Vers un festival annuel

Entretien d'Olivier Barlet avec Dora Bouchoucha, directrice des Journées cinématographiques de Carthage

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Créées en 1966 par Tahar Cheriaa sur une base panafricaine, les Journées cinématographiques de Carthage (JCC) sont un festival historique, jusqu’ici biennal en année paire. Il est annoncé que les JCC vont devenir annuels. L’édition 2014 a été déplacée pour cadrer avec le calendrier électoral tunisien et s’est déroulée à Tunis du 26 novembre au 6 décembre. La productrice Dora Bouchoucha, qui a dirigé les éditions de 2008 et 2010, a été rappelée cette année pour coordonner cette 25ème édition.

Le festival est moins long qu’auparavant : quelles en sont les raisons ?
Le festival a été écourté pour des raisons budgétaires, de 12 jours il est passé à une semaine, mais aussi en raison de la diminution du nombre de salles, c’était une nécessité même si cela impose un peu plus de projections par jour pour le jury.
C’est une lourde casquette à porter que d’être directrice ?
Je ne souhaitais pas le refaire car je produis des films et leurs réalisateurs sont pénalisés puisque je ne peux pas inscrire en compétition les films que je produis car il y aurait conflit d’intérêt. Cette situation dure depuis 1992, j’étais alors en charge de l’Atelier de Projets que j’ai créé et qui a perduré jusqu’à maintenant et je faisais partie du Comité Directeur.
Mais j’ai senti cette année un regain d’intérêt pour les JCC et l’équipe et moi-même avons donc accepté de porter le festival.
La décision de le rendre annuel semble être actée.
Un festival tous les deux ans n’est plus compatible avec ce qui se fait dans le monde et particulièrement dans la région.
Il est difficile d’avoir des dates fixes tous les deux ans et de s’imposer en essayant d’avoir des exclusivités.
Par exemple, l’un des premiers films aidé par l’Atelier de Projets des JCC était « Les silences du Palais » mais il n’a pas été possible de demander l’exclusivité du film sur un délai de 2 ans.
C’est en fait une vieille revendication.
Oui, avec de nombreux cinéastes nous l’avions demandé en 2010, l’alternance avec le FESPACO n’était pas réelle. La révolution est survenue avant que le ministre de la Culture annonce la décision, ensuite le bouillonnement dans le pays a rendu difficile la concrétisation du projet.
Les festivals du Golfe qui dotent leurs prix de grosses sommes représentent-ils une forte concurrence ?
On l’appréhendait quand ils ont vu le jour, il est vrai qu’ils demandent l’exclusivité aux films arabes qu’ils aident en amont, mais le vrai problème est qu’ils se tiennent tous dans un même laps de temps.
Les conditions climatiques leur imposent un calendrier serré.
Cependant nous avons avec eux de bonnes relations personnelles et un terrain d’entente peut être trouvé sur certains films.
L’enjeu serait ainsi d’affirmer une spécificité renforcée pour les JCC ?
Oui, il faut redéfinir le festival tout en le rendant annuel, il faut aussi un bureau permanent même s’il est sous l’égide du ministère de la Culture
Cette année, le festival a dû être déplacé pour tenir compte des élections.
Oui, il était prévu du 1er au 08 novembre mais il aurait été pris en sandwich entre les législatives et les présidentielles. Nous avons été pris de court, par exemple Abderrahmane Sissako avait accepté de présider le jury, Nadine Labaki devait siéger au jury, les frères Dardenne devaient présenter leur dernier film. Nous avons finalement trouvé une date entre Marrakech et d’autres festivals. Il faut à mon avis trouver une date et s’y tenir, avec un bureau permanent et le maintien de l’équipe actuelle qui est formidable et compétente.
Un effort a été fait pour rénover les salles.
Oui, cela a été une priorité. J’ai visité les salles dès ma nomination.
Accompagnée d’un photographe nous avons fait un état des lieux et constaté qu’on ne pouvait pas organiser le festival dans de bonnes conditions, par respect pour le public et pour les réalisateurs.
Nous n’avons eu que 4 mois pour le faire. La volonté n’est pas politique, elle est affective, c’est grâce à l’affectif que ça a bougé.
C’est le ministère qui a financé les travaux ?
Oui, tous les 2 ans il donne une subvention aux exploitants pour la rénovation. Il n’y avait aucune garantie que les travaux seraient faits et bien faits si on donnait directement cet argent aux exploitants. Organiser un festival de cette envergure est un défi. Le ministère a trouvé les moyens légaux de relever le défi et Mariem Abdelmalek a superbement fait l’interface entre le ministère, les exploitants et les entreprises.
La perspective d’une plus grande autonomie du festival est-elle réelle ?
Oui, il faudra créer une association qui gèrera le festival. C’est le seul moyen d’être autonome tout en collaborant étroitement avec le ministère de la Culture.
C’est le même problème pour le Fespaco. Etes-vous en contact avec le Fespaco sur cette question de l’annualité ? C’est également un vieux projet au Burkina…
J’avais écrit au directeur Michel Ouedraogo et au ministre de la Culture Baba Hama pour les tenir informés et nous en parlions depuis 2010.
Il s’agit de la survie des deux festivals, j’invite la nouvelle équipe à faire de même, quitte à organiser un festival plus court avec un peu moins de films mais tous les ans. L’alternance entre JCC et Fespaco n’avait rien d’effective. Le Fespaco a l’avantage d’avoir un bureau permanent qui travaille toute l’année, pour les JCC c’était une préparation quelques mois avant la session.
Comment faites-vous pour avoir une équipe professionnelle dans ces conditions ?
On envoie des gens faire des stages pour l’organisation dans d’autres festivals. L’équipe est très motivée, une grande partie a déjà travaillé sur les JCC en 2008 et 2010, les nouveaux-venus se sont investis avec beaucoup d’enthousiasme. Pour ce qui est du côté artistique nous travaillons en très petit comité, nous avons visionné environ 600 films à quatre personnes. C’est le côté le plus intéressant.
Une commission spéciale s’occupe de la sélection des films tunisiens, pourquoi ?
Ma position de productrice fait que je ne peux pas juger les autres productions tunisiennes. Cette commission a été instaurée en 2010, cela aurait été différent si j’avais pour seule fonction, la direction du festival.
La commission est indépendante, en 2010 un réalisateur est intervenu auprès du ministre pour que son film soit rajouté à la sélection et il a obtenu gain de cause ! Si les intellectuels censés donner l’exemple veulent revenir en arrière c’est leur problème. Je défends le cinéma de la région et le cinéma africain et bien sûr aussi le cinéma tunisien.
Si j’ai bien compris les arguments des uns et des autres, c’est la question de la visibilité des films tunisiens qui est posée par les professionnels, associations de réalisateurs et de producteurs. Il n’y a effectivement qu’un long métrage en compétition. Quelle est la spécificité des JCC ?
La spécificité des JCC reste la même : arabo-africaine, creuset d’échanges, de dialogue, de rencontres et une fenêtre sur le monde.
Pour les films tunisiens, le règlement du festival accorde la sélection à un maximum de 2 films par pays y compris la Tunisie. La commission a choisi un seul film, nous avons respecté sa décision. Sur l’ensemble des sections, il y a quand même 44% de films tunisiens projetés, ce qui n’est pas mal. Il existe un festival national organisé par l’association des réalisateurs qui montre toute la production de l’année. Nous avons tenu des réunions avec toutes les associations et nous n’allions pas faire concurrence au festival national. En 2012, la compétition nationale de courts métrages n’a pas été maintenue, nous avons tenu à la rétablir cette année. Le syndicat des producteurs a décidé de montrer les films tunisiens non sélectionnés dans une salle en dehors des structures du festival et c’est très bien. Leur déception est légitime mais nous n’allions pas revenir sur les décisions de la commission.
La presse internationale est-elle aussi présente qu’avant ?
Davantage que d’habitude, les télés sont présentes aussi, nous sommes contents car ce sont ces médias qui en font la demande.
Un marché professionnel serait-il une perspective ?
Il faut garder en tête la situation économique actuelle de la Tunisie. Le projet est aujourd’hui trop coûteux. On en avait fait un en 1992 qui était une réussite. Mais un marché exige un travail sur toute l’année, maintenant qu’il va y avoir un bureau permanent et l’annualité de la manifestation, on peut penser à une forme adaptée aux temps présents, en utilisant la Vidéo à la demande par exemple.
Pour la compétition longs métrages, avez-vous suivi une direction particulière ?
Ce qui importe c’est la qualité du film quel que soit le pays. Ensuite à qualité égale c’est la jeunesse qui prime, nous avons 80% de premières oeuvres.
On note la sélection de nombreux films de genre, à dimension populaire.
Cela a toujours été notre souci, à condition que la qualité soit respectée. Pour que le public adhère, il faut penser à ce qu’il aime, tout en maintenant la qualité. Au lendemain du festival, il n’y a plus personne dans les salles. Il ne faut pas se gorger d’illusions. Notre but est de contribuer à ramener le public dans les salles. Le festival n’est pas destiné aux seuls puristes et intellectuels avertis mais doit répondre à la diversité du public. Nous pensons au public et la qualité est toujours présente. Le plaisir des spectateurs me réjouit plus que tout.
Avec Takmil, l’atelier de projets a évolué vers une aide à la finition des films. Pourquoi ?
L’Atelier de Projets existe depuis 1992, il s’agit d’être pragmatique.
Beaucoup de scénarios y ont été soutenus mais les films nous échappaient pour la compétition. Avec l’annualité et l’aide à la finition, nous pourrons avoir des films primés à Takmil, en première aux JCC.
Autre innovation d’importance : la décentralisation du festival.
Je suis très contente de la décentralisation, les salles sont pleines, le public à l’intérieur du pays apprécie.
Certains vous reprochent publiquement d’avoir accepté la direction sous Ben Ali…
En 2008 et 2010 j’ai accepté de prendre la direction du festival à condition de travailler en toute indépendance. Ce qui m’intéressait c’était de passer les films que je voulais. On n’est pas des héros mais on a essayé de faire des JCC un espace de liberté, un lieu de débats. Je connaissais mes limites mais nous avons travaillé avec un ministre très intelligent à qui je pouvais dire « non ». En 2008 quand l’ambassadeur syrien s’est opposé à la projection de « Zabad » de la jeune réalisatrice Reem Ali, un court métrage en compétition vidéo, produit par Omar Amiralay, le ministre a accepté ma proposition de dire la vérité au jury. On avait déplacé le film pour trouver une solution mais rien n’a pu débloquer la situation. J’ai conseillé aux journalistes de ne pas trop en parler pour ne pas la mettre en danger. Ils ont parfaitement compris, toutefois à son retour en Syrie, elle a quand même été arrêtée 2 jours. Pour marquer le coup, le jury présidé alors par Felix Samba N’diaye n’a pas attribué le grand prix qu’il lui destinait.
Il est dommage que les débats après les films aient été aussi rares : c’était justement une tradition du festival, cet espace de liberté…
Les débats ont été maintenus, mais la Fédération des Cinés-Clubs qui se chargeait de l’animation, a préféré revenir à la formule ancienne du débat le lendemain de la projection. Le problème est que le public se déplace peu le matin pour un débat. Nous allons devoir revenir à la formule du débat tout de suite après le film, c’est beaucoup plus vivant.

///Article N° : 12787

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