JCC 2014 : regards critiques

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Les Journées cinématographiques de Carthage cultivent volontiers cette science de l’événement qui fait le succès des grands festivals de cinéma : allier les paillettes et le star system à une programmation bien dosée entre des films attirant les foules et des films exigeants. L’édition 2014 (29 nov. – 6 déc.) n’a pas dérogé à la règle, avec une programmation contrastée encore largement fréquentée par le jeune public tunisien. Cet article critique couvre l’ensemble des films des compétitions.

Sobre inauguration

Comme toujours, la foule s’est réunie autour du théâtre municipal de l’avenue Bourguiba pour avoir une chance d’apercevoir des stars : Dany Glover était là, ainsi que quelques actrices qui enflamment le monde arabe. Mais en ces temps troublés, trop d’ostentation aurait été de mauvais goût : après le mot d’introduction de Dany Glover, le duo Dorra Zarrouk et Jamila Kamara puis les sœurs Rihan accompagnées par le violoncelliste Georges Hiripidion ont rappelé les drames vécus par le monde arabe, notamment l’Irak, la Syrie, le Liban et la Palestine. Le réalisateur tunisien Ibrahim Letaïef a ensuite rendu hommage aux cinéastes et acteurs disparus mais a aussi rappelé l’importance de la parole libre, l’agonie des salles de cinéma et l’espoir de voir le projet de cité de la Culture se réaliser, tandis que la directrice des JCC, Dora Bouchoucha, a déclaré ouverte la 25ème édition.

Compétition longs métrages

Aux JCC, les salles sont pleines durant le festival, et se vident ensuite. Il est vrai que les billets sont à moitié prix : 1,5 dinar, 1 dinar tarif réduit, avec un abonnement illimité à 25 dinars, 20 en tarif réduit (1 dinar = 0,50 €). L’effervescence festivalière fait le reste, la sortie en groupe ou en couple, en plus de la possibilité de voir une excellente sélection de films du monde que les Tunisiens ont du mal à voir autrement. Un public jeune remplit les salles mais les déserte très vite si le film de leur plaît pas, ce qui est systématiquement le cas des films « exigeants » (Ghassan Salhab, Nacer Khemir, etc.). Notre interview de Dora Bouchoucha montre son souci de ramener le public dans les salles et lui offrant un bon nombre de films grand public, ce dont témoigne la compétition. (cf. [entretien n°12787]) C’est effectivement l’alchimie des grands festivals de mêler les types de films tout en sauvegardant la séduction de la magie du cinéma, avec les stars, le tapis rouge, les paillettes, les sunlights et la télévision. Et c’est ce que font les JCC aussi.
Le choix de Bidoun 2 de Jilani Saadi comme seul long métrage tunisien en compétition tenait de la provocation, le film étant lui-même particulièrement provoquant. L’accueil a été violent, aussi bien de la part du public qui s’était massé pour voir le film que de la presse. Le Temps du 6 décembre, sous la plume de Souad Ben Slimane, a suggéré qu’il portait bien son titre : bidon, et l’a qualifié de « caprice coûteux de son auteur », tout en indiquant que tous criaient au scandale que ce film soit en compétition. »Et que nos confères critiques intello-verbeux ne nous disent surtout pas « Ce malaise est voulu ! », poursuivait Saoud Ben Slimane… Cela paraissait pourtant une évidence.
Le seul film représentant la Tunisie ne rentrait effectivement dans aucun critère, dans aucun schéma, et surtout pas dans la trappe consensuelle « grand public ». Déjà, lorsqu’il avait réalisé Tendresse du loup, Jilani Saadi insistait sur le fait que ses personnages déjantés et angoissés étaient humains avant tout. Le dérèglement systématique des repères permet de bouleverser des situations où le problème est justement de conserver son humanité malgré tout. Abdou viole la femme qu’il aime pour ne plus en être obsédé. Aucun voyeurisme : le viol n’est que suggéré, il n’est là que pour marquer cette inversion. Il va falloir, comme dans le théâtre de la cruauté, violer beaucoup de choses pour pouvoir se libérer du passé sans se renier, et notamment cette effigie de Ben Ali que l’on voit à l’envers au départ à travers un aquarium : « la mer est derrière vous et l’avenir devant ».
Abdou charge un miroir sur sa voiture tandis que le réalisateur met des lunettes de plongée pour vendre à vil prix un pèse-personne sur le trottoir : le regard doit se renouveler, qu’il s’agisse du regard miroir de l’ancien cinéma ou de la plongée passéiste vers l’impossible équilibre.
L’absurde est ainsi celui d’une division sociale qu’il s’agit de dépasser : une perte de repères est nécessaire. C’est ainsi qu’Abdou et Aïda s’endorment dans une voiture qu’un camion transporte à leur insu dans un champ éloigné. On vient d’entendre une députée de l’assemblée nationale constituante refuser « qu’on divise le peuple tunisien entre obscurantisme salafiste et progressisme éclairé ». Dans une telle alternative entre deux normalités, Saadi bote en touche et choisit la fort pugnace liberté d’Aïda qui frappe contre les murs : « je ne serai pas la boniche à la maison », dit-elle, libre en vélo (comme il l’était dans son film expérimental Bidoun 1), libre dans les mariages où elle va manger et danser. Elle taggue : « Dieu aima les oiseaux et créa les arbres, l’homme aima les oiseaux et inventa les cages ». Mais si Abdou et Aïda attachent leurs pas, ils ne trouvent pas plus qu’Halim et Ons dans Où es-tu Papa ? une commune énergie de résistance. Ils se rapprochent, s’affrontent, se sauvent, se déchirent. Abdou, court et va nager, mais c’est pour s’attacher une pierre au cou, pour échapper à l’image de sa mère dans le miroir, lâche comme le sont les hommes. Comme dans Bidoun 1, les corps sont immergés, au bord de la schizophrénie, en suspension dans une époque incertaine, à la merci des motards qui les poursuivent encore – une époque où l’enjeu est de faire le noir, de laisser parler ses émotions, car, dit le poème, « moi, le néant, j’ai hérité de pierres souillées de sang, d’un souffle divin étrange et d’une âme infinie ».
C’est ainsi que l’avenir ne peut être que poésie dans le grand aquarium tunisien des douleurs accumulées et des libertés retrouvées. Les angles de prise de vue sont toujours imprévisibles, toujours originaux, car il ne s’agit plus de s’attacher aux normes du passé, mais au contraire d’expérimenter. C’est ce que fait ce film atypique, fait avec des bouts de ficelle mais beaucoup d’inventivité, prise de risque énorme et bien sûr mal compris et mal aimé. Saadi se place ainsi dans la peau du personnage sans défense que l’on agresse, comme l’albinos de Tendresse du loup. Il se love de film en film dans ce rôle dérangeant d’empêcheur de penser en rond, répétant à l’envi qu’il faut changer de paradigme, car comme le dit la radio en début de film : « Ben Ali n »est plus là, le monde bouge, la colonisation est finie ».

Voici donc que les JCC ont posé un acte radical et courageux, préférant pour représenter la Tunisie en compétition ce film aussi dérangeant que novateur aux ambiguïtés manipulatrices, certes internationalement célébrées mais bien présentes, de Bastardo de Nejib Belkhadi (cf. [critique n°12144]) ou bien de Challat de Tunis de Kaouther Ben Attia (cf. [article n°12250]).
Le choix de Timbuktu d’Abderrahmane Sissako comme film d’ouverture (cf. [critique n°12233]), mais aussi de C’est eux les chiens de Hicham Lasri (tanit d’argent, cf. [article n°11520]) ou de Des étoiles de Dyana Gaye (prix spécial du jury, cf. [critique n°11857]) confirmait ce choix d’un cinéma éventuellement déroutant mais riche d’interrogations. De même que le beau La Vallée du Libanais Ghasan Salhab, lequel réussit avec peu de moyens à évoquer avec une intrigue simple mais une grande intensité la pesanteur de la guerre et du soupçon. Un homme qui vient d’échapper à un accident de voiture dans la vallée isolée de la Beqaa au Liban est pris en otage par un groupe politique fabricant des stupéfiants : est-il vraiment amnésique comme il le prétend ? Chez Salhab, le rapport au pays est du domaine de l’étrangeté (Terra incognita). La perte de mémoire fait écho au no man’s land de ce territoire secret : « ça ne vous servirait à rien de savoir où et qui nous sommes, mieux vaut pas ». La méfiance s’installe envers cet homme dont l’accent est « comme si vous étiez de ce pays et si vous n’en étiez pas », un pays finalement écrasé sous les bombes.
Décor, le quatrième long métrage d’Ahmed Abdalla, qui avait eu le Tanit d’or pour Microphone en 2010, impressionne lui aussi par sa cohérence. Produit par New Century avec un budget conséquent (on parle de 800 000 dollars), c’est la première fois qu’Abdalla a de tels moyens mais il ne faudrait pas y voir un film commercial en soi. C’est aussi la première fois qu’il travaille avec des scénaristes, en l’occurrence Sherin Diab et Mohamed Diab, lequel a lui-même réalisé Les Femmes du bus 678 en 2011. Et c’est vrai que dans Décor, le scénario fait le film. Maha (Horeya Farghaly) est une scénographe experte qui sait créer des décors de cinéma mais voit finalement sa vraie vie dans les décors qu’elle a créée. Toute l’astuce de ce film en méandres est bien sûr d’y perdre le spectateur aussi, qui ne fait pas plus que l’actrice la différence entre réalité et fiction au sein de la fiction. Les nombreuses réminiscences aussi bien des cinémas arabes que du cinéma mondial, de La Rose pourpre du Caire aux séries télévisées, achèvent de faire du film un vrai plaisir de cinéma. Maha se gave de vieux films égyptiens en vidéo et rêve ainsi sa vie en cinéma : elle se construit une nouvelle identité nettement plus croustillante au sein du décor du mauvais film qu’elle est en train de scénographier en compagnie de son mari, le designer Sherif (Khaled Abol Naga). Se faisant ainsi un film dans le film, elle s’oppose au réalisateur (joué par Ibrahim El Batout) qui méprise les « films de festival que personne ne comprend ». Cette dualité qui va s’entremêler oppose deux personnages en un, deux vies possibles au sein d’un rapport biaisé à la réalité. L’enjeu de l’intrigue va être de sortir de cette schizophrénie, ne pas devoir choisir entre les deux vies mais en démarrer une nouvelle qui ne répète pas le passé et qui se détache des schémas passionnels du romantisme exacerbé.
Les prolongements d’une telle histoire dans l’Egypte post-révolutionnaire semblent immédiats dans un pays coupé en deux dans son retour à l’ordre antérieur, où le problème va être de faire partie du décor ou non, d’avoir une vie de famille rangée et de travailler sans remous sur des films commerciaux ou non, et de résoudre sa schizophrénie intérieure. Seul moment en couleurs du film, deux voitures se rentrent dedans : ce choc final est tout sauf anodin, il est la réponse du réalisateur qui choisit de sortir du programme établi en noir et blanc, et d’affronter la norme qui cherche à s’imposer à Maha durant tout le film.

Soleils, de Dani Kouyaté et Olivier Delahaye, a soit ravi par son contenu soit agacé par sa forme. C’est effectivement un film étonnant, une sorte de cours sur la sagesse africaine, donné par le conteur Binda Ngazolo à une belle jeune fille frappée d’amnésie : lui exposer ses racines devrait la sortir d’affaire, vieil adage des griots. L’intention est grosse comme un ballon de football : le film est un véritable roadmovie (en 2 CV !) à travers les âges et les lieux, à la rencontre de ces soleils, de Tierno Bocar à Mandela, qui éclairent l’Histoire et l’humanisme africains, tout en se référant à la Charte du Mandé qui définissait les droits de l’homme cinq siècles avant la déclaration du même nom. Il s’arrête volontiers sur le rapport à l’Occident, les visions réductrices de Voltaire ou Hegel étant confrontées à l’exigence d’égalité d’un Lamizana, comme préalable à toute concertation. Le choix de décors expressifs et d’une image léchée plombent un film qui avait déjà du mal à trouver un élan de liberté dans son dispositif didactique. L’illusion est ici de croire que l’on garde en mémoire la richesse de ce qui est dit alors même que l’accumulation sature et que le discours ne saurait jamais remplacer l’émotion de la fiction. Mais l’illusion est aussi et surtout de penser que la complexité de la pensée peut se résumer dans quelques formules : c’est le cas des maximes humoristiques des griots, certes, mais le cinéma sert mal la magie de la parole qui se retrouve vite sentencielle.

Ce respectable essai n’a pas fait date, pas plus que le classicisme hollywoodien de Half of a yellow Sun de Biyi Bandela (cf. [article n°12486]) ou bien l’essai kenyan de thriller politique de Veve de Simon Mukali : une femme prise entre un mari corrompu qui veut devenir président et un amant justicier qui soutient des paysans qui s’organisent en syndicat pour mieux profiter de la culture de la drogue… ! On nage en pleine ambiguïté.

Efficacement filmé mais engoncé dans son histoire de western, Theeb (Loup) du Jordanien Naji Abu Nowar se déroule à l’époque de Lawrence d’Arabie, quand cet officier anglais complotait avec le Prince Fayçal pour établir un royaume arabe à la barbe de l’Empire ottoman. C’est en effet un officier anglais énigmatique que suit le jeune bédouin Theeb à travers le désert, puis un brigand arabe de qui il ne pensera qu’à se venger. Le choix d’un enfant (mignon comme il se doit) comme protagoniste dans un contexte historique qui le dépasse aurait pu être un atout, mais il se pose aussi comme limite, ramenant le film à un suspens historique déconnecté qui n’ira pas plus loin que son insert de départ : « Si les loups t’offrent leur aide, ne les crois pas ; ils ne seront pas là avec toi devant la mort ».

Comme dans Theeb, l’enfant est au cœur de Loubia Hamra (Haricots rouges) de Narimane Mari : le peuple algérien y est représenté par une bande de jeunes torses nus en bord de mer qui pillent l’armée française tandis qu’elle mitraille l’OAS, et se fera canarder à son tour. On peut trouver de l’intérêt à ce ballet gracieux de « petits poissons qui n’ont pas de message » (des extraits du Poème des petits poissons de la mer d’Antonin Artaud sont scandé à plusieurs reprises par les enfants), qui ramène les horreurs de la guerre au sérieux des jeux d’enfants. La fascination du film s’appuie sur le fait d’avoir ainsi choisi de jeunes pubères dans une grande théâtralisation, mais ce Sa Majesté des mouches algérien tourne en rond sur l’ambivalence sexuelle des jeunes corps ainsi livrés en pâture au spectateur : il n’est jamais neutre de montrer des corps nus de jeunes Arabes, tant est forte la survivance coloniale du fantasme occidental qui voit dans chaque Arabe un être féminisé, un homosexuel en puissance. Le cinéma colonial puisait lui-même dans l’imaginaire médiéval : il a démasculinisé le guerrier maghrébin pour en faire un fellagha fourbe et lâche, tandis que l’espace y est symbolisé comme une femme à conquérir. Le cinéma français multiplie dans les années 90 les personnages de jeunes icônes homosexuelles d’origine maghrébine jusqu’à l’immense succès de Chouchou (Merzak Allouache, 2003) qui rassemble quatre millions de spectateurs. (1) Cette projection sexuelle occidentale participe de la même logique de rejet et d’attirance conjugués qui caractérise le rapport à l’immigré africain, faisant de lui un être à part, inadaptable à la société d’accueil…

« Un festival n’est pas pour les puristes ou les intellectuels avertis mais pour répondre à la diversité du public », nous indiquait Dora Bouchoucha. En dehors de films « grand public » comme L’Oranais de Lyes Salem (cf. [critique n°12543], le jury des JCC a décerné à Khaled Ben Aïssa le prix du meilleur acteur) ou la valeur sûre du cinéma palestinien Omar d’Hany Abu Assad (qui a remporté le tanit d’or, le prix du scénario, le prix du public et le prix du jury jeunes), trois films nous ont cependant semblé fort problématiques. Affaire de goût, bien sûr, mais aussi affaire critique…
Et cela à commencer par Before Snowfall de l’Irakien Hisham Zaman qui obtient le tanit de bronze et le prix d’interprétation féminine pour Suzan Ilir). Un garçon de 16 ans passe clandestinement d’Irak en Turquie (dans la citerne d’un camion de pétrole !) pour aller venger sa famille de l’affront de sa sœur qui a osé s’enfuir. Commence un suspens autour de ce crime d’honneur programmé, soutenu par toute la diaspora : parviendra-t-il à coincer sa sœur qu’il poursuit jusque dans les neiges de Suède ? Manipulateur, le film multiplie les effets chocs et soigne une image à la limite du spectacle tout en restant fleur bleue lorsqu’il s’agit d’amour, sur une musique sirupeuse. De plus, le spectateur est conduit par le réalisateur à rire au détriment de l’acteur principal dans sa façon de courir ou de se comporter. Mais le pire est que le film n’a aucun respect de la culture à l’œuvre, de son histoire et des raisons de ses fixations comme s’il s’agissait de dégénérés. Consensuel et fait pour plaire, le film ne prend aucun risque en condamnant une pratique que personne ne soutient plus ouvertement.

Cold Harbour, de la Sud-africaine Carey McKenzy, se donne des allures de dénonciation de la corruption policière dans un thriller à rebondissements. Au fond, c’est un film parfaitement consensuel qui enfonce des portes ouvertes et rend mal compte des enjeux à l’œuvre dans la démocratie sud-africaine qui fête ses vingt ans. Avec d’excellents acteurs et une mise en scène efficace bien que désespérément classique, le film divertit mais n’a pas sa place dans la compétition d’un festival international. Les bars et quartiers populaires y sont des décors stéréotypés, de même que les comportements. Le rôle du spectateur se réduit à savoir qui est bon et qui est méchant, ou pourquoi le bon a tourné au méchant…

Quant au film syrien très attendu, Arwad de Samer Najari et Dominique Chila, il est construit en trois temps qui prennent le nom de trois personnes : Marie, Ali et Gabriele. Marie est l’amante d’Ali et Gabriele sa femme canadienne. Ali est un Syrien installé à Montréal qui se rend avec son amante sur l’île d’Arwad, au large des côtes syriennes. Pesant opus sur la solitude et les non-dits amoureux, le film psychologise sur la traîtrise, les faux-semblants, le machisme stérile et l’irresponsabilité. Ce n’est que s’il fallait y voir une allégorie de la Syrie d’aujourd’hui que le film s’inscrirait ainsi dans l’actualité, mais il semble plutôt centré sur l’importance de dire les choses en amour, surtout dans un rapport multiculturel…

Compétition courts métrages internationale

Ici encore, l’alchimie festival : un savant mélange de courts consensuels et forts réussis qui ne peuvent que ravir le public comme Peau de colle de Kaouther Ben Henia (tanit d’or, cf. [article n°12208])

…ou La Radio de Koffi Fidèle Kouakou et Armand Brice Tchikamen (cf. [article n°12051])

et de courts plus exigeants, qui s’imposent par leur qualité comme le beau Les Jours d’avant de Karim Moussaoui (tanit de bronze, cf. [le même article n°12051]).

…ou bien l’étonnant et fascinant Sœur Oyo de Monique Mbeka Phoba, première incartade dans fiction de la documentariste qui prépare aussi un long métrage. De belle facture, avec un gros travail sur le cadre et la lumière, le film plonge dans les souvenirs de Godelive, une jeune fille placée au pensionnat catholique de Mbanza-Mboma dans les années 50, école recherchée où les enfants d’ « évolués » avaient des cours en français, contrairement au reste de l’enseignement colonial qui au Congo se faisait en langue locale. Le programme était donc l’occidentalisation pour cette frange de la société congolaise et le problème de Godelive sera de chanter en soliste un oratorio destiné à attendrir l’évêque… Mais Godelive n’a pas les yeux dans sa poche et la façon dont le jardinier et la jeune et belle sœur Astrid se rapprochent ne lui échappe pas. Surtout, le souvenir des scarifications de sa grand-mère l’obsède, qu’un serpent semble ramener dans l’enceinte occidentale… Entre ce qui la structure culturellement et le penchant vers l’ailleurs, entre la pureté de la musique religieuse et ces rapprochements interdits de cultures et couleurs de peau, il y a pour elle de quoi y perdre son latin. L’esthétique du film épouse ce trouble et c’est là qu’il trouve sa force évocatrice, laissant le spectateur avide d’explications. C’est alors que le maelstrom de la colonie et des attirances réciproques, de l’incommunicabilité et de la hiérarchisation raciale se révèle dans sa puissance maléfique.
La double culture, c’est aussi le thème de Welcome Home de Joseph Ndayisenga, sur une famille coincée dans son Burundi d’origine après avoir été expulsée de Hollande. La famille d’Olivier finira par se faire à l’idée qu’une vie en Afrique est possible. Le film souffre cependant manque de légèreté dans la mise en scène et le jeu d’acteurs, ce qui réduit la portée d’un message apparaissant du coup trop appuyé. Isolée dans ses souvenirs, la jeune fille a en outre du mal à porter seule le questionnement identitaire.
On retrouve dans la compétition des courts jouant sur des cordes émouvantes comme Madama Esther de Luck Razanajaona (tanit d’argent, cf. également [le même article n°12051])

…ou fantastiques comme Adamt de Zelalem Woldemariam (Ethiopie), qui mêle avec bonheur mémoire traumatique et sensibilité musicale. Un musicien a du mal à trouver l’inspiration du fait d’une mémoire troublée par une violente répression dans son enfance, jusqu’à ce qu’une muse imaginaire ne vienne l’inspirer et lui permette de passer le cap. Habilement monté, tourné au plus près d’un quotidien urbain éthiopien actuel, et attachant par son histoire, Adamt (Ecoute) ravit par sa musique et encourage à se mettre à l’écoute des muses !

Mais derrière tous ces films, se profile la question de garder l’espoir. « L’art n’est plus pour célébrer mais pour donner de l’espoir », dit Nacer Khemir dans son dernier film, projeté aux JCC dans le cadre de la rétrospective de son œuvre, Par où commencer ?, fine méditation solitaire sur l’état des choses en Tunisie post-révolutionnaire, ce pays où il y a « 20 000 cafés et seulement 10 salles de cinéma » !
Certes, des films semblent désespérés, témoins du tragique ou du manque de perspectives. Mais une ligne se dessine entre ceux qui assènent la désespérance et ceux qui sollicitent l’écoute. Il importe en effet de décrire au cinéma le vécu de ceux qui luttent au quotidien pour survivre : comme le dit encore Nacer Khémir, la révolution, c’est de « défendre le droit du plus faible ». Cela doit passer par la beauté « qui fait découvrir la part du ciel qui est en nous ». Car ceux qui vivent le courage au quotidien nous apprennent à goûter le monde.
L’espoir, il n’est effectivement pas simple quand la vie semble sans perspectives. Dans La Troisième main d’Hicham Elladdaqi (Maroc), un homme attend d’être employé comme travailleur agricole, une femme et sa fille tissent des tapis vendus pour une bouchée de pain en bord de route, et cette fille qui a eu son bac voudrait faire des études, mais cette famille ne peut même pas payer la note d’électricité. Pourtant, servi par une belle épure, le film est frappant sans être accablant.

Un couple d’aveugles en Tunisie : Chouf (Regarde), d’Imen Dellil, seul documentaire présenté dans la compétition courts métrages internationale, suit leur quotidien avec leurs enfants, les difficultés de leur relation, les soutiens des voisins, du quartier. L’humanité des plus pauvres nous apprend à ne pas les mépriser.

La solitude d’un garde-barrières de campagne, celle d’un vagabond sans logis : les deux hommes que tout oppose ne vont se rencontrer qu’à la faveur d’une lettre que reçoit le garde-barrière qui ne sait pas lire… Dans la lignée de son précédent court métrage, Le Hublot, sur des êtres coincés qui voudraient traverser la mer, Passage à niveau d’Anis Djaad (Algérie) est avare de mots mais pas de chansons mélancoliques, dispensées par le transistor qui rythme le vide de la vie : « J’avais abandonné tout espoir »… Le film est lugubre mais impressif, la caméra reste à distance, épousant l’ambiance monochrome du couchant, l’image s’impose malgré la durée : le spleen d’un garde-barrières, le spleen d’un pays, mais une rencontre reste possible…
Mais lorsque la guerre domine le réel, les films se font graves, démonstratifs, tragiques, plombés… C’est le cas des films palestiniens de cette compétition : Izriqaq de Rama Mari, qui emprunte ses codes au film d’horreur pour dénoncer l’ambiguïté de certains crimes commis sous couvert de contexte guerrier, ou bien d’Avec préméditation de Tarzan et Arab Nasser où des soldats très armés vérifient que leur revolver ne tombe pas quand ils font la prière et le mettent sur la tempe de celui qui ne la fait pas… C’est également le cas de Shake de Deema Dabis (Jordanie) sur le contrôle israélien particulièrement incisif et dégradant d’une femme à la frontière palestinienne ou de Eau trouble de Toufik Khreich où un Libanais revient au pays, torturé par les souvenirs de guerre.
Mais dès qu’un peu de distance est possible, le doute sur le réel s’installe comme dans les deux courts égyptiens : Hayat, d’Islam Kamal, où une femme s’obstine à attendre son fiancé dans un environnement dépressif, images tronquées pour une vie tronquée, mais aussi le divertissant Six de Bahaa El Gamal où dans un intérieur pharaonique, un couple plonge dans le soupçon à travers des retournements aussi bien shakespeariens qu’hitchcockiens !

Compétition documentaires

La compétition documentaires comportait quelques bijoux incontournables comme Chantier A de Tarek Sami, Lucie Dèche et le regretté Karim Loualiche (cf. [article n°12208]), Examen d’Etat de Dieudo Hamadi (cf. [critique n°12165]), Une feuille dans le vent de Jean-Marie Teno (cf. [critique n°11718]), ou Ady Gasy de Nantenaina Lova (cf. [article n°12391]), sans oublier Nelson Mandela et moi de Khalo Matabane, qui explore de passionnante façon le mythe de Mandela à travers une série de rencontres. Son approche polyphonique mais aussi son commentaire personnel, qui tourne autour de la question de savoir comment Mandela a pu négocier avec les acteurs de l’apartheid, font peu à peu place à la déception face aux trop criantes injustices. Mais sa sincérité le fait rencontrer de multiples penseurs, politiciens ou artistes à travers le monde pour enrichir et varier sa vision. Sa réflexion prend de la hauteur à la faveur de plans de coupe méditatifs, détachant le film d’un pur produit télévisuel pour atteindre une dimension rare dans le commentaire politique : l’intime.

L’approche de El Gort d’Hamza Ouni (cf. [article n°12391]) – suivre deux jeunes sur la durée dans leurs tentative de survie dans une Tunisie qui finit par s’embraser – trouve écho dans le nouveau documentaire d’Abdallah Yahya dont le précédent, Nous sommes ici, avait marqué les JCC de 2012 en témoignant de la rage de vivre de la jeunesse tunisienne :

Un retour actualise ce constat en rappelant que la révolution n’a pas modifié la marginalisation des zones rurales. Un enfant fait une grève de la faim pour faire libérer son père « qui ne réclamait que nourriture et emploi ». Un autre veut être astronaute, mais contrairement à ce qu’on entend à la radio, le ciel n’est pas pour tout le monde. Les vieux disent leurs déceptions, leurs luttes, leurs colères. Ils ont combattu sans que leurs enfants n’aient ensuite une place où dormir. Pourtant, « il faut continuer la résistance »…

La résistance, c’est aussi celle des femmes face aux superstitions. Nadine Salib consacre Mother of the absent aux pratiques humiliantes et la marginalisation imposées aux femmes égyptiennes que l’on croit ou qui sont infertiles, dénommées Um Ghayeb (mère de l’absent). La beauté d’un tournage toujours attentif à la dignité des personnes soutient ce regard intime et délicat, centré autour de Hanan, une femme de la Haute Egypte qui essaye d’avoir un enfant depuis 12 ans. Sa nombreuse famille ne cesse de la renvoyer à son infertilité, qui remet en cause sa féminité. D’une grande franchise, elle se révèle et révèle ainsi les tréfonds de la société égyptienne mais aussi le degré de conscience des femmes. Par contre, la volonté poétique autour de l’eau est logique, mais les plans sous-marins tirent inutilement le film dans la durée.
Au fond, la résistance est partout où s’inscrivent des rapports de domination, et que des murs s’érigent, comme en témoigne Les Infiltrés du Palestinien Khaled Jarrar (cf. [article n°11674]).

Ces résistances s’inscrivent dans l’Histoire, mais les archives restent souvent difficiles à rassembler : l’animation est une élégante alternative, comme en témoignent deux films de la compétition. Elle permet l’humour, comme le divertissant The Wanted 18 des Palestiniens Amer Shomali et Paul Cowan : une véritable histoire de western, quand l’armée israélienne a essayé d’empêcher des Palestiniens d’élever 18 vaches qui auraient produit du lait, concurrençant ainsi la mainmise israélienne sur ce produit et permettant l’émergence d’une ébauche d’autonomie palestinienne ! Alternant interviews et animation, le film répercute l’absurde de la situation et combien l’humour est plus décapant que n’importe quel discours politique.

Dans Waves, Ahmed Nour revient sur l’histoire de la ville de Suez, berceau de la révolution de 2011. Ici, l’animation permet d’introduire l’histoire personnelle et familiale dans la grande Histoire, et de visualiser des événements marquants comme lorsque les soldats ont tué 100 000 corbeaux… Mais Waves montre aussi pourquoi cette ville riche s’est tant révoltée : les injustices et le mépris des populations. Domine alors le goût amer de l’après-révolution… Et là encore, la nécessité de puiser son énergie dans des figures de résistance.

My Love Awaits me by the Sea, de Maïs Darwazah n’a pas d’animation mais du dessin, une approche poétique et mélancolique d’un amant artiste et fantasmé, sur la route d’un retour en Palestine. C’est l’occasion de rencontrer des gens qui suffoquent de ne pouvoir vivre leurs rêves, bloqués par cette utopie israélienne sans futur puisque nationaliste. C’est aussi le constat de la perte de ce que cette société fragmentée ne retrouvera plus, marquée par les traditions perdues et les traumatismes, condamnée à refaire la musique. Ode au pays rêvé, ce film propose de considèrer le romantisme comme une lutte.

A l’inverse de cette approche poétique, Les Gardiens du temps perdu de Diala Kachmar est une plongée réaliste dans le quartier Al Lija de Beyrouth où se réunissent des marginaux plutôt voyous qui pourraient être les derniers Cadors, ces guerriers issus du Sud-Liban qui lors de la révolution de 1958 résolvaient les querelles et régulaient la vie sociale. Ces machos cadors d’aujourd’hui se droguent, échangent des vannes, s’engueulent en tous sens et préfèrent les petits boulots de la guerre dans les milices chiites que lorsque l’Etat contrôle à nouveau les rues… Dans l’intimité, ils avouent être perdus et rêver décrocher de la drogue pour fonder une famille. Diala Kachmar partage leur quotidien d’oisiveté, se fait peu à peu accepter pour filmer leurs réponses à ses questions. Il y a de la performance dans cette captation du réel, du culot sur la durée, avec le risque que cela devienne cela le sujet plutôt que les voyous eux-mêmes. Mais le réel résiste aux projets des réalisateurs et c’est tant mieux.
Idem avec The Devil’s Lair, où le Sud-africain Riaan Henricks opère une plongée de cinéma-vérité dans le monde des petits dealers de la banlieue du Cap, rendue possible par le fait qu’il connaît le protagoniste principal depuis 25 ans et aurait pu lui-même être gangster s’il ne s’était saisi de la caméra comme une arme. En pleine empathie avec ce chef de famille et de gang qui passe son temps à traîner avec ses potes en fumant des joints, et à affronter ou fuir les bandes rivales, et qui vend de la drogue quand sa famille réclame trop expressément l’argent du transport ou des courses, le film ne captive pas, sans doute parce que les scènes durent tant que le sensationnel n’est pas sensationnel et que le spectacle attendu n’a pas lieu, mais aussi et surtout parce qu’il est parfaitement déprimant. La femme du gangster pense au divorce car il n’a jamais de temps pour elle et ses enfants, et que l’ambiance n’est pas joyeuse dans la pauvre maison d’un gangster fauché, régulièrement sous la menace ou attaqué par les autres méchants… Avec la prison ou la mort en perspective, le gangster se demande s’il pourra voir grandir ses enfants.

Avec Beats of the Antonov, par contre, c’est la vitalité de résistance culturelle de la population qu’Hajooj Kuka documente en frôlant par moments le reportage. Nous sommes dans la région du Nil bleu et des monts Nouba, dans le contexte de la prolongation de la guerre civile au Sud-Soudan. Les Noubas sont régulièrement bombardés par un vieil appareil soviétique, un Antonov. Les jeunes veillent la nuit pour prévenir de son arrivée et que tous partent aux abris, des trous ménagés dans la terre. Voilà pour l’ambiance. Ici encore, la beauté comme réponse, dont ce film rend compte en variant les registres. Pour garder espoir et maintenir le cap, les gens jouent de la musique, dansent et chantent : une culture est ainsi préservée et renouvelée. Chez les peuples du Nil bleu, la musique est essentielle, les poèmes sont nostalgiques de la perte de l’ordre ancien, les fêtes organisent des luttes traditionnelles : ce sont les éléments africains de la culture que la guerre cherche à détruire, une culture invisible à la télévision nationale. Les langues sont infériorisées, l’arrivage social passant par l’arabe. Pourtant, les femmes mettent des crèmes pour se blanchir la peau…

Et comment documenter la Syrie ? Mohammad Ali Atassi s’est associé au photographe Ziad Homsi dans Our Terrible Country pour suivre le périlleux voyage de Yassine Haj Saleh, un intellectuel dissident bien connu, qui a 16 ans de prison derrière lui, et entreprend d’aller voir sa sœur et son mari à Raqqa, en pleine zone contrôlée par Daech, en somme de plonger dans la gueule de l’ogre, cette « excroissance cancéreuse de la révolution ». Ils rejoindront finalement la Turquie. Le film est emblématique du terrain, chaotique, improvisé, déchiré, incertain, avançant au rythme des interrogations des protagonistes, et des parcours clandestins. Il dessine une ligne de fracture, mais affirme quand même que « même s’il ressemble aujourd’hui à un abattoir, nous n’avons pas d’autre pays que la Syrie. » Terrible constat.

La décomposition du Yémen donne à The Mulberry House de Sara Ishaq une certaine actualité, même si les limites du film réduisent son intérêt. Née d’un père yéménite et d’une mère écossaise, elle retourne après 10 ans en Ecosse dans sa maison familiale avec sa caméra. C’est l’époque des manifestations contre le régime du Président Ali Saleh, qu’elle veut filmer. Les confrontations avec sa famille seront vite légion : mariage, racines, politique, et bien sûr les droits des femmes, mais son père est fier de sa détermination. Le film a les défauts de l’improvisation intimiste qui cherche à capter l’ambiance du moment sans rien atteindre de bien emblématique, mais rares sont les visions du Yémen et cette plongée familiale donne une idée des enjeux à l’oeuvre.

Ces films faisaient écho à l’exposition autour du mythe de l’ogresse proposée par Nacer Khemir, et qui appelle la création à puiser dans l’héritage de la tradition les données d’une culture à venir. Le conte est « le cordon ombilical qui nous lie à l’enfance du monde ». Mais le dessin de la bouche de l’ogresse qui engloutit une multitude d’enfants reste malheureusement d’une terrible actualité dans nombre de pays…

Compétition nationale courts métrages tunisiens

Comme le dit Nacer Khemir dans Par où commencer ?, « le hasard guide la naissance, la langue, le sexe mais après, on est là, on n’a pas le choix ! Un arbre est comme l’identité : elle n’a rien de définitif, il faut tailler pour aller vers la lumière. » Voici donc une programmation qui regroupe les courts métrages de ce pays hôte dont la révolution a guidé le monde sur le mode : dégage, on veut autre chose à la place. Beaucoup ont quitté le pays mais la plupart luttent pour y vivre. Nacer Khemir dit encore que « le cinéma est un vaccin contre le déferlement d’images qui asservissent. » L’enjeu est de « favoriser l’écoute, rendre les hommes hospitaliers ».
La révolution guide encore le monde mais ce n’est pas la première fois : la Tunisie du 19ème siècle fut le premier pays arabe à abolir l’esclavage, à adopter une constitution puis à se doter de partis politiques modernes tout en fondant une ligue des droits de l’homme. C’est ainsi que la Tunisie constitue, pour reprendre l’expression de Ghazi Gherairi, « l’expérience la plus avancée sur la voie de la modernité dans le monde arabe ». Il ne s’agit pas d’y voir un modèle mais de la considérer comme un terrain d’expérimentation de la démocratie en pays arabe. Beji Caïd Essebsi a gagné les élections à la suite d’une campagne basée sur l’idée d’un Etat fort : l’enjeu est de renforcer les contre-pouvoirs. Le cinéma est à l’affût et c’est cette vigilance que démontre cette compétition nationale.
Ce n’est pas en lançant des slogans, inefficaces et contre-productifs au cinéma, mais en faisant bouger les lignes du représentable et du politiquement correct. Par exemple lorsque Lotfi Mahfoudh réalise Noces Berbères (Hoffili), un film d’animation aux dessins parfaitement déjantés en couleurs criardes poussant dans l’hyperbole l’exubérance et l’ostentation d’un mariage de nantis. L’hystérie générale, les onomatopées, le buffet assiégé, les chants et danses endiablés, la caricature féroce des visages et des corps, une bande-son aussi saccadée que l’image conduit en 13 minutes à une dégénérescence de la fête telle qu’elle justifiera l’intervention de la brigade anti-terroristes ! C’est extrême et jouissif si l’on est amateur mais ça décoiffe les codes ! Sans compter qu’il semblerait que Lotfi Mahfoudh en a profité pour glisser quelques caricatures de personnes célèbres. Présenté comme un film amateur au départ, Hoffili est en fait techniquement très poussé, basé sur la rotoscopie, une technique qui date du début du 20ème siècle et qui consiste à dessiner image par image les contours de personnages sur des calques posés sur des supports vidéo réels, ce qui permet de capter la dynamique des sujets filmés. Furent ainsi utilisés des vidéos de noces existantes mais une partie a également été tournée pour l’occasion.
Efficaces sont les courts riches en quiproquos. Encore plus stimulants quand ils remettent les pendule à l’heure ou démontent les clichés. Dans 4466 de Fedh Chebbi, le chauffeur du taxi 4466 est tout ce qu’il y a de plus normal mais manque d’avoir un accident. Il jure « enculé de ta race » et prend justement un Noir qu’il va mépriser par ses remarques. Mais ce Noir se révèle autrement différent que ce qu’il imaginait… Servi par l’excellente image de Sofiane El Fani, un montage cohérent et une bonne interprétation, ce court de 11 minutes, à la fois drôle et intriguant, est une habile réponse au racisme.
L’aspiration à une autre vie et à la reconnaissance travaille Naim qui finit dans Une vie plus belle (Denya Ahla) de Chriraz Bouzidi par décider de participer à un concours d’écriture pour les jeunes écrivains. Mais l’inspiration ne vient pas, jusqu’à ce qu’il n’ait plus qu’à décrire la catastrophe qui se construit autour de lui entre une femme excédée et des amis goguenards… Ici aussi, un clin d’œil humoristique et bien ancré sur l’observation du quotidien. Un des derniers rôles de l’acteur Lotfi Dziri avant sa mort.

De nombreux films témoignent d’un temps des nimbes, de l’entre-deux, de ce moment où l’enjeu est de ne pas s’enfermer dans le passé sans toutefois l’oublier pour trouver la force d’aller de l’avant. Journal d’un citoyen ordinaire de Walid Tayaa est comme une lettre à Tunis, à ses habitants : une voix off sur des images métonymiques ou impressionnistes. « Ils ont tué en nous tout esprit critique ». Hommage à ses parents, à la souffrance de sa mère, à son père qui fut assassiné par le régime, le film se veut une ode à la liberté de chacun. Lyrique et engagée, cette voix voudrait rendre compte de l’incertitude de la nouvelle ère mais semble tourner sur elle-même.

D’inspiration expérimentale, Kaiss Manachou travaille dans Let Go sur la mémoire d’une maison et d’une femme qu’il a abandonnées quelques années auparavant. Il s’agit dès lors d’en retrouver la trace dans les lieux et les objets. Ici encore, sans dialogue et sur une musique douce, la mémoire d’un moment traumatique et la difficulté de « laisser aller ». Le cinéma s’impose dès lors comme un outil pour réconcilier le passé et le présent.

Froid et lourdement mis en musique pour favoriser la tension, A capella de Nidhal Guiga ne dévoile qu’à la fin la clef pour comprendre ce duo fortement théâtralisé entre une femme (interprétée par la réalisatrice) et un homme autour d’une table. Au dehors, les bruits de la révolution. Cet homme pourra-t-il soigner les traumatismes de l’Histoire ?

Le temps de la révolution domine ainsi encore largement les esprits. Si Pousses de printemps d’Intissar Belaïd a obtenu le premier prix de la compétition nationale, c’est sans doute qu’il aborde cette question de la mémoire d’originale façon en laissant parler des enfants et en poursuivant leur parole par des animations. L’imaginaire enfantin retraduit ce qu’ils ont capté des rapports de force et des enjeux, entre radio ou télévision et paroles des proches, ce qui donne de savoureuses répliques mais aussi des remarques très pertinentes qui permettent au film de rebondir. « J’ai toujours détesté Ben Ali depuis son arrivée au pouvoir », dit par exemple un enfant. Les animations illustrent leur compréhension des conflits et des violences, prolongeant notamment les références aux contes des enfants, comme la comparaison de Leyla Trabelsi avec une sorcière.

Pousses de Printemps – Bande Annoce vostFr from intissar BELAID on Vimeo.

La prolifération chaotique des images au temps de la révolution rebondit en question intime dans 1+1=1 de Khalil Baraket : un vidéaste amateur obsédé de l’image filme tout partout jusqu’à tomber sur une femme. Comment dépasser la distance caméra pour aller vraiment à sa rencontre physique et réaliser l’unité ?

Abderrahman d’Elias Sfaxi (qui vient de la photographie) a remporté le deuxième prix. Abderrahman, petit styliste à St Germain des Prés, est proche de la retraite. Le retour de son ami d’enfance Larbi marginalisé le déstabilise mais Larbi résiste à ses propositions de l’accueillir chez lui. Larbi a conservé ses racines tandis qu’Abderrahman est occidentalisé, mais au-delà de cette opposition, une mystérieuse trahison refait surface. Leur tumultueuse relation est respectueuse mais puise dans ces jalousies cachées, ces douleurs indicibles, sans qu’ils n’expriment grand-chose… Filmé dans un noir et blanc qui fait ressortir les visages qui occupent tout l’écran, interprété par le père d’Elias Sfaxi et son vrai ami d’enfance, et donc relation par le cinéma d’un fils à son père, le film frappe par sa beauté plastique, l’empathie pour ses personnages, le naturel de leur jeu et la profondeur de leurs non-dits. Tourné au plus intime, c’est la complexité de l’errance et de la migration qui ressort, mais aussi les aléas de la vie.

Troisième prix, Bourbanous (Elboutelis)de Badi Chouka n’utilise pas le noir et blanc pour les mêmes raisons de recherche esthétique mais plutôt pour connoter les polards américains de l’époque classique. Car Mourad, qui se trouve pris en étau entre sa femme angoissée et sa belle-mère étouffante, va forcément se demander comment échapper à son destin. Lui qui est chroniqueur de procès risque donc bien de se retrouver sur le banc des accusés… Clin d’œil au spectateur et exercice de style, le film joue sur l’inattendu pour faire monter la tension.
Quand à Miel amer d’Emna Najjar, sans dialogues, fait de silences et de regards appuyés, il joue lui aussi sur un clin d’œil envers la connivence du désir. « Les mots sont parfois insuffisants pour exprimer les choses, alors mieux vaut ne pas les dire », annonce un encart en début de film : une femme est troublée par un homme qui dort chez elle mais n’établira aucun contact.

Faire bouger les lignes : les deux films se donnent pour programme d’exprimer à ciel ouvert des désirs inavouables pour affirmer qu’ils peuvent exister, à l’encontre de toute affirmation rigoriste. Ce sont des rêves, comme l’est Action figuration de Bilel Bali où une jeune figurante s’imagine en comédienne adulée.

Il faut pour cela progresser dans le dépassement des interdits que l’on se fixe à soi-même, sans doute un des enjeux de cette société tunisienne, seule République civile du monde arabe, qui vient d’inscrire dans sa Constitution l’égalité hommes-femmes et la liberté de conscience.

Quel public ?

Pas de colloque cette année, une tradition ancrée des JCC qui risque d’être définitivement abandonnée si les JCC deviennent annuels, mais une table-ronde sur la diffusion des films, qui a posé quelques idées phares sans apporter grand-chose de nouveau :
– seulement cinq films africains sur Netflix : il faudrait que l’Afrique soit mieux représentée sur les gros portails de diffusion numérique internationaux qui vont vite dominer le marché ;
– un film n’existe pas sans des articles critiques, il n’existe pas non plus sans un vendeur international ;
– les 200 festivals par mois dans le monde semblent parfois la seule distribution possible ; un festival est bien pour lancer un film, notamment s’il a un prix, mais la presse ne va qu’aux grands : dans les petits, le film reste inconnu ;
– pour échapper au conditionnement de goût, mieux vaut développer son projet dans son propre pays puis, quand il est assez musclé, développer des collaborations avec des pays tiers ;
– les fonds publics prennent des risques car ils n’ont pas d’obligations en termes de marché ;

Et pour terminer sur une note de cinéma encore, le documentaire très travaillé de Mahmoud Ben Mahmoud, Mélodies de l’exil , en hommage à Mustapha Hasnaoui avec qui il l’avait commencé, qui se veut une anthologie de la musique maghrébine en France de la fin des années 40 aux années 80, donc une chanson de l’exil qui allie la nostalgie du pays natal et les tourments de la séparation. Jamoussi, Warda, Oulaya, Raoul Journo, Férid El Atrache, Cheikh M’hamed El Anka, Akli Yahiaten, Salah Saadaoui, Slimane Azem, Algériens, Tunisiens, Egyptiens, musulmans ou juifs : leur parcours est illustré par d’extraits de concerts, de « scopitones », ces clips des années 70, ainsi que d’archives tunisiennes inédites. Rachid Taha fait partie de ceux qui retravaillent ensuite ces chansons. « Ô toi qui pars, où que ce soit, tu reviendras ! » La nostalgie de la terre natale s’exprime d’abord comme une perte, surtout quand on est confronté au racisme et au rejet. Le chômage et la guerre d’Algérie viendront compliquer les choses alors que l’envie d’appartenance et de consommation se fait sentir. Noura chante : « Je voudrais mettre Paris dans mon sac ! » Tout un programme…

Peut-être cela nous ramène-t-il à l’ambiguïté revendiquée des JCC : tenter de jouer la carte du grand festival international tout en maintenant son succès public. Julie Gayet, Dany Glover, Bassem Samra, Rachida Brakni et Eric Cantona… : on aligne vedettes et paillettes. Mais lorsque la cérémonie de clôture au théâtre municipal est retransmise au Colisée, le grand cinéma où elle se déroulait auparavant, sous la forme de la couverture télé de l’événement sur Tunisia 1, avec les pubs et le reste, respecte-t-on ce public qui se mobilise en nombre ? L’édition 2014 a été marquée par l’abandon des débats dans les salles, au profit de matinées de rencontres avec les réalisateurs peu fréquentées dans la salle de l’Afrika… Conserver un public ne passe-t-il pas aussi par lui offrir matière à débat ? Comme le disait encore Nacer Khemir dans Par où commencer ?, « l’artiste est l’âme d’un peuple, mais aussi le trouble et le risque ». Il y a là aussi une alchimie à trouver.

1. Cf. Julien Gaertner; « Troublantes relations sur grand écran », in : Générations, un siècle d’histoire culturelle des Maghrébins en France, Gallimard / Génériques / CNHI, 2009, p. 69-75.///Article N° : 12788

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Les images de l'article
clôture
inauguration : le théâtre municipal
Conférence de presse commune FEPACI (Fédération panafricaine des cinéastes, présidée par Cheick Oumar Sissoko) et FPCA (Fonds panafricain du cinéma et de l'audiovisuel, présidé par Ferid Boughedir)
Clôture : photo de fin
Tanit d'argent du court métrage pour Luck Razanajaona (Madama Esther)
Elias Sfaxi reçoit son prix de Biyouna pour "Abderrahman"
Olivier Delahaye présente "Soleils" avec l'équipe du film
clôture : le tapis rouge
Karim Moussaoui reçoit le tanit de bronze pour son court métrage "Les Jours d'avant"
Le teaser du festival
Le jury longs métrages
inauguration : les animatrices
Le jury jeunes décerne son prix à "Omar"
Exposition L'Ogresse
Ferid Boughedir en interview
Exposition L'Ogresse
Le film palestinien "Omar" de Hany Abu Assad a remporté le Tanit d'Or de la compétition officielle
Tanit d'or pour la meilleure œuvre documentaire : THE WANTED 18 de Amer Shomali, Paul Cowan
clôture
Le film palestinien "Omar" de Hany Abu Assad a remporté le Tanit d'Or de la compétition officielle
Prix Spécial Jury : DES ETOILES de Dyana Gaye, ici l'actrice Marième Demba LY reçoit le prix
Tanit d'argent pour un film de long-métrage : C'EST EUX LES CHIENS de Hicham Lasri
Meilleur acteur : Khaled Benaïssa pour son rôle dans L'ORANAIS de Lyes Salem
Nacer Khemir a reçu un prix-hommage pour l'ensemble de son oeuvre en rétrospective durant les JCC
Tanit de bronze pour un film documentaire : EL GORT de Hamza Ouni
Tanit d'or pour la meilleure œuvre de court-métrage : PEAU DE COLLE de Kaouther Ben Hania
Le jury documentaire attribue ses prix
Abderrahmane Sissako et l'équipe de "Timbuktu" présenté à l'inauguration
Table-ronde sur la diffusion des films
Dany Glover prend la parole en tant que président du jury longs métrages à l'inauguration
Khaled Benaïssa reçoit son prix de meilleure acteur des mains de Bassem Samra
Le public devant le théâtre municipal
inauguration : les sœurs Rihan accompagnées par le violoncelliste Georges Hiripidion
clôture
inauguration : le public du théâtre municipal
Entrée du Colisée
clôture
Animation de rue




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