Zidane, portrait du 21e siècle

De Douglas Gordon & Philippe Parreno

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Espagne, 23 avril 2005. Stade Santiago Bernabeu. Le Real de Madrid reçoit Villaréal. Le public hurle. C’est l’euphorie. Les joueurs pénètrent dans l’arène. L’arbitre siffle le début du match. Les dix-huit caméras postées autour du stade prennent d’assaut un seul des joueurs : Zinedine Zidane, le n°10, l’avant-centre légendaire du Real.
 » C’est un joueur fantastique, le plus élégant. Quand il touche la balle, tu as l’impression que le sol, le jeu respirent différemment.*  » Description poétique d’un sportif vu comme le messie du football, Zidane émerveille tout simplement. Du gosse des quartiers au cadre commercial en passant par la simple ménagère, cet acrobate du 21e siècle est devenu au fil des années la personnalité préférée des français. Deux coups de tête lors d’un match légendaire de coupe du monde (France/Brésil, 1998) l’élevèrent au statut de mythe, très loin devant Michel Platini. Fort de ce postulat, deux plasticiens d’art contemporain, Douglas Gordon & Philippe Parreno, vont s’emparer de ce personnage et lui coller aux crampons pour ne plus le relâcher. 90 minutes, le temps d’un match, suffiront pour filmer une création en mouvement, un corps qui transpire et réfléchit pour exister naturellement.
Sans être une pop-star comme David Beckham (joueur anglais évoluant au Real de Madrid) ni un porte-drapeau de la communauté maghrébine de France, Zidane est le genre de gars qui se livre entièrement et uniquement sur son lieu de travail (ici, le stade). Lorsqu’il s’agit d’exister ailleurs, la porte se referme et le silence devient total. Parreno et Gordon conscients de ce mystère, ont utilisé un mode expression quasi brechtien, qui oscillerait entre l’univoque et l’intangible.
Sur le terrain, Zidane est avant tout une force incroyable de concentration maniant le ballon comme Picasso ses pinceaux, en esthète raffiné. Suivant minutieusement le moindre de ses gestes, de son souffle et de son regard, les deux cinéastes décryptent un travail basé sur la patience. Dès le début du match, Zidane hésite, prend ses marques, inspecte le terrain et ses adversaires. Puis, c’est la débandade, courant dans tous les sens mais transpirant régulièrement, le footballeur impose une présence animale et domestique à son entourage. Souriant, souvent seul, interpellant ses équipiers, Zidane organise ses instants de vie comme un cinéaste son tournage.
A l’instar du joueur, le spectateur vit pleinement une réelle expérience cinématographique, une sorte de jeu de rôles qui le mobiliserait de bout en bout. «  J’en suis venu à me demander ce qu’on regarde dans un portrait : est-ce qu’on voit le sujet du tableau ? Est-ce qu’on voit le style du peintre ? Est-ce qu’on se voit soi-même, s’identifiant au sujet ou se projetant dans le tableau ?*« . Les deux cinéastes vont plus loin, proposant une approche du réel qui remet en question les sempiternelles retransmissions télé. Prendre le temps de voir un grand corps sportif faire le vide autour de soi, utiliser le bruit ambiant du public pour se motiver et surtout prévoir l’action décisive, cela s’appelle la jouissance. L’issue du film est extraordinaire. Les Madrilènes vont remporter le match. Les caméras enveloppent une dernière fois l’aura de ce génie quand soudain c’est le big bang. Carton rouge pour Zidane ! Le public s’offusque, Gordon et Parreno retiennent leur souffle, on frémit. Zidane quitte finalement le terrain. Le match est terminé. Un ange est passé.

* Extrait d’un entretien de Douglas Gordon et de Philippe Parreno dans Les Inrockuptibles.///Article N° : 4427

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