Victimes de nos richesses

De Kal Touré

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Film-témoignage par la place qu’il donne à la parole des clandestins refoulés qui racontent la dureté de leur aventure ratée après les drames de Ceuta et Melilla en 2005, Victimes de nos richesses se veut aussi film-analyse en alternant des extraits d’exposés ou d’interviews de personnalités altermondialistes (José Bové, Eric Toussaint, Aminata Dramane Traoré), d’économistes (Samir Amin) et d’historiens (Joseph Ki-Zerbo) dans différents forums sociaux ou rencontres. A l’émotion suscitée par les témoignages répond la froide compréhension du rapport Nord-Sud. C’est ainsi que le titre du film se lit : c’est bien en victime d’un Nord qui saigne l’Afrique (colonisation, matières premières et dette) que Kal Touré présente l’état du Continent.
Les témoignages sont en noir et blanc, face caméra, assis au même bureau sans autre décor qu’un mur vide. Cette rupture chromatique, cette frontalité et ce minimalisme renforcent l’impact du drame humain qu’ils décrivent (violence inutile des militaires aux frontières, abandons dans le désert). Quelques images de nuit sur des tentatives de passage des barbelés des enclaves espagnoles au Maroc précisent les faits. Des paysans maliens rencontrés dans leur champ complètent le tableau en resituant le traumatisme vécu et la difficulté du retour.
Cette mise en perspective n’est pas nouvelle. Abderrahmane Sissako avait instillé des images de l’errance mortifère des migrants dans le désert dans ce procès des institutions internationales au sein d’une cour africaine qu’est le magnifique Bamako. Mostéfa Djadjam en avait fait le récit dans Frontières tandis queYasmine Kassari avait recueilli face caméra la parole des immigrants marocains en Espagne dans Quand les hommes pleurent. Nombre de films reposent cette question juste et accablante, et rappellent le scandale du monde. Si celui de Kal Touré dépasse la pure démonstration, c’est peut-être par son souci des visages : qu’il s’agisse des personnes qui témoignent ou de celles qui assistent aux réunions, chacun a sa beauté à l’image. Cette simple attention aux individus démonte la vision des Africains nus au ventre vide que nous vendent les humanitaires en recherche de dons mais aussi les idéologies d’un développement purement quantitatif.
Le film conduit à un constat quelque peu désespéré de l’état de victimes engluées dans une logique imparable. On cherche comment échapper à la sempiternelle répétition du triste état des lieux, qui risque d’être finalement démobilisatrice si elle n’ouvre pas des voies d’espoir. Cette piqûre de rappel trouve cependant son actualité dans l’évolution du débat sur l’immigration, alors que des voix se lèvent, malheureusement absentes du film, qui bousculent les idées reçues. Elles rendent compte d’un monde qui, depuis moins de vingt ans, se met à migrer en tous sens. Alors que la France ferme la « jungle » de Calais sans autre solution, témoignant de cette impasse que les pays européens sont incapables de résoudre, le PNUD (Programme des Nations unies pour le développement) publiait récemment un véritable réquisitoire contre les politiques anti-migratoires (cf. Le Monde du 6 octobre 2009, p.4) et appelant à lever les barrières ! Dans l’Europe vieillissante, la population en âge de travailler va fondre de 23 % entre 2010 et 2050. Pourtant, l’Europe, qui a longtemps été région de départ, a du mal à s’accepter comme terre non seulement d’immigration mais aussi de peuplement. Alors même que « les migrants donnent généralement plus qu’ils ne reçoivent », indique ce rapport, à condition qu’ils aient un statut leur permettant de payer des cotisations sociales et de consommer. On peut également y lire, tandis que la crise renforce les contrôles aux frontières : « Il n’existe aucune preuve d’impacts négatifs de l’immigration sur l’économie, le marché du travail ou le budget, alors que les bénéfices ne sont plus à démontrer dans des domaines comme la diversité sociale et la capacité d’innovation ».
On se prend à rêver d’un monde où l’on puisse circuler sans trop d’entraves, ce qui contribuerait considérablement à aplanir les inégalités. Voilà de quoi sortir à terme du statut de victime et rendre enfin caducs ce genre de films, à condition bien sûr que les hommes politiques dépassent leurs penchants conservateurs et répressifs.

///Article N° : 8950

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