Zouglou et nouchi, les deux fleurons pervertis de la culture urbaine

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La musique zouglou, qui utilise le plus souvent le nouchi, langage suburbain, ont joué un rôle essentiel dans les événements récents, colportant des messages patriotiques souvent extrêmes. D’où viennent ces expressions populaires qui marquent la dernière décennie en Côte d’Ivoire ? Récit des développements récents.

L’image dont ses nouveaux dirigeants abreuvent les populations d’Eburnie au lendemain des indépendances est celle d’un Etat en plein développement. La tutelle coloniale brandit le pays d’Houphouët-Boigny comme un modèle réussi de passage de témoin. La hausse vertigineuse des prix du café au milieu des années 70 lui offre une balance commerciale excédentaire exceptionnelle : cette manne provoque l’explosion des Sociétés de développement en tout genre. Tout le pays ou presque est en chantier. Les tours, signes extérieures du développement, poussent comme des champignons au Plateau, quartier des affaires d’Abidjan. La presse internationale, élogieuse, commente avec force détails le « miracle ivoirien ». Les Ivoiriens et leur Président affichent ostensiblement leur fierté et balaient le reste du continent d’un regard cabotin et condescendant. Les populations de tous les pays affluent vers les villes de Côte-d’Ivoire et les plantations de cultures de rente. Le pays connaît un des taux d’exode rural et d’émigration des plus explosifs du continent. Les villes enflent à vue d’œil et se gonflent d’une population cosmopolite.
De ce grossissement anarchique à tous les niveaux naîtra une culture mixte résolument urbaine car les enfants nés de ce cocktail se doteront d’une  »langue » et d’une musique dont les racines se situeraient dans les années 70.
Après le mirage du  »miracle ivoirien » si la Côte-d’Ivoire chauvine peut encore brandir quelque chose pour entretenir son ego, c’est bien le zouglou et le nouchi. Les deux se nourrissent mutuellement et constituent certainement le meilleur indicateur de la création musicale authentiquement ivoirienne de cette dernière décennie.
Le zouglou des ambianceurs identitaires
Zouglou (Zuglu) : nom baoulé (centre de la Côte d’Ivoire) qui signifie « ordures », ou encore « n’importe quoi ». Style musical très en vogue en Côte-d »Ivoire.
En cette fin des années 80, chaque fois que Djo Kristie dansait à sa façon avec son groupe d’ambiance facile à la cité universitaire de Yopougon (la plus grosse commune d’Abidjan), ses mouvements désordonnés et saccadés poussaient les gens à lui dire : « toi là, tu es façon hein, tout le monde danse avec phase et toi tu danses toujours en zouglou » (toi là, tu es bizarre, tout le monde danse avec style et régularité, et toi tu danses n’importe comment !)
Que sont donc ces groupes d’ambiance facile qu’on présente partout comme vivier du zouglou ?
Dès l’aube des indépendances, l’Office Ivoirien des Sports Scolaires et Universitaires (O.I.S.S.U) se crée pour organiser et animer les compétitions nationales de toutes les disciplines sportives du milieu scolaire, maillon prioritaire de la politique d’Houphouët Boigny. Ainsi, tous les ans, pendant de longs mois, les athlètes des différents collèges et lycées sillonnent le pays pour affronter leurs adversaires. Pour tromper la fatigue sur les longues pistes à parcourir, ils chantent à tue-tête et tapent sur tout ce qui produit du bruit. Ils piochent dans le répertoire populaire et créent des textes pour vanter les mérites de leur équipe. Des talents d’animateurs se distinguent. On ne se contente plus de taper sur la tôle des car-rapides de transport, on s’équipe de percus, de cloches et on se dote d’un groupe exclusif d’animation. La recette fonctionnant pendant les voyages, on la transpose sur les stades pour haranguer les sportifs et entretenir la cohésion de la  »famille » Le phénomène des groupe d’ambiance facile gagne les lycées et collèges du pays tout entier. Et c’est dans la décennie 80, que les premières générations de ces vagues frappent aux portes de l’Université où elles débarquent avec leur groupe d’ambiance facile. Djo Kristie constitue l’un de ces icônes.
Ces jeunes  »ambianceurs » déjà populaires dans l’univers estudiantin établirent – presque inconsciemment – une nouvelle identité musicale ivoirienne, résolument urbaine et d’inspiration traditionnelle, le zouglou.
Dans les quartiers, les cités, dans les banlieues, partout fleurissent des groupes d’ambiance facile.
Le concept et le nom emblématique de zouglou, on le doit aux étudiants qui le définissent comme un mouvement philosophique qui leur permet de se recueillir et d’oublier un peu leurs problèmes.
C’est pourtant à partir d’une recette simple que le nouveau genre construit son succès populaire. Avec des instruments sommaires (percussions, bouteilles et cloches), ils exécutent une musique élémentaire. Les textes, chargés d’humour, dépeignent le quotidien des Ivoiriens dans un langage familier. Les histoires drôles occupent également une bonne place dans le répertoire.
Les groupes présentés comme pionniers seraient « System Gazeur », « Les parents du Campus », « Esprit de Yop », « Les Surchocs » ou encore « Les Salopards ».
Le Zouglou est une musique dont les racines plongent dans l’Alloukou, un style populaire des Bété du centre-ouest de la Côte-d’Ivoire. C’est aussi une danse. La zouglou-dance s’exécute par une stature raide, des mouvements désarticulés, une mimique grimacée, et les bras tendus lancés dans toutes les direction pour questionner les esprits de l’univers. La pantomime illustre le texte des chansons qui disent le mal de vivre des jeunes en général et des étudiants en particulier. Un exutoire pour les exclus d’une société qui se rassemblent comme un tas d’ordures (zouglou), pour appréhender la vie avec philosophie. Le premier enregistrement du genre serait la cassette acoustique de « Système Gazeur », sortie en 1989.
Le zouglou prend une envergure nationale dès 1991 quand le groupe des  »Parents du Campus » sortent  »Zougloudance. Un album dont le tube Gboglo Koffi, signé Bilé Didier, se vendit à plus de 90 000 exemplaires. Depuis lors, le zouglou continue sa progression partout en Afrique et  »derrière l’eau » (Europe), en France, avec la percée du Premier Gaou de Magic System.
Le nouchi, la langue des oubliés
Le nouchi : une langue qui, comme le zouglou, est une pure invention des jeunes de la ville. Avec des mots de récupération piochés dans les grands courants linguistiques nationaux auxquels s’ajoutent des emprunts français et anglais, ils réinventent une langue propre à eux. Son vocabulaire se construit aussi à partir d’onomatopées, de métaphores ou de verlant. Il se nourrit également d’actualité et de faits de société. D’où la nécessité, pour définir ou traduire un mot, de ré-expliquer parfois toute l’histoire sous tendant le dit mot !
Nouchi, à l’origine un nom composé (nou-chi : littéralement : les poils du nez), désigne la moustache en langue dioula.
Les cinéphiles remarquèrent dans les westerns et les films indous, très prisés sur l’ensemble du territoire, que la brute, le méchant, portait toujours une moustache. Tous les petits caïds, tous les bagarreurs de quartier se vantaient ainsi d’être des nouchis.
Le secteur de l’informel se divise en deux blocs : celui des patrons et celui des apprentis. Il fourmille de jeunes non-scolarisés et de déchets scolaires. La loi du milieu est implacable. Comme les mousses, les apprentis chauffeurs ou des petits métiers sont corvéables à souhait. Ils doivent soumission absolue et reconnaissance au patron qui leur offre « gracieusement »le savoir. Dans un tel univers où délation, chantage, punition corporelle et raison du plus fort constituent les règles du jeu, on a intérêt entre gens de condition égale à élaborer un code ésotérique pour échanger ses fragments d’info sans que les aînés n’en comprennent rien.
Ainsi, le nouchi bourgeonna et se développa dans les gares routières, les garages de mécanique auto, les ateliers de menuiserie, les hangars de marché, avant de gagner la rue tout entière puis les lycées et collèges.
Vu ses origines underground, le nouchi est forcément perçu par la bonne morale comme une langue de voyous. Et pourtant ces messieurs-dames s’amusent bien aujourd’hui grâce à l’imagerie populaire et l’humour du zouglou, chanté essentiellement dans cette « sous langue » des oubliés de la société.
Culture de guerre, culture du ventre
« C’est quand le mouton du voisin d’en face meurt que l’épouse de l’autre peut préparer une sauce moins ordinaire ». Cette affirmation de la nuit des temps constate l’esprit des profiteurs et autres opportunistes qui n’ont de scrupule à tirer avantage du malheur des tiers personnes.
Aujourd’hui plus que jamais, s’il est un secteur d’activité en Côte-d’Ivoire qui porte comme un gant cette parole de « barbes blanches », c’est bien celui d’une nouvelle catégorie de chanteurs de zouglou et l’entreprise de fabrication à façon des cassettes. L’histoire de la production musicale retiendra les années de braises du régime Gbagbo comme une de ses périodes les plus actives. Les industriels de l’audio resteront certainement les grands bénéficiaires de cette fièvre  »créatrice  » qui s’est emparée du pays de l’ivoire dès l’explosion du conflit armé en septembre 2002.
Pour comprendre l’arrivée de cette nuée de chanteurs, la montée en flèche des sorties de cassettes, l’amplification du culte des tenants du pouvoir, et l’exploitation du thème récurent du nationalisme, une lecture de l’espace national à divers niveaux s’impose.
La première raison proviendrait d’une pratique ancestrale. Dans nos campagnes, à une époque où les créateurs s’illustraient comme poètes, témoins de leur temps, ils dédiaient parfois des compositions à des personnes ordinaires comme à des chefs. En règle générale ils n’évoquaient que les valeurs sûres, celles connues et reconnues par tous, des modèles à immortaliser.
Avec l’apparition de la scène urbaine, la copie se transpose en ville, mais pervertie.
Depuis l’époque des grands orchestres, des années soixante à aujourd’hui, l’encyclopédie de la variété ivoirienne s’alourdit de compositions consacrées au député du village, au secrétaire général de la sous-section du parti, aux mécènes qui financent le studio d’enregistrement, au cadre de la région qui vient d’entrer au gouvernement ou d’être nommé directeur. Bref, encenser les hommes de pouvoir s’avère être le fond de commerce d’une grande partie des chanteurs peu sûrs de gagner leur pain quotidien grâce à leur talent. Ceci dit, même certains des plus illustres se sont distingués dans l’art de la louange.
On se rappelle de « Konan Bédié  » (Président de l’Assemblée Nationale à l’époque), composé par feu Ernesto Djédjé, inventeur du célèbre Ziglibity et de feu Houphouët-Boigny, érigé en rasta par Alpha Blondy. Qui est fou ? Sous les tropiques il vaut mieux, comme les brindilles couler dans le sens de la rivière. Jouer les bouffons des rois permet d’accéder à la table de ceux-ci et ça rapporte des étrennes.
C’est donc de cette sève que se nourrit tout le magma de chômeurs, d’échecs scolaires et de désoeuvrés qui trépignent en attendant leur heure, tout en étant innocemment convaincus que le métier de chanteur, c’est facile et qu’on gagne gros.
Le deuxième élément pesant dans la balance est directement lié au réaménagement des programmes de la Radiodiffusion et de la Télévision Nationale. Dès le 20 septembre, lendemain de l’explosion, les grilles de la R.T.I. sont complètement chamboulées. Elles proposent de grosses tranches d’antenne, de quatre heures de durée en moyenne, traitant tous les thèmes liés à la tentative de coup d’Etat. L’urgence de réunir des interlocuteurs, divers et variés pour animer les débats et les tables rondes s’impose. Le peuple invité à jouer son rôle citoyen forme des groupes d’intervention sur les ondes. Tous ceux de la société civile qui rêvent secrètement depuis toujours de jouer un rôle de leader se mettent en branle. Associations de femmes, syndicats d’entreprises, O.N.G de démocratie, ressortissants de régions, groupements d’artistes, il en arrive de partout. Les deux média, très sollicités, constituent l’outil majeur de la montée en épingle d’un sentiment national voir ultra-national. Malgré l’immensité de la tâche, les responsables de la R.T. I. suspendent d’antenne bon nombre de producteurs, d’animateurs, de journalistes, de techniciens. Raison d’Etat, ce titre de l’une des grosses émissions de Radio Côte d’Ivoire, fournirait une tentative d’explication à la réduction suicidaire du personnel. Les équipes sérieusement cisaillées s’essoufflent très vite et ne peuvent que s’accommoder du remplissage d’antenne. Ainsi, plus que jamais, on a besoin de cette constellation de collectifs spontanés (sic) et surtout des chanteurs pour donner un semblant de contenu à ces immenses espaces disponibles.
Il faut noter que la pratique des dessous de tables à la R.T.I. est de notoriété publique. Et voilà que pour une fois, non seulement on dispose de plus de place à l’antenne mais en plus, on ne paye plus pour être vu et entendu par les petites « go » (petites amies, petits flirts) du quartier et on peut s’affubler de l’insigne honneur de  »Patriote ». C’est tout bénef ! Ce patriotisme aiguisé rappelle une maxime d’Edward Bond dans son recueil Check-Up :  » Le patriotisme est le nom respectable du racisme « . Dans ce cas d’espèce, c’est celui de la xénophobie.
Il n’en faut pas plus pour aiguiser les appétits de tous les épiciers qui rodent dans l’ombre et faire rêver tous les candidats à la starmania locale.
Comme la ruée vers l’Ouest, on assiste à une déferlante sur les média d’Etat. Un fouillis indescriptible composé de gens plus ou moins connus, de ceux qu’on avait enterrés et qui réapparaissent brusquement soudain tout à coup, d’illustres inconnus sortant de nulle part, de chanteurs d’églises protestantes, catholiques, syncrétiques, d’animistes…
Tous se mélangent, rivalisant d’ardeur, proposant leur contribution d’artiste pas forcément désintéressée afin de sauver la Mère Patrie des griffes de ces prédateurs venus du Nord déstructurer la Côte d’Ivoire prospère et enviée.
On assiste à une structuration proche de celle des agriculteurs, les groupements à vocation coopérative (G.V.C). Eddie, Deza XXL et Kley Saley se rassemblent au sein des  »Loyalistes ». Ils fustigent les rebelles dans A nous la victoire :  » …vous pouvez encore vous ressaisir, les gars déposer les armes avant d’y être forcés, à vous de choisir. En voulant nous diviser vous avez réussi au contraire à nous rapprocher tant le respect de la constitution est devenu pour tout Ivoirien une priorité… Assaillants, terroristes, dehors !  »
Un groupe de neuf chanteurs dont les bien connus Petit Yodé, Soum Bill, Pat Sako, montent le collectif  »Haut les Coeurs », reprise du désormais légendaire slogan qui concluait les communiqués dans les média du lieutenant colonel (grade à vérifier) Yao Yao Jules, porte parole des Forces Armées Nationales. Avec des fragments de l’Abidjanaise, l’hymne national, ils composent Libérez, un appel au secours de la Côte d-Ivoire :  » …Je te salue ô terre d’espérance, pays d’espoir, pays hospitalier…  » ; ils surfent sur des phrases assassines :  » on aime bien les étrangers mais vers la fin on se préfère… Notre hospitalité nous impose l’amour des étrangers mais maman, méfions-nous des gens étranges… « .
Les alliances d’intérêt et les chanteurs d’un genre nouveau fourmillent dans tous les coins de rue : Les Jeunes patriotes, l’Organisation nationale pour l’Unité, Navire Ivoire, la Côtière au Front et j’en passe, les noms de groupes exhalent tous des relents de nationalisme, de xénophobie et de chauvinisme. Le sommet de la création musicale de guerre sera atteint avec la R.T.I, devenue productrice en réalisant « Ode à la Patrie » en dix versions. Quand à Gadji Celi, le footballeur-chanteur, il consacre la quasi totalité de son dernier album à cette actualité déstructurée.
Tous, même ceux qui ont déjà  »beaucoup d’eau chaude  » dans la marmite grâce à la chanson, nourrissent le secret espoir de tirer le plus gros profit de cette auto-proclamation de patriote qu’ils affichent largement sur les ondes et les meetings « populaires » dont la spontanéité est savamment orchestré par des hommes de main comme Blé Goudé, devenu star de la real politik nationale.
Quel que soit la qualité de la production artistique ou les motivations des uns et des autres, dans cette relation artistes-société civile-pouvoir, on assiste à un jeu complice où chacun utilise l’autre, sur un terrain tapissé de francs CFA visiblement ponctionnés sur la collecte du contribuable.
La grosse angoisse, on va dire volcanique, de ce terrain, c’est qu’il y a un paquet de gens qui se sentent exclus. Et certains possèdent des armes. Ce sont les Forces Nouvelles.

Né à Korhogo en 1950, Souleymane Coulibaly, dit Soro Solo, est un des journalistes radio les plus connus de Côte d’Ivoire. Formé au Studio-école de la RTI à Abidjan et à l’Institut national de l’Audiovisuel en France, il a travaillé au service des Grands reportages de TF1, au Canadian Broadcasting Service de Montréal et la Clark Atlanta University d’Atlanta (USA). Depuis 1983, il animait la matinale (5 h à 8 h) sur Radio Côte d’Ivoire, ainsi que différentes émissions culturelles, notamment « Tête d’affiche » (portraits d’artistes), « Rencontre » (radioscopies) et « Le Grognon » (émission d’humeur où les auditeurs interviennent en direct). Il a reçu en 1993 et 94 le prix Ebony de l’Union nationale des journalistes de Côte d’Ivoire et en 2000 le prix Expression Azimut du meilleur journaliste pour la promotion de l’art.///Article N° : 3110

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