de cet album, il y a une grande ouverture, notamment vers le Maroc, et l’Europe de l’Est avec Boyan Z.
La Maroc n’a pas toujours été un pays. Ni l’Algérie. En 1830, le Maroc s’étendait plus vers la Tunisie. Alger fut une province ottomane, en 1830 la France a débarqué en Algérie et en 1862 on s’est retrouvé avec un pays démesuré par rapport aux autres. Je veux dire par là que le patrimoine marocain est similaire à celui de l’Algérie. Je dirais même que l’Ouest et l’Est Algérien ressemblent beaucoup au Maroc. Pour cet album, je me suis beaucoup plus intéressé au côté ouest du Maghreb. Mais, pour le dernier morceau, j’ai essayé de garder une influence algéroise. L’avant dernier morceau, The joker, composé par Boyan Z., qui est de l’Europe de l’Est, a des mélodies qui rappellent étrangement l’Algérie.
Malgré tout, y a-t-il une différence entre les mélodies algéroises et celles du Maroc ?
Alger fut, comme je le disais, une province ottomane, on y retrouve donc un patrimoine ottoman. Le rythme de Nesrafet est d’origine ottomane, on y sent les Turcs, le reste du Maghreb, le chaâbi algérois et les textes qui ont une forte influence marocaine. Parmi les musiques traditionnelles que j’écoute, il y a aussi des musiques traditionnelles marocaines.
En arrivant en Europe, en France particulièrement, tu t’es enrichi d’autres musiques grâce à des rencontres, notamment avec Joe Zawinul. Qu’est-ce que tu as apporté à sa musique et qu’as-tu reçu ?
J’ai apporté mon beat, qui vient du Maghreb, j’ai aussi chanté avec lui. Lui, il m’a appris à jouer vite, chose que je ne faisais pas bien, il m’a appris à driver sur les cymbales.
Ton album s’appelle « Ifrikya », c’est original.
En fait, c’est un nom berbère qui a été repris par les Arabes pour désigner toute l’Afrique, lors de leurs voyages au Soudan, en Mauritanie, au Mali, en Ethiopie. Mais à l’origine, pour les Berbère, Ifrikya c’était uniquement le Maghreb.
Peut-on dire que tu reprends ce titre pour montrer l’ouverture musicale du Maghreb vers le reste de l’Afrique ?
Tout à fait, parce que nous avons une véritable culture africaine.
Dans ton disque tu t’es transformé en chanteur.
Oui, il y a des morceaux que j’aime bien chanter, je ne suis pas un vrai chanteur, mais j’aime bien chanter dans les morceaux que je compose, ainsi que certaines mélodies traditionnelles.
Qu’est ce que cette musique traditionnelle représente pour toi ?
C’est une musique qui sent la chorba, la soupe algéroise. C’est une musique avec laquelle j’ai grandi.

///Article N° : 1998

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