Rafiki Fariala et Bradley Fiomona parlent de « Congoboy »

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Sélectionné dans la section officielle "Un certain regard", "Congo boy" a rencontré un énorme succès et fait l’événement au festival de Cannes 2026.

Le musicien rappeur devenu également cinéaste Rafiki Fariala y raconte sa propre histoire : né à l’Est de la République démocratique du Congo, il a dû fuir la guerre avec ses parents. Ils se sont installés en Centrafrique à Bangui et c’est là qu’il a grandi. Mais il a toujours été considéré comme un étranger. Comme l’indique le titre du film, il revendique d’être un jeune comme les autres, avec pour seule différence d’être né au Congo. Le film est saisissant, rythmé par les chansons écrites par le réalisateur et un récit palpitant mêlant galères et débrouille. Une réussite, à la fois profondément ancrée dans le réel et autonome dans son approche, hors de tout cliché. Rencontre avec Rafiki Fariala et l’acteur qui l’incarne, Bradley Fiomona, qui a obtenu le prix de la meilleure interprétation au palmarès d''Un certain regard". Lire l'analyse du film ici.

Bradley Fiomona et Rafiki Fariala font bouger la salle qui applaudit après le film

Lors de la première projection de "Congo Boy", vous avez tous les deux réussi à ambiancer la salle qui s’est mise à chanter et danser avec vous. Qu’est-ce que signifie pour vous être à Cannes avec votre film ?

Bradley Fiomona: C’est une grande fierté : il est rare de voir un film centrafricain faire un tel parcours. Cela prouve que nous avons beaucoup de choses à dire, qu’on peut aller loin si on y met de l’amour. On y croit et on travaille.

Et y croire c'est aussi le sujet du film !

Bradley Fiomona et Rafiki Fariala

Rafiki Fariala : Tout à fait, c'est ce que dit Bradley, on est fiers d'être là ! C'est de voir aussi qu'étant jeunes, africains, on peut rêver d'arriver à Cannes. C’est l’aboutissement de dix ans de travail. J’avais commencé avec à l’occasion d’une formation à la réalisation documentaire aux ateliers Varan en 2017. Je filmais avec une petite caméra. Et peu à peu, on apprend et on mesure qu’on est capables de raconter des histoires qui peuvent arriver ici. En parallèle de mes études d’économie à l’Université de Bangui, j’ai réalisé "Nous, Étudiants !", un long-métrage documentaire qui a été sélectionné à la Berlinale 2022. Et d’être maintenant à Cannes avec une fiction, c'est aussi de l'espoir pour les autres jeunes collègues réalisateurs qui sont au pays. Et c'est une opportunité de visibilité pour la culture centrafricaine, mais aussi une porte pour les prochains projets. Les partenaires vont avoir plus de confiance, cela fait exister le cinéma centrafricain.

Tu as écrit le scénario avec un jeune français de ton âge, Tommy Baron. Comment avez-vous travaillé ensemble ?

C'est mon frère aujourd'hui. Quand j'ai commencé, je ne savais pas comment écrire un scénario. J'écrivais à la première personne, je racontais juste ma vie. Tommy, je l'ai rencontré à Bangui, quand il était jeune formateur en scénario de la Cinéfabrique, l’école de cinéma initiée par l’Alliance française. Boris Lojkine, mon producteur, avait initié une autre formation à Bangui, Cine Bangui qui n’a duré que deux ans. Quand j'ai commencé à écrire le projet de "Congo Boy", il nous a à nouveau rapprochés. On a partagé cette histoire ensemble. Je suis même allé vivre chez ses parents et il est venu chez moi, c'était très cool.

Vous avez travaillé aussi via internet, non ?

Oui, malgré la mauvaise connexion à Bangui. Des fois, on s'envoyait des messages vocaux. Je tenais à ce que ce soit vraiment mon histoire. Quand on a finalisé à Paris, on s'est tout de suite trouvé, et je suis content d'avoir travaillé avec lui. On va encore travailler ensemble sur le prochain projet.

Bradley, tu arrives une fois que le scénario est écrit. As-tu pu l’influencer quand même ?

J’ai compris l'idée générale et ce que chaque séquence voulait dire. On en a bien parlé avec Rafiki. Il y avait des scènes où on suivait le scénario, d’autres où on essayait d'improviser avec une certaine liberté pour amener un plus dans la scène.

Rafiki, venant du documentaire, l’improvisation était assez naturelle, non ?

J’avais effectivement l'habitude de filmer mes amis avec ma caméra, comme on voit dans "Nous, étudiants !". Je voulais garder cette souplesse, même si le scénario était déjà bien écrit. Il fallait que Bradley s’empare de cette histoire, avec ses mots, et je pense que c'est ça qui fait aussi la force de "Congo Boy".

De leur prison, ton père tient à ce que tu étudies, ta mère à ce que tu gardes espoir. Ils ne sont pas conscients de la difficulté que tu vis mais tu essayes de réaliser ce qu’ils te demandent.

En Centrafrique, ou en Afrique, le père c'est le centre de la famille. C'est le modèle. Il prend les décisions qu’il croit justes pour la réussite de leur fils et cherche à le protéger.

Mais le film est l’histoire d’une prise d’autonomie

C’est une confrontation entre la nouvelle et l'ancienne génération, qui est l'idéologie des parents africains. Mais le père va écouter la musique de son fils à la radio. Les études, c'est un plus. Mais c'est important d'écouter aussi les rêves, les envies des enfants, et de les accompagner. C'est ce que j'aimerais davantage développer dans le prochain projet.

On rebondit de film en film sur la question des études...

C'est la réalité de la jeunesse en Afrique. C'est toujours le même combat. Mais il y a aussi les enfants que Robert (que joue Bradley) qui a 17 ans doit prendre en charge en l’absence des parents, et notamment sa sœur de 14 ans Espérance. Ils ont su s'aimer fraternellement, et se respecter. Bradley était comme un grand frère pour Espérance.

La scène des serviettes hygiéniques est désopilante ! Un grand moment extrêmement révélateur.

La timidité, l'innocence, la honte. Je me souviens, le premier jour que je lui ai donné les serviettes hygiéniques, il n'avait jamais touché. Il avait la honte. Leur sincérité a permis d'avoir cette scène magnifique.

Le film fait sentir cette grande alchimie de la débrouille qu’impose la galère sociale.

La seule personne de confiance, c’est son ami César qui l'accompagne pour la musique mais sinon, il n'y a personne pour lui donner un coup de main. Tout le monde veut gratter ce qu’il arrive à gagner. C'est la triste réalité du monde de la musique et même de la nuit. Il faut se battre pour pouvoir survivre.

Tu tenais à ce que le film débouche sur un message d'espoir.

Même s'il y a des difficultés, certains arrivent à s'en sortir. On garde espoir parce qu'un jour, les choses changeront.

Tout cela avec pour fond les explosions de la guerre qui ponctuent le film !

On voit que l'insécurité est tout le temps là, mais cela correspond à une période bien donnée. Aujourd'hui, les choses se sont calmées, même si l’insécurité persiste dans certains endroits, en périphérie ou dans les provinces.

Quels étaient tes rapports avec les autorités ?

Il me fallait avoir les autorisations de tournage. Mon précédent film avait été censuré. Je ne voulais pas créer de problème. J’ai bien expliqué le projet. Cela correspond aux années 2013-2015 où il y avait la crise, des milices partout qui pouvaient te racketter. Tu marchais avec la peur dans le ventre.

Tu as indiqué en présentant le film à la salle que le film portait sur les réfugiés et leur droit à rêver comme les autres.

Effectivement. Je n'ai pas choisi d'être réfugié. Robert dans le film non plus. Personne n'a envie de vivre dans un pays en guerre. Personne n'a envie de voir sa famille mourir. Personne n'a envie de voir ses petits frères dans la rue. On aimerait plutôt qu'il y ait la paix partout dans le monde. Et la paix au Congo !

Tu as dit que les réfugiés sont des prisonniers.

Oui, c'est à cause de la folie des humains. Aujourd'hui, on a beaucoup de réfugiés partout. Il y a la guerre partout. Beaucoup de jeunes se retrouvent à vivre sans choix. À vivre dans le secret. À devoir se débrouiller comme ça. Aucun enfant ne mérite ça. Quand je disais que les réfugiés sont des prisonniers, c'est parce que quand on parle des réfugiés, au début, on pense très souvent à ceux qui sont dans les camps. Ou à ceux qui quittent l'Afrique et qui veulent venir vers l'Europe. Mais il y a aussi les réfugiés qui quittent un pays africain pour aller dans un autre pays africain. Les réfugiés du Congo sont nombreux en Centrafrique et ailleurs. Il y en a aussi du Tchad, du Soudan… Certains font 10 ans, même 25 ans comme mes parents. Ce n’est pas normal. Ces réfugiés ne bénéficient presque plus de protection. Le HCR (Haut commissariat aux réfugiés) est à bout de financement. Avoir un titre de voyage, c'est galère. Il faut une intervention de l’ambassade et du HCR, c’est très compliqué. Tu es libre, tu marches partout, mais tu es un prisonnier. Tu ne peux pas sortir. Les titres de voyage des réfugiés ne sont pas des passeports biométriques. C'est toujours rempli de manière manuelle. C’est toujours le stress à l’aéroport. Je vis ça tous les jours, même pour aller à un festival.

Tu est toujours un réfugié en Centrafrique ?

Je n’ai jamais pris la nationalité centrafricaine. Je cachais comme dans le film mon identité personnelle. Même Bradley ne savait pas que j'étais réfugié. Je lui avais bien dit que le film est inspiré de ma vie, il ne se rendait pas compte que j'étais vraiment réfugié et que cette histoire, de A à Z, c'est la réalité.C’est plus tard qu'il l'a découvert. J’ai perdu des amis, d’autres se sont moqués de moi. C'est devenu du harcèlement. Certains me menacent. Quand "Nous, Etudiants !" a été censuré, ça a été un moment très dur.

Pas d’évolution ?

Aujourd'hui, j'ai le statut de réfugié en France. Je pensais que ce serait plus facile mais non, c'est toujours la même chose. Mais je suis fier d'être réfugié. Est-ce que ces difficultés vont m’empêcher de respirer ? Non. Je préfère rester focus parce que la vie, c'est devant.

Penses-tu que le film peut faire bouger les choses ?

Je ne sais pas. Je reste positif. Si ça peut aider, ce serait une grande fierté. Si ça peut réveiller la conscience, ça me ferait énormément plaisir. Il faudrait qu'aucun enfant ne se retrouve ainsi à la rue.

Et toi Bradley, comment as-tu appréhendé ce rôle ?

Bradley Fiomona : Ça a commencé le jour où Rafiki et la team du film qui cherchaient l’acteur principal sont venus dans mon lycée. Ils ont demandé des permissions pour pouvoir parler au mot du matin. Rafiki avait parlé, il avait chanté, et ça avait agité les élèves. La directrice du casting est venue, elle a distribué des flyers à beaucoup de jeunes dans le lycée, et j'en faisais aussi partie. Elle nous a donné un rendez-vous à l'Alliance Française à Bangui, et j'y étais. C'était le premier casting. J’étais retenu pour le deuxième. C’est là que j'ai rencontré Rafiki. On avait fait des exercices, j'avais un peu chanté, un peu rappé, et de là, Rafiki et moi, on est rentrés en contact. Et puis après, j'ai eu la confirmation que j'étais l'acteur principal.

Tu faisais déjà de la musique ?

Oui, je faisais déjà de la musique. La musique, pour moi, c'est une passion. Mais je ne publiais rien. J’en faisais dans ma chambre. J'avais peur de me dévoiler à tout le monde. C'est peu après que mon père a accepté que je fasse ce film.

Et on a vu à la première du film que tu as pris de l’assurance !


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