Viva Laldjérie

De Nadir Moknèche

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Avec un tel titre, on attendait un Salut Cousin ou un BabEl Oued City : un film tonique sur une Algérie ancrée dans le drame mais qui n’aspire qu’à revivre – peut-être le film qui nous ferait plaisir. Viva Laldjérie est le contraire : un constat sombre et amer mettant en scène des paumés dans une société pourrie jusqu’à la moelle. Si ce n’est la force de refus des femmes, rien à voir avec leur frénésie hystérique dans Le Harem de Mme Osmane, premier film de Moknèche : Viva Laldjérie est lent, tourne et retourne en boucles à l’image de Goucem (Lubna Azabal, remarquable actrice marocaine notamment vue dans Les Siestes grenadines de Mahmoud Ben Mahmoud et Loin d’André Téchiné), cette jeune femme émancipée qui erre à la recherche d’une raison de vivre, mais aussi de Papicha (la magnifique Biyouna, découverte dans Talons aiguilles de Pedro Almodovar mais qui est un phénomène national en Algérie), sa mère qui fut danseuse de cabaret et qui se morfond avec sa fille dans un hôtel du centre ville d’Alger pour fuir les violences terroristes.
Le générique passe sur des vues pleine de vie des rues d’Alger, mais le film détrompe cette annonce sociologique. Certes, son titre est une expression des hittistes, ces jeunes chômeurs qui s’adossent tellement aux murs (hit ou hed, en arabe) qu’ils en ont pris le nom et à qui Djamila Sahraoui avait largement laissé la parole dans Algérie, la vie quand même. Dans le film, Samir en est un exemple, toujours disponible et prêt à draguer. Le film est davantage un constat d’échec, celui d’une  » tentative autoritaire de création d’une identité nationale « , indique Moknèche. Loin d’être construits dans cette identité structurante qu’aurait voulu se donner l’Algérie depuis l’indépendance, ses personnages sont écartelés ou carrément corrompus. C’est cet écartèlement qui rend Goucem et Papicha sympathiques, surtout bien sûr l’extraordinaire Biyouna qui crève l’écran : leur doute les rend vivants et les fait trancher avec la corruption, l’indifférence, le mensonge ou le renoncement qui les entourent, incarnés par des personnages forcément stéréotypés. Chacun roule pour lui mais les deux femmes ont pour elles leur sensibilité qui se heurte aux cassures de leur vécu : Goucem est le produit d’une Algérie socialo-islamiste aux principes trop rigides face à la télé par satellite ; Papicha rêve de la splendeur perdue de sa sensualité à ciel ouvert. C’est parce qu’elles sont contradictoires qu’elles peuvent être déterminées et refuser de s’abandonner à la mélancolie, en écho à le belle musique du pianiste avignonnais Pierre Bastaroli.
Mais si ces deux femmes sont touchantes, le film peine à faire sentir l’Algérie qu’il cherche à mettre en scène. Sans doute les incohérences du montage contribuent-elles à dérouter, et la pesanteur de certaines scènes éloignent-elles d’une adhésion que le propos n’aurait pas de mal à générer. Mais, même si le cinéma étant une écriture n’est pas une retranscription de la réalité, son paradoxe est de ne pouvoir convaincre s’il ne s’y ancre pas. Ici, la gêne et la distance s’installent surtout de par le décalage ressenti entre une Algérie reconstruite en français par le cinéaste et celle du vécu quotidien, en arabe dialectal, que d’autres films moins volontaires nous donnent à voir.

///Article N° : 3338

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