Vonjiniaina  » Avec mon travail de scénographe, j’essaie de lutter contre l’indifférence « 

Entretien de Jessica Oublié avec Vonjiniaina

À Antananarivo, le Mois de la photographie – Sar’nao (du 1er au 31 juillet 2010), initié par un collectif de photographes malgaches, s’expose après quatre ans d’absence. Rencontre avec Vonjiniaina – scénographe malgache de cette 12ème édition – qui valorise chacune des œuvres exposées pour créer de l’échange avec le public et lutter contre l’indifférence.

Quelle a été votre mission dans l’organisation du Mois de la photographie ?
En tant que scénographe, je suis généralement invitée à organiser la mise en scène d’évènements célébrant les arts plastiques et la photographie comme les 8èmes Rencontres chorégraphiques de l’Afrique et de l’Océan indien, Photoana, l’exposition Savarano au Hilton, etc.
Pour moi, chaque lieu est investi d’un esprit qui lui est propre et qui tient soit de la personnalité de son propriétaire, de son architecture, de son histoire intrinsèque, du public qui le visite ou qui y vit. Je n’ai donc pas fait que placer des photographies le long d’un mur ou d’une baie vitrée à l’Hôtel du Louvre, au Cercle germano-malgache et à l’espace Tahala Rarihasina. J’ai tenu avant tout à créer des passerelles entre le bâti et la photographie elle-même. Il s’agissait de créer en filigrane de chaque exposition et au sein d’une même exposition des liens de sens et de contiguïté afin de rendre hommage avant toute chose au photographe et à son œuvre.
Que signifie pour vous  » art urbain « , thématique de l’exposition présentée dans le hall de l’hôtel du Louvre ?
À Madagascar, il y a deux sortes de graphismes inscrits dans le paysage. Un graphisme universel fait de tours et de buildings commerciaux, de graffitis et de silhouettes de badauds perdues au milieu de bâtiments très modernes. Et puis il y a cet autre graphisme spécifique à notre Ile fait de villages cachés derrière les hauts plateaux et entourés d’hectares de rizières. Paradoxalement, pour moi, l’urbanisme typique de Madagascar tient dans les formes traditionnelles de sa ruralité. Mais comme le montre l’exposition du Louvre, l’urbanisme auquel font référence les photographes est le terreau dans lequel ils sont tout simplement allés puiser leur inspiration : les places de marchés, les vendeurs ambulants, la street life, la nuit tananarivienne…
L’inauguration de l’exposition a eu lieu le 1er juillet mais vous êtes encore en train de travailler aux accrochages…
La clientèle du Louvre se rend généralement à Antananarivo pour assister à des réunions internationales. Situé à l’entrée du jardin Antaninarenina, l’Hôtel du Louvre est à un carrefour très passant emprunté chaque jour par des milliers de personnes au profil socio-économique différent. C’est pourquoi, j’ai eu l’idée de créer deux scénographies pour l’exposition  » Art urbain « . La première consacrée au vernissage, plus classique, tournée vers les invités et les usagers de l’hôtel. Et la seconde ouverte sur la rue, orientée vers les riverains, qui se découvre depuis le trottoir sans avoir besoin d’une invitation quelconque. D’ailleurs, cette seconde scénographie est elle-même une invitation faite aux Malgaches à découvrir le reste du mois de la photographie. Nous tenions à ce que l’exposition soit très accessible, le but était de créer de l’échange avec le public, de susciter de la curiosité et de l’intérêt. Et après quelques jours, je peux déjà dire que nous avons remporté notre pari ! Des personnes qui avaient pour habitude de longer l’hôtel plusieurs fois par semaine pour aller au travail, et sans le voir, s’arrêtent devant les images et prennent plaisir à les découvrir.
Les tirages sont relativement petits, 30x 40cm. Du coup, seuls les riverains qui passent le long des vitrines de l’hôtel peuvent avoir accès aux photographies. C’est un peu dommage, non ?
À Madagascar, il y a ce qu’on appelle le  » hall d’information « . Dans les villages, les gens qui n’avaient pas de télévision, passaient devant les baies vitrées du hall d’information où étaient présentées toutes les photographies de l’actualité. Un incendie dans une province, le Palais de la Reine, la visite d’un officiel étranger. C’est d’ailleurs comme ça généralement qu’on savait à quoi ressemblaient nos ministres et présidents… La scénographie a été pensée exactement de la même manière. C’était un souhait de la direction artistique qui en relation avec l’Hôtel du Louvre souhaite dorénavant exposer le plus souvent possible les œuvres de photographes malgaches dans le hall de l’hôtel à la manière des anciens halls d’information…
Selon vous, comment participe votre travail à la réussite du Mois de la photographie ?
À chaque fois que l’on fait appel à moi pour une scénographie, j’essaie d’apporter à l’exposition une touche personnelle. A l’espace Tahala Rarihasina, j’ai envie de transfigurer le lieu pour transformer le regard de celui qui va y pénétrer en créant autour de lui un réel univers.
L’exposition présentera des travaux divers traitant des thématiques aussi larges que le reflet et l’ombre, le spectacle, les sportifs (…), alors j’ai pensé que des installations photographiques permettraient de créer des espaces de lecture transfrontaliers. Le Mois de la photographie à Tana mérite d’être hissé au rang des évènements internationaux pour cela la scénographie joue un rôle important. Le public international s’intéressera à cet évènement que si les Malgaches se l’approprient. Je fais donc en sorte de bousculer la perception qu’ils ont d’une exposition. C’est fou, mais quand je suis ici, j’ai l’impression que personne ne regarde ce que je fais et lorsque je suis ailleurs, il y a des gens qui pleurent devant mes sculptures et mes tableaux. Avec mon travail de scénographe, j’essaie de lutter contre l’indifférence.

Antananarivo, juillet 2010///Article N° : 9588

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