Le Pont, de Walid Mattar

Une jeunesse entre deux rives

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En sortie tardive le 27 mai 2026 dans les salles françaises alors qu’il a obtenu le prix du jury national aux JCC 2024, Le Pont, sous ses airs de grand clip déjanté, dresse un portrait lucide d’une jeunesse tunisienne prise entre survie quotidienne, rêves de réussite rapide et fossé social grandissant.

Cela commence par le tournage bricolé d’un clip de rap où tout sonne un peu faux : Tita le rappeur peu inspiré, Foued le vidéaste de service et Safa l’instagrameuse engagée à la va-vite donnent le ton d’un amateurisme tendre, jamais méchant mais franchement bancal. Cette entrée en matière installe le rythme du film qui fonctionne lui-même comme un clip traversé par la musique, les virées nocturnes et les changements de décors. Lorsque le sac de cocaïne apparaît au milieu de ce tournage de pacotille, Walid Mattar conserve ce ton de comédie légère, sans cesse à la limite de l’absurde. Cette distance ironique fait du film un objet pop assumé, plus proche d’un American Graffiti à la tunisienne que des séries sur le narcotrafic.

Au fond, le film s’intéresse moins à la drogue qu’à ses personnages : Foued, Tita et Safa, trois jeunes qui tentent de survivre et de grappiller leur place au soleil. Foued rêve de cinéma tout en acceptant les petits boulots qui se présentent, Tita espère que son rap le sortira de la galère et Safa jongle entre ses études, ses lives Instagram où elle vend ses bijoux et des plans plus ou moins douteux pour arrondir ses fins de mois. Ils ne sont ni délinquants ni misérables, juste des jeunes ordinaires, un peu seuls, un peu perdus, que la mise en scène regarde avec une évidente empathie. Mattar ne se place jamais au-dessus de ses personnages, ne les ridiculise pas et ne leur prête pas non plus une lucidité héroïque, préférant capter leurs petites lâchetés, leurs emballements et leurs moments d’entraide.

La cocaïne, omniprésente dans le récit, agit comme révélateur : elle condense l’illusion d’un jackpot facile, l’attrait d’un raccourci social et l’invisibilité d’un trafic désormais banal dans le paysage urbain. Les trois complices se retrouvent dépassés par leur propre plan, loin de l’imagerie virile et violente des sagas criminelles télévisées. En évitant le spectaculaire, Le Pont refuse la morale : il ne condamne pas frontalement ses personnages, ne les glorifie pas non plus, mais insiste sur un système où il faut clairement passer par la débrouille pour arriver à quelque chose. Là est son ressort comique : cet écart entre la gravité des enjeux (la prison, la corruption policière, la violence latente) et la naïveté désarmante de ces trois petits trafiquants improvisés.

Le choix du pont de Radès comme décor récurrent donne son axe au film. Entre la banlieue sud populaire où se débattent Foued, Tita et Safa, et le nord plus aisé, monde des boîtes de nuit branchées et des fêtards privilégiés, le pont matérialise la distance grandissante entre les classes sociales tunisiennes. Son ruban lumineux promet un autre monde tout en rappelant qu’il faudra bien revenir de l’autre côté. À chaque traversée, les personnages franchissent un seuil : on passe d’un côté où l’on compte chaque dinar à un autre où tout se paye autrement.

Pas de grandes tirades sur la jeunesse ou la corruption, mais l’engrenage, l’excitation, puis la retombée. Cette mise en situation d’une ascension sociale fantasmée permet au film d’être à la fois populaire et politique, non sans s’appuyer en filigrane sur la généralisation des drogues dures, la corruption policière, la violence institutionnelle (jusqu’à l’allusion à l’abattage des chiens errants). La bande-son endiablée structure le récit et renforce cette vision d’une génération connectée à la pop culture mondiale mais coincée dans un horizon local saturé. La Tunisie post-révolutionnaire se voit minée par la corruption, les inégalités et une désorientation générale de la jeunesse. En partant d’un tournage de clip raté pour revenir à la case départ, le film épouse le mouvement d’une génération qui tourne en rond mais refuse de renoncer complètement. Pourtant, quelque chose s’est fissuré dans leur regard, dans leur confiance, peut-être dans leur amitié, et cette nuance amère empêche le film de n’être qu’une comédie de passage. Le Pont est ainsi un objet pop, drôle et sombre à la fois, où le pont de Radès devient la métaphore d’une jeunesse qui se tient au bord du vide sans renoncer complètement à traverser.


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