Yeleen, le magnifique espoir du rap burkinabé

Entretien de Florence Santos da Silva avec Mawndoe et Smarty

Le 27 octobre 2002
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En concert, ils sont en retard sur le public qui scande leurs textes avant eux. L’engouement pour Yeleen, le groupe rap burkinabé créé par Mawndoe et Smarty, est incroyable. Partout dans les rues de Ouagadougou, jeunes et moins jeunes reconnaissent leur talent. Remarquez, Yeleen signifie  » Lumière  » en Bambara. Le titre phare de leur premier album, juste 1 peu 2 lumière, ouvre la voie sur une poésie semée à tous vents et des mélodies issues de la musique traditionnelle.

Vous allez représenter le Burkina Faso aux Koras 2002 en Afrique du Sud. Que ressentez-vous ?
C’est la seule manifestation qui récompense des artistes africains. En toute sincérité, même si ça nous fait plaisir d’avoir été nominés et d’y participer, cela ne va pas changer grand chose. Notre ambition est ailleurs : de poursuivre nos tournées, de porter encore plus loin notre message.
Quels sont les thèmes de vos chansons ?
Nous parlons du SIDA, de la drogue. Nous interrogeons nos valeurs : quelles sont celles qui contribuent à notre bien être et quelles sont celles qui entravent notre développement ? Nous dénonçons certaines pratiques, comme l’excision. Dans un hôpital public, quand tu n’as pas d’argent, on ne s’occupe pas tout de suite de toi. Quelques uns de nos proches en sont morts. Les médecins disent qu’ils sont mal payés, mais est-ce qu’ils ne passent pas à côté de leur vocation ? Nos textes parlent de la vie quotidienne, que ce soit de l’attitude de nos dirigeants envers les étudiants ou les élèves ou de la place de la femme dans notre société. Nous essayons d’amener les gens à voir les choses autrement.
Votre chanson, « Le Chemin de l’exil « , pointe le rêve d’Europe de nombreux jeunes, comment expliquez-vous cette envie de partir ?
Peut-être est-ce par manque d’identité, ou à cause de la pauvreté que beaucoup de jeunes pensent que ce n’est qu’en Occident qu’ils peuvent réussir. Et en Europe, que se passe-t-il ? Avec tous les Africains qui vont là-bas, peut-être que ça leur pourrit la vie ? Peut être qu’il y en a de trop puisque l’on cherche à les rapatrier ? On voudrait que vos journaux parlent d’autre chose que de catastrophes en Afrique. Comment voulez-vous que nous, les Africains, ne pensions pas qu’il n’y que là-bas que se trouve le bonheur ? Nous ne connaissons l’Europe que par la télévision, la radio ou les journaux, mais nous voulons être un groupe africain qui réussit dans un pays africain, c’est très important pour nous. On essaie d’apporter notre contribution en montrant l’exemple. Cet aspect ressort dans plusieurs de nos textes : il faut être fier d’être ici, il faut se dire qu’on peut s’en sortir. Que l’on soit au Tchad ou au Mali, tous les jeunes veulent partir, mais il faut trouver des solutions pour qu’ils se sentent bien ici.
Parlez-vous de politique ?
Ce sont des sujets sensibles et si tu les abordes, tu seras classé d’un côté ou de l’autre. Notre poésie, c’est la meilleure façon de toucher les gens. Nous les plaçons face à eux-mêmes, à leur conscience, mais nous ne sommes pas des révolutionnaires. Nous nous mettons dans la peau d’un étudiant ou d’un homme de la rue, pour savoir comme ils perçoivent les choses au quotidien. C’est notre manière d’aborder les questions politiques : les dirigeants sont des êtres humains, il faut savoir leur parler si tu veux que les choses changent réellement. Si tu te mets à crier tout de suite, on ne peut pas t’écouter. Il faut amener les gens à t’écouter, en disant les choses d’une certaine manière.
Pouvez-vous définir votre musique ?
Le rap ou le hip hop sont universels. On s’est demandés ce qu’on pouvait apporter à cette musique. Nous aimerions que, même si notre musique passe en Europe, elle soit reconnue comme Africaine, de notre pays, car nous y incluons notre culture. Je suis d’origine tchadienne, mais cela ne me gêne pas de travailler les rythmes du Burkina, et j’apporte ceux de chez moi.
Quelles langues utilisez-vous ?
Nous voulons parler de l’intégration africaine, en chantant dans plusieurs langues. Aujourd’hui il est triste qu’un Africain ne puisse pas vivre dans un autre pays africain. Avec les élans de xénophobie que les gens véhiculent de gauche à droite, nous voulons être ce groupe qui symbolise l’intégration africaine. D’une manière plus universelle, nous souhaitons prôner quelque chose qui peut permettre à chacun où il vit d’être un peu plus heureux. Dans ce sens, nous avons travaillé dans plusieurs dialectes : ceux d’Afrique centrale, d’Afrique de l’Ouest, du Tchad. Tout le monde peut se retrouver dans notre musique, un Nigérien, un Sénégalais ou un Congolais.
Dans l’une de vos chansons, vous dites : « L’Afrique vit un nouveau mode d’esclavage ». Qu’entendez-vous par là ?
Notre indépendance a été proclamée, mais mentalement, on est toujours esclaves du Nord. On guette dans les magazines les dernières modes à Paris, ou tel produit qui vient de sortir aux Etats-Unis. Au fond, rien n’a changé, même si on a agité le drapeau de l’indépendance. L’extérieur prend des décisions à notre place, à la place de nos Chefs d’Etat, ils interviennent comme ils veulent dans nos affaires. C’est un peu comme lorsque l’on parle de la Françafrique, on a voulu dénoncer cela. Si ceux d’en haut sont manipulés par l’extérieur, toutes les couches de la société sont touchées : d’abord les hommes politiques, puis les enfants, la jeunesse. Il y a une domination culturelle. Certains chez nous refusent même la culture qui vient d’Afrique en se disant que forcément ce qui vient de l’extérieur, c’est bien pour nous. Contre tout cela, on souhaiterait éveiller un peu les consciences.
Souhaitez-vous être connus en Europe ?
Qu’est-ce que cela voudrait dire ? Est-ce qu’être connus signifierait de devoir vivre là-bas ? Déjà qu’à Abidjan on ne se sentait pas chez nous ! Nous sommes bien dans notre pays, ici, au Burkina. C’est vrai que chaque artiste aimerait être connu dans le monde entier, mais nous voulons rester ici. On aimerait que tous essaient de comprendre que l’Afrique n’est pas ce qu’on en montre. Ici, tu auras toujours une petite chambre où dormir et du temps pour te construire. Quand tu as des problèmes, tu peux demander de l’aide à ton voisin. Si ce message-là pouvait passer, ça nous ferait plaisir.
Au Burkina, la musique fait-elle vivre ?
Nous ne vivons que de nos concerts. Notre problème, ce sont nos maisons de disque qui fonctionnent encore comme une chefferie de village. Quand tu sors une cassette, elles s’approprient tout et tu ne peux pas contrôler combien sont vendues. Elles s’accaparent même la promotion et la production de tes concerts. Elles te tuent de tous les côtés et ne te donnent que des miettes. Tous les artistes d’ici ont rencontré ce problème. La seule façon pour nous de savoir si nos cassettes marchent ou pas, c’est lorsque les gens viennent nous voir en concert ou nous abordent dans la rue. Nous remplissons des dizaines de salles de plus de mille places dans tout le pays et on vient nous dire que l’on n’a pas vendu 12 000 cassettes ! C’est pas sérieux.

PREMIER ALBUM SORTI LE 22 DECEMBRE 2001 : Juste 1 peu 2 lumière Contacts : [email protected] Administrateur : Oumarou Sanfo 00 226 62 03 52. ///Article N° : 2769

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