Nous, étudiants ! de Rafiki Fariala

L'amitié pour exister

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Sélectionné au Final Cut de Venise en septembre 2021 puis présenté à la Berlinale en février 2022 et à Cinéma du Réel en mars où il a obtenu une mention spéciale du jury longs métrages et le prix des bibliothèques, Nous, étudiants ! est issu d’une volonté de documenter les conditions de vie et les espoirs des étudiants centrafricains, rendue possible par une démarche de formation qui a fait ses preuves.

Lorsqu’en 2018, alors que de la République Centrafricaine ne nous provenaient que les nouvelles des conflits, une dizaine de courts métrages documentaires issus des ateliers Varan à Bangui ont été présentés et ont commencé à circuler dans les festivals. On y trouvait par exemple « Docta Jefferson » d’Elvis Sabin Ngaïbino, le portrait d’un pharmacien de quartier. Il avait fondé en 2012 avec des amis l’Académie du Cinéma Centrafricain, une association regroupant des passionnés de cinéma, et produisait et réalisait avec les moyens du bord des petits films pour la télévision centrafricaine, jusqu’au jour où il put suivre la formation au cinéma documentaire des ateliers Varan. Il réalisera ensuite « Makongo », un remarquable long métrage où deux jeunes pygmées Aka récoltent des chenilles pour avoir les moyens de scolariser les enfants de leur campement, et qui a fait une carrière internationale et remporté l’étalon de bronze du meilleur documentaire au Fespaco.

Cette formation avait comme équipe pédagogique Boris Lojkine, Daniele Incalcaterra, Yves de Peretti, Frédéric Cueff et Sylvie Gadmer. On notera la présence de Boris Lojkine qui a réalisé « Camille » en Centrafrique où Nina Meurisse interprète la photo-reporter indépendante Camille Lepage, tuée en 2014 alors qu’elle réalisait un reportage sur des miliciens anti-balaka (cf. critique n°14784). En 2014, Lojkine présentait  le passionnant « Hope » en 2014 à la Semaine de la critique à Cannes (cf. critique n°12284) qui mêle réalisme et fiction pour offrir une vision encore jamais vue des règles implacables que doivent subir les migrants clandestins lors de leur périple vers l’Europe. C’est également lui qui, en tant que coordinateur du projet CinéBangui, a alerté sur la décision de l’Ambassade de France d’interrompre ce programme de développement du cinéma en République Centrafricaine et la formation aux métiers du cinéma qui était en cours – une décision sans doute liée au choix des Russes de Wagner par les autorités centrafricaines – et qui a quelque peu repris depuis. Et il agit aussi comme producteur de « Nous, étudiants !« .

Toi et moi, de Rafiki Fariala

Dans le cadre de la première formation des ateliers Varan, Rafiki Fariala, qui n’avait que 17 ans, avait réalisé « Toi et moi » (Mbi na mo, 27′) sur un jeune couple qui va avoir un enfant et gagne péniblement de quoi manger avec un taxi-moto. Cette plongée sans complaisance dans l’intimité d’un couple et son environnement nous en apprenait beaucoup sur les rapports humains et sociaux à Bangui. Le générique de fin, Prunelle de tes yeux, reprenait la chanson de Rafiki Fariala qui porte aussi le nom de scène RH2O en tant que jeune slameur célèbre au pays.

Dans « Nous,étudiants ! », il chante face caméra en début de film : « Les vieux nous ont menti. Ils ont tout verrouillé. Putain ! Qu’ils prennent leur retraite ! » Ensuite en voix-off, ses slams en sango sont la seule musique du film. Ils le ponctuent de dénonciations des inégalités et de la corruption jusqu’à affirmer la solidarité du groupe. Car le film a été tourné durant trois ans avec ses trois copains à l’université publique (la seule, l’autre est privée) de sciences économiques : Nestor Ngbandi Ngouyou, Aaron Koyasoukpengo et Benjamin Kongo Sombot. Ils trouvent parfois le temps long et le questionnent sur leur place, si bien que le film documente aussi son geste de création et les contradictions humaines qu’il pose. Nestor lui dit : « Tu me traites non comme un ami mais comme si j’étais un personnage du film ! »

Nous sommes effectivement confrontés à une forme de cinéma direct qui sélectionne voire organise sur la durée ce que Rafiki considère comme le plus pertinent pour répondre à son titre : Nous, étudiants ! C’est ce qui anime les quatre copains le sujet, ce qui fait leur vie, leurs ambitions pour eux-mêmes et pour le pays. Une façon de dire : « on existe ! » et que ce sont les jeunes éduqués qui feront l’avenir du pays et qu’il faut mieux les considérer. Rafiki est bien conscient qu’en RCA, si on ne met pas « le caillou » – l’argent – on n’arrive à rien : c’est ce qui arrive à ses personnages qui végètent même une fois diplômés.

Où se situe dès lors la différence avec un reportage télévisuel ? C’est justement par son implication musicale et la transparence de son positionnement que Rafiki fait du cinéma : il ne joue pas une captation sur le vif que nous aurions perçue comme un bon reportage de proximité mais est sans cesse présent par ses questions et réactions ou bien interpellé, même s’il tient la caméra plutôt que d’être à l’écran, sachant qu’il la fait volontiers circuler dans les discussions. Nous percevons dès lors ses choix de thématiques mais aussi de mise en scène, en somme ses choix d’auteur de film. Ni les policiers, ni les professeurs ni même l’université ne se laissent filmer sans une négociation préalable, ce qui suppose de la fiction. Car l’important est que ce qui se dit soit entendu, objet de la mise en scène. Nous ne sommes donc pas plongés dans ce qui arrive à l’écran mais restons spectateurs distanciés, puisque conscients du dispositif. Si Rafiki dépasse alors le cinéma direct (capter la réalité sans intervenir), c’est pour accéder à une complexité. Les questions abordées sont approfondies, les amis relancés dans leurs contradictions : « Sincèrement, tu as combien de copines ? » Même le rapport à la religion, très prégnant, est interrogé sur la question de savoir qui est légitime pour dire la prière avant le repas (Rafiki et ses amis sont chrétiens mais il y a de nombreux musulmans dans le pays aussi). Par contre, l’avortement n’est pas abordé d’un point de vue moral mais sur le risque d’aller en prison en cas d’accident.

Ce rapport à la réalité résonne avec la façon dont le film est coproduit : Makongo Films (République centrafricaine), Unité en France mais aussi Kiripifilms, la maison de production de Dieudo Hamadi en RDC. Rien d’étonnant à ce qu’il soit dans le coup : il soutient volontiers l’émergence de jeunes cinéastes et Rafiki Fariala est né en RDC, ensuite réfugié enfant en RCA où il a grandit. C’est aussi que la démarche de Rafiki correspond au cinéma qu’il soutient : comme il l’avait fait dans Examen d’Etat, comprendre les ressorts émotionnels et psychologiques des jeunes, leurs croyances. De même que la maison en chantier d’Examen d’Etat était allégorique d’une jeunesse qui construit son avenir, la solidarité des étudiants dans une université en déliquescence avancée en dit long sur leur désir de changement dans leur pays. Mais aussi et surtout, Nous, étudiants ! invite à la réflexion les Centrafricains (et par extension les autres pays) sur le quotidien et les conditions de vie de leurs futurs cadres et révèle ainsi la mécanique d’autodestruction à l’œuvre dans la société. Voir ces réalités à l’écran peut motiver à vouloir améliorer les choses, donc à une réflexion politique.

Pour tendre ce miroir, il faut « faire corps avec ce qu’on montre », disait Dieudo Hamadi lors de sa masterclass. Bien sûr, le jeune Fariala n’est pas Hamadi, du moins pas encore. Si Nestor est le personnage central du film qui emporte Rafiki sur des terrains inattendus, il est sinon parfois difficile de comprendre qui est qui. Il manquerait un fil conducteur plus marqué pour accompagner le spectateur, des plans lui permettant de mieux se situer…

Il n’empêche qu’en situation, nous percevons le délabrement du campus universitaire et la rudesse de leurs conditions de vie. Les étudiants se pressent à l’entrée d’un amphi pour accéder au cours et se serrent comme des sardines, les places ne suffisent pas. Ils vivent dans un dortoir minuscule et peinent à financer leur survie. Au-delà du constat, Rafiki se concentre sur leurs espoirs de changer les mentalités pour que le pays ait un avenir. Il met ainsi en écho leurs discussions sur et avec les étudiantes. Soumises au harcèlement sexuel de leurs professeurs qui leur mettent des zéros aux examens si elles ne répondent pas à leurs avances, elles sont fragilisées, doivent parfois abandonner.

Aaron est accusé d’avoir violé sa copine Landiyane et de l’avoir engrossée, et se retrouve au commissariat, face à sa tante. Landiyane disculpe Aaron, mais les parents la chargent de lui donner une « liste de viol » : les compensations qu’il va devoir leur verser. Et voilà finalement Aaron et Landiyane à transporter leurs deux jumelles, un cabri et six poules sur la moto !

Chacun doit se débrouiller pour survivre : petits boulots, sachets de yaourts frais, stand dans la rue sans autorisation, jusqu’à se trouver confronté à une police qui confisque tout. Mais ils tiennent bon grâce à leur entraide et leur camaraderie, soudés ensemble, ce qui transparaitra face au désespoir de Nestor après l’examen. Ils partagent leurs projets, conscients que le groupe finira par se disperser sur les chemins de la vie. Et nous d’avoir envie de les suivre encore, tant ils nous sont devenus familiers.

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