UrbaNet-Tango City : L’expérience migratoire comme moyen de repenser les villes

Entretien de Jessica Oublié avec Marcus Neustetter

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La Villa pour les arts numériques à Dakar, Kër Thiossane, présentait au printemps dernier une curieuse installation : UrbaNet-Tango City, Johannesburg/Dakar. Ce projet émane du collectif d’artistes sud-africains Trinity Session, alors accueilli en résidence. Après avoir rencontré des immigrés sénégalais à Johannesburg, Stephen Hobbs et Marcus Neustetter sont venus dans la capitale sénégalaise. Dans leurs bagages, des objets et des souvenirs confiés par les exilés. Quelques semaines plus tard, ils conçoivent une installation multimédia audacieuse, sorte de cartographie poétique de la ville. Et si la densité du vécu migratoire permettait de renouveler nos rapports aux espaces urbains ?

Comment est né le collectif Trinity Session ? Quel intérêt pour des artistes sud-africains de se regrouper au sein d’un collectif ?
Trinity Session est né du besoin d’artistes de s’autogérer et de mettre diverses ressources à leur disposition. Le collectif permet également de mener des stratégies de développement en créant des plates-formes artistiques alternatives et des partenariats. Nous évoluons dans un contexte où l’argent manque. Le collectif nous permet de défier la nature de l’industrie des arts visuels en Afrique du Sud.
L’artiste est sujet à un rythme de vie très dense. Grâce au collectif, nous concentrons nos efforts sur un contexte local de Johannesburg. Ensuite, chacun se charge librement de sa promotion en Afrique du Sud, en Afrique et sur la scène internationale. Stephen Hobbs travaille sur les enquêtes urbaines et moi sur la mise en relation de différents membres du réseau. Trinity Session s’investit particulièrement dans les domaines suivants : la relation entre art et technologies, la régénération urbaine, le business et l’élargissement du public. Notre intérêt pour l’univers urbain et le networking culmine à travers le projet UrbaNet.
L’aventure d’UrbaNet commence dans le quartier d’Hillbrow à Johannesburg. Des immigrés sénégalais vous interdisent à Stephen Hobbs et vous-même de photographier des lieux. Vous étiez perçus comme des étrangers dans votre ville…
Prendre des photos d’espaces publics est souvent une marque distinctive des touristes. Lors de ce premier échange, les Sénégalais n’ont pas vu que notre comportement et ce que nous photographions étaient « anti-touristiques ». Hillbrow est devenu en partie un ghetto d’immigrés. Ces ghettos qui ont surgi dans certaines parties de Johannesburgh témoignent de l’incapacité des pouvoirs publics à contrôler l’afflux des immigrés dans des zones déjà sensibles depuis l’apartheid. Pour nous, l’intérêt de cette première rencontre fut le suivant : les immigrés sénégalais ont voulu être serviables en nous avertissant qu’Hillbrow était un quartier dangereux pour des « étrangers » comme nous. Il est en effet probable que des règles se soient localement instaurées à mesure que se constituait ce ghetto. Dans un certain sens, Hillbrow est un point de résistance contre la rationalisation à outrance du reste de la ville. C’est aujourd’hui le symbole d’un espace ingérable. Que nous puissions être identifiés comme des touristes par des immigrés sénégalais vivant à Johannesburg est ce qui nous a encouragés à examiner cette ligne de séparation entre les notions « nous » et « eux ».
Certains immigrés sénégalais d’Hillbrow font finalement activement partie de votre projet. Ils vous ont remis des objets qui leur étaient familiers avec lesquels vous êtes partis explorer Dakar. Quelle était l’intention de votre voyage ?
Ces immigrés ont créé des espaces communautaires localisables. Ces territoires et la façon dont les Sénégalais créent leur vie à Johannesburg nous informent sur le fonctionnement de notre environnement urbain. D’autre part, le fait d’avoir recueilli avant notre voyage des souvenirs personnels de Dakar des immigrés sénégalais nous a permis de mieux décrypter cette ville.
Cela nous a aussi permis de comprendre pourquoi Johannesburg est de plus en plus considérée comme une métropole africaine. En définitive, UrbaNet nous a beaucoup appris sur Dakar mais aussi sur les mutations culturelles et urbaines que connaît actuellement Johannesburg.
Concrètement, comment vous êtes-vous sentis à Dakar? Qu’est-ce que ces objets et ces souvenirs ont changé dans votre appréhension de la ville ?
Avoir des points d’entrée nous a donné la confiance et l’aisance nécessaires pour découvrir ce nouvel espace et interagir avec les Sénégalais. Habituellement les touristes regardent des documentaires ou lisent des guides touristiques pour préparer leurs voyages. Notre démarche a été tout autre. Dotés des objets personnels offerts par les Sénégalais, nous nous sommes sentis comme des personnes qui se rendaient dans une ville pour remplir une mission spécifique. Ainsi, paradoxalement, alors que Dakar nous était inconnue dans sa réalité physique, cette ville nous est apparue accessible.
Comment l’expostion de votre projet UrbaNet a été reçue par la population dakaroise ?
Disons qu’une partie des personnes auxquelles nous avons expliqué notre projet a montré un vif intérêt. Les autres se sont montrés amusés. Les personnes avec lesquelles nous avons travaillé étaient exceptionnellement engagées et serviables. Nous les avons questionnés sur la situation des immigrés sénégalais en Afrique du Sud. Nous avons reçu la visite de toutes les personnes avec lesquelles nous avons échangé. Des chauffeurs de taxi aux commerçants, tous ont fait le déplacement pour partager avec nous le résultat plastique de notre démarche.
Aujourd’hui, après votre séjour à Dakar, comment articulez-vous les souvenirs que l’on vous a confiés, ce que vous-mêmes vous avez vécu dans cette ville et ce que vous rapportez aux immigrés d’Hillbrow?
Cette dialectique apparaît clairement sur les cartes que nous avons créées grâce à des lignes et des cercles en références aux principales routes et aux ronds-points de la ville. Une fois à Dakar, nous avons été stupéfaits de constater que les cartes n’expriment pas la densité de la ville, le rapport aux piétons, l’interaction avec les taxis.
En déambulant dans la ville nous avons découvert ses différentes couches sociales. Nous avons pris conscience de la valeur de nos cartes comme appels à l’action. Les points de repère et les interactions doivent selon nous figurer sur ces supports. Nous espérons qu’UrbaNet produira un dialogue sur la représentation et la lecture des espaces urbains.
Couramment, les Africains n’ont pas un rapport cartographique à l’espace, contrairement aux Européens. UrbaNet développe un nouveau concept de représentation de l’espace-plan. Vous y intégrez des objets, dessins et photographies issus de vos entretiens avec les immigrés sénégalais. Ces cartes peuvent-elles devenir un nouvel outil de médiation culturelle, de rapport à l’espace ?
Absolument. C’est d’ailleurs le cas dans des échanges entre des artistes qui ne parlent pas la même langue. Le dessin ou l’interaction avec un objet peuvent souvent aider à produire un dialogue grâce à une compréhension commune de l’esthétique ou de la gestuelle. Dans ce sens, les cartes et autres artefacts que nous avons ramenés de Dakar servent de catalyseurs et de médiateurs pour échanger des points de vue sur des expériences particulières.
L’International Lettrisme de Guy Debord envisageait la relation à l’espace sur le mode de ce qu’il appelait la psycho-géographie. Il s’agit de porter sur une ville un regard qui ne soit ni carcéral, ni administratif, ni historique, mais une accumulation de vies. Cette science du regard permet de regarder un espace urbain de manière détachée afin de percevoir les richesses accumulées. UrbaNet n’est-il pas également une invite poétique à redécouvrir toutes sortes de territoires.
L’acte de marcher dans un nouvel espace urbain peu familier en utilisant la mémoire de personnes à qui l’on a demandé de nous aider dans cette navigation fait écho en effet à la démarche de Guy Debord. Le concept de psycho-géographie est présent dans UrbaNet. Notre intervention dans Dakar est fortement liée à la mémoire collective de l’espace et des situations particulières dans les quartiers de la ville. La libre découverte de cet espace est liée au processus de reconnaissance de sa propre posture d’étranger dans certaines parties d’une ville.
Maintenant que vous êtes de retour à Johannesburg, comment se poursuit votre projet ?
Notre projet éveille beaucoup d’intérêt, notamment dans le milieu artistique. Nous devrions exposer UrbaNet dans un célèbre musée national en 2007. Actuellement, la recherche la plus stimulante est celle d’un espace à Hillbrow qui pourra recevoir l’exposition. Celle-ci comprend certains aspects multimédias qui devraient attirer un large public.
Ali, un des partenaires sénégalais du projet, vit à Hillbrow et travaille dans le milieu des arts africains sur un marché des faubourgs du nord. En visitant Hillbrow récemment, nous avons identifié un espace à l’extérieur du bâtiment dans lequel il habite. Le bâtiment comportant plusieurs étages, les gens pourront regarder des balcons les animations projetées.
Comment s’organisera cette exposition ?
Manger et prendre le thé sont des activités-clés des relations sociales, autour desquelles les gens se réunissent, au Sénégal. Le rituel du thé peut prendre jusqu’à deux heures. Le processus d’engagement est particulièrement intéressant. C’est pourquoi nous projetons de concentrer notre exposition autour d’un repas sénégalais et du rituel du thé. L’appartement d’Ali situé au rez-de-chaussée, en face d’un terrain vague, permettra une ouverture de l’exposition sur la rue. Cette exposition, associée à un repas, sera un moment clé pour rassembler une communauté sénégalaise autour de l’intervention des « étrangers » que nous sommes.
Quelles réactions attendez-vous ?
Nombreux sont ceux qui sont partis de chez eux depuis cinq à dix ans. Nous attendons donc des réactions diverses face à la vidéo, aux sons de Dakar et à sa représentation. Dans un certain sens, nous espérons que cela développera une discussion autour de la mémoire et du souvenir. Cette discussion devrait également créer des liens car nous anticipons une mise en perspective et une comparaison des lieux, contextes et expériences. À ce niveau, c’est avant tout l’expérience humaine qui sera mise au centre de notre propos pour une meilleure lecture de la ville.
UrbaNet n’est pas un mode d’organisation de l’espace mais un mode de pensée de l’espace. Votre projet peut-il amener des éléments de réponse à certaines questions relatives à la gestion urbaine de l’immigration ?
UrbaNet est un projet qui examine les contradictions inhérentes aux efforts d’organisation spatiale de la différence, que ce soit dans les dimensions de la conception urbaine, les tentatives d’inclusion ou les technologies prévues pour relier les gens. UrbaNet s’intéresse aux rapports entretenus entre les espaces urbains et la bureaucratie qui contrôlent nos interactions. Notre projet entend continuer à réfléchir et à révéler que les faits humains sont forgés dans le moule de ces principes d’organisation et de contrôle.

///Article N° : 4618

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