L’année 2012, année du cinquantenaire de l’indépendance algérienne, a été marquée en France par un grand nombre de manifestations culturelles et intellectuelles (expositions, concerts, colloques, etc.), toutes plus passionnantes les unes que les autres (1). Choisie pour être l’une des capitales culturelles européennes de l’année 2013, Marseille, n’est pas en reste dans cette célébration tous azimuts. Déjà considérée comme la 49e wilaya d’Algérie (2), elle accueille depuis longtemps la scène artistique algérienne.
Retour sur deux expositions, Amnesia à la galerie Karima Célestin et Pour mémoire(s) à l’Espace Fernand Pouillon, qui ont eu lieu dans la cité phocéenne fin 2012, explorant, chacune à leur manière, les mémoires des deux rives de la Méditerranée.
Formée aux Beaux-Arts d’Oran, Karima Célestin est devenue galeriste par vocation, afin de soutenir la jeune création, en proposant des expositions thématiques audacieuses. Anciennement galeriste à Paris, elle s’est rapprochée de sa terre natale, en ouvrant tout récemment un espace d’art dans le populaire quartier de La Plaine à Marseille.
Amnesia, première exposition thématique proposée dans ce nouvel espace, présente les uvres de trois artistes qui reviennent sur l’histoire chaotique de l’Algérie au XXe siècle, marquée par la guerre d’indépendance (1954-1962) et la guerre civile (1991-2002) autrement appelée « décennie noire ». Dans un texte introductif à l’exposition, l’historienne de l’art Fanny Gillet insiste sur le rapport problématique aux images lors de ces deux guerres : « Tant durant la guerre d’indépendance algérienne que durant la « décennie noire », les images ont constitué un enjeu politique. Si, aujourd’hui, à l’ère de la numérisation, l’image tend à se démultiplier, le risque de l’oubli réapparaît sous la forme de la dilution et de l’indifférenciation devant ce trop-plein, mettant en question le sens de la mémoire » (3). Les trois artistes participant à cette exposition sont conscients des problèmes soulevés par la manipulation de ces images, devenues pour certaines des icônes désincarnées, et questionnent leur rapport avec elles sur un mode intime, qui fait sens à leurs yeux, ceux d’une génération qui a reçu ces guerres en héritage.
Dans une salle lumineuse, en rez-de-jardin, est exposée Algérie année 0 ou quand commence la mémoire, la dernière série de Dalila Dalléas Bouzar, jeune artiste plasticienne née à Oran, formée aux Beaux-Arts de Paris (ENSBA) et basée à Berlin. Tout comme l’artiste textile Christine Peyret que nous avions rencontrée en avril 2012 (4), Dalila Dalléas Bouzar reconstruit dans la lenteur (ici du dessin) ses souvenirs d’enfant défaillants. Son travail est basé sur des images d’archive pour l’essentiel datant de la période de la guerre d’indépendance, retraitées par les techniques du dessin et de la peinture. À propos du titre de la série, elle écrit dans un catalogue publié en avril 2012 aux éditions Barzakh : « Algérie, Année 0. Pourquoi ce « 0 » ? (
) Je dirais que c’est un « 0 » qui signifie un commencement à venir ou en train de se faire. Est venu le temps de se souvenir. Se souvenir pour se reconstruire. Pour être ensemble aussi » (5). Selon l’historienne Anissa Bouayed, « plusieurs lectures de son travail sont possibles : questionnement sur l’histoire, sur la mémoire, sur la violence et sur le rôle de l’artiste qui veut prendre à bras-le-corps la réalité multiple et complexe de ce passé ».
Dans une salle adjacente est projeté Ez-Zaïm, le roi est mort, vive le roi (2003) d’Ammar Bouras. Peintre de formation, formé et basé à Alger, Ammar Bouras est un artiste multimédia qui privilégie la vidéo et la photographie. Dans cette uvre, Bouras détourne des images télévisuelles, dans un montage tendu et oppressant, porté par la puissance symphonique de la Shahrazade de Rimski-Korsakov.
Ez-Zaïm, le roi est mort, vive le roi, 2002-2003 © Ammar Bouras
Une autre uvre marquante du jeune artiste est présentée à la galerie : Serment, montage d’images basé sur la lecture du poème poignant du militant de gauche révolutionnaire de la première heure, Bachir Hadj Ali.
Serment, d’après un poème de Bachir Hadj Ali, 2’36, 2009 © Ammar Bouras
Le troisième artiste, Mustapha Sédjal, revient lui aussi sur la mémoire de la guerre d’indépendance. Formé en Algérie (aux Beaux-Arts d’Oran et d’Alger), puis en France (à l’ENSBA et à l’ENSAD), il est basé à Paris. Invité à la galerie Karima Célestin dans le cadre d’une performance le 1er décembre 2012, il a proposé « d’interférer dans le travail exposé à la galerie en accrochant devant le public un volet de cette histoire, son histoire » (6) : Un seul héros : le peuple, mon père (2012). Dans cette uvre qui est à l’origine multimédia (installation, dessins, peintures, vidéos), il revisite et questionne la mémoire nationale symbolisée en Algérie par la photographie des six chefs historiques du FLN à l’origine du déclenchement de la guerre d’indépendance. Afin de s’approprier le discours politique officiel, il croise la mémoire familiale, ou plus précisément celle transmise par son père, ancien résistant, avec celle officielle que symbolise ce portrait de groupe devenu icône.
Ces jeunes artistes, nés après la guerre d’indépendance, ont tous trois recours aux images d’archives (photographie, film, vidéo, télé), pour travailler leurs histoires/leurs mémoires, mises à mal par la « décennie noire », et questionner l’histoire algérienne et l’héritage de 1962, année de l’indépendance. Selon Fanny Gillet, « cette pratique contemporaine semble s’inscrire dans un besoin, et même peut-être dans une urgence de mémoire. En effet, en confrontant, en déplaçant ou en associant l’archive à l’uvre, les artistes, dans une démarche quasi ethnographique, déploient un faisceau de questionnements qui traversent l’acte de création artistique, son rapport à la mémoire, à l’institution, à la visibilité ou encore à la totalité ».
Autre espace, autre style, mais toujours avec la même volonté de croiser les mémoires des deux rives, fin 2012 étaient présentées à l’Espace culturel Fernand Pouillon, dans l’enceinte de l’université Marseille Saint-Charles, deux séries d’images d’archives issues des fonds de deux portraitistes de quartier. Le Marseillais Grégoire Keussayan (retraité toujours actif, au Studio Rex, près de la Porte d’Aix) et l’Algérien Lazhar Mansouri (décédé en 1985, épicier et photographe d’Aïn Beïda dans les Aurès) ont travaillé à la même époque, dans les années 1960-1970. Ces deux fonds, sauvés in extremis de la destruction et de l’oubli, donnent à voir des portraits de femmes, d’hommes, d’enfants habités des mêmes rêves, des mêmes espoirs, habillés de la même façon, le même sourire, la même gravité dans le regard, qu’ils soient de Marseille ou de cette petite ville des Aurès. Des portraits qui renvoient non seulement à une époque, mais aussi à une esthétique universelle, celle de la photographie de studio.
L’accrochage simple, sériel tout en laissant respirer les images, permet de distinguer les deux fonds (tirés sur des formats et supports différents) et en même temps de voir comment ces portraits « mises en scène de soi » dialoguent, se font des clins d’il, uniques dans leur uniformité, émouvants dans leurs artifices. Les similitudes entre les deux rives sont frappantes : le bouquet de fleurs factices que l’on retrouve dans tous les studios du monde, les pantalons « pattes d’eph » et les minijupes, une clientèle faite de gens modestes, venus poser sous leur meilleur jour, pour témoigner qu’ils vont bien. »C’était un acte important », explique le photographe du Studio Rex. « Pour mes clients, dont beaucoup étaient des immigrés, c’était aussi un moyen de dire à la famille restée au pays que tout allait bien ». Alors « qu’aujourd’hui, n’importe quel portable permet de faire des photos. Le geste est devenu d’une grande banalité. Le résultat aussi. Mais à l’époque, la photographie était sacralisée ! » (7).
À noter que le 7 décembre 2012, pour clore en beauté cette initiative salutaire, était organisée, dans le cadre des Rencontres d’Averroès (8), une table ronde intitulée « L’archive et la sélection, l’uvre et l’intention : des images sans statut », avec la participation de Grégoire Keussayan en personne, de même que l’archiviste Marie-Noëlle Perrin, qui a procédé au classement et à la description du fonds Keussayan lors de son acquisition par la Ville de Marseille, et le photographe Armand Dériaz, qui a participé à la sauvegarde et la valorisation du fonds Lazhar Mansouri.
Janvier 2013 a vu le lancement en grande pompe de Marseille Provence 2013 (MP13). Au programme de cette année culturelle à la croisée de l’Europe et de la Méditerranée, plusieurs événements mettent en lumière les destins communs de la cité phocéenne et de l’Algérie. Sur l’invitation des « Ateliers de l’EuroMéditerranée », les artistes Amina Menia et Zineb Sedira, qui ont déjà collaboré ensemble, vont ainsi explorer, chacune à leur manière, les liens tissés par l’histoire entre les deux rives.
Restons à l’Espace Pouillon [tout en rappelant au passage que Fernand Pouillon était un urbaniste célèbre dans les années 1950, qui a façonné le style architectural de Marseille et d’Alger], où, en octobre 2012, Amina Menia est venue présenter un avant-goût de son projet pour MP13 : une uvre vidéo tirée d’archives filmiques sur les uvres de Fernand Pouillon à Alger. Dans ces archives, écrit-elle, elle a trouvé « un précieux matériau pour explorer une séquence-clé de l’histoire à la fois architecturale, sociale et politique d’Alger ». Et « dans sa narration, [elle n’hésite pas à mêler]autofiction et références historiques recoupant ainsi la grande Histoire » (9), donnant ainsi naissance à un projet « protéiforme (photographies, séquences vidéo, cartographie imaginaire ou encore installation d’archives) à partir de la figure centrale de Fernand Pouillon et du socle commun historique du bâti entre Alger et Marseille », qui « pose le constat d’une histoire commune entre ces deux villes, incontestable puisque gravé dans la pierre, et nous invite à une réflexion collective » (10).
Zineb Sedira, quant à elle, a visité les archives du Grand Port Maritime de Marseille, pour proposer une « histoire industrielle de Marseille, de son port connecté à tous les continents, aux terres lointaines à travers le temps » (11).
Ces différents événements en arts visuels vont dans la même direction, celle d’un rapprochement toujours plus grand entre les deux rives de la Méditerranée, qui partagent des mémoires, des histoires, identiques sous bien des aspects
Et Marseille est le lieu idéal pour questionner ce rapprochement à travers la vision des artistes.
>Amnesia
[Galerie Karima Célestin]
25 rue Sénac-de-Meilhan
13001 Marseille
[Dalila Dalléas Bouzar] – [Ammar Bouras] – [Mustapha Sédjal]
Du 6 novembre au 23 décembre 2012
Pour mémoire(s)[ici]
Espace culturel Fernand Pouillon
Université d’Aix-Marseille Campus Saint-Charles
Fonds Lazhar Mansouri (Les Aurès, Algérie)
Fonds Keussayan studio Rex (Porte d’Aix, Marseille)
Du 26 octobre au 8 décembre 2012
Commissariat d’exposition : les Bancs Publics et les Ateliers de l’Image.
Une coproduction Espace Culture Marseille/19e édition des Rencontres d’Averroès, Les Bancs Publics/Les Rencontres d’Échelle, les Ateliers de l’image.
Avec le soutien de l’Acsé, en partenariat avec l’Université d’Aix-Marseille et les Archives municipales de Marseille.
Marseille Provence 2013 (MP13) [ici]
(1) À Paris par exemple, l’excellente exposition Paris en guerre d’Algérie [ici] proposée par un collectif d’historiens au Réfectoire des Cordeliers, qui vient de fermer ses portes, apporte un regard neuf sur le quotidien des Parisiens pendant la guerre d’Algérie, tout comme l’exposition Vies d’exil – 1954-1962. Des Algériens en France pendant la guerre d’Algérie [ici], présentée jusqu’en mai 2013 à la Cité nationale de l’Histoire de l’Immigration.
(2) Un article du Courrier International sur « Marseille, la 49e wilaya d’Algérie » [ici]
Une wilaya est une collectivité territoriale.
(3) Fanny Gillet, « La mémoire comme province de l’imagination ? »
Fanny Gillet est doctorante au Centre d’histoire sociale de l’Islam méditerranéen (CHSIM) de l’EHESS.
(4) Depuis 2009, Christine Peyret a entamé une série de toiles brodées consacrée à la guerre d’indépendance algérienne, Traverser sans la voir, afin de reconstituer l’histoire familiale oubliée. Elle répondait à nos questions en avril 2012 dans un entretien intitulé « Rien n’est simple dans les images
» [article 10703]
(5) Dalila Dalléas Bouzar : préface, Algérie Année 0 ou quand commence la mémoire, catalogue d’exposition, Alger, Éditions Barzakh, avril 2012, p. 9.
(6) Extrait du dossier de presse d’Interférence, titre de la performance de Mustapha Sédjal à la galerie Karima Célestin le 1er décembre 2012.
(7) et (8) Source [ici]
(9) Extrait du dossier de presse présentant le projet d’Amina Menia.
(10) Source [ici]
(11) Source [ici]///Article N° : 11292













