1802, l’épopée guadeloupéenne

De Christian Lara

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Les épices et le sucre : il fallait les produire aux Caraïbes plutôt que d’aller les chercher en Chine, trop lointaine et inaccessible. Anglais et Français se battront sans cesse pour posséder les terres où ils feront venir d’Afrique les esclaves nécessaires aux plantations. Lorsque la Convention abolit l’esclavage en 1794, les Noirs trouvent une nouvelle place dans la Guadeloupe française, y compris dans les rangs de l’armée révolutionnaire. Napoléon Bonaparte revenant sur cette première abolition, ils résisteront et devront affronter l’armée qu’il envoie en 1802 pour rétablir l’oppression et contrer le pouvoir économique naissant des Noirs. Sous le même uniforme et avec le même drapeau, l’affrontement sera sans merci. Comme avant eux les Léonides, les Juifs de Massada, Sitting Bull et Jeronimo, leur combat que résume le slogan « Vivre libre ou mourir » sera une épopée débouchant sur le sacrifice suprême.
En 1998, Christian Lara réalisait sur la même période Sucre amer, mais sous la forme d’un tribunal de l’Histoire entrecoupé de reconstitutions. Avec ce film, il tente une approche linéaire, davantage à destination du grand public, un grand film historique mobilisant plus d’un millier de figurants. Résolument, il fait le choix de la fresque, au risque de transformer comme l’épopée littéraire l’Histoire en légende : les héros que Lara met en scène concourent plus à forger un mythe qu’ils n’affirment une idéologie. Dans la louable intention de retourner l’Histoire officielle pour restaurer la résistance des exclus, ne recrée-t-il pas un nouveau discours officiel ? Il faut en effet une bonne dose de lyrisme à ces officiers noirs qui se jurent de lutter jusqu’au bout et proclament sur une musique volontiers violoneuse « à l’univers entier le dernier cri de l’innocence et du désespoir ».
Lara ne mesure pas son plaisir à montrer la déroute et le dépit des Français qui rencontrent en Guadeloupe une résistance inattendue. Les faibles moyens dont il dispose, pourtant habilement utilisés, réduisent l’impact des images de bataille mais tirent paradoxalement et heureusement le film du côté de la chronique, rendant plus intimes les combats, utilisant la nature comme un labyrinthe stratégique où les Français se perdent, insistant sur des anecdotes comme les stratagèmes utilisés par les femmes pour attirer les soldats dans un piège, réintroduisant l’épaisseur mentale des personnages là où la fresque avait tendance à les transcender. Il ne craint par contre pas l’hémoglobine pour souligner l’héroïsme, ni la lancinante répétition du message (« s’il faut mourir, nous mourrons en hommes libres »), pour bien enfoncer le clou du civisme révolutionnaire : « Nos descendants conquerront cette liberté que nous n’avons fait qu’entrevoir ». Placé devant le fait accompli (« Dans cent ou deux cents ans, ils seront fiers de nous »), le spectateur serait culotté de ne pas adhérer, avant qu’un panneau final n’achève de le convaincre : « Chaque jour de notre progrès est fait de leur sacrifice ».
Il s’agit donc bien de contribuer à une culture de résistance par une meilleure connaissance de l’Histoire. Mais l’intérêt du film est moins dans cette croyance en la nécessité de mythes fondateurs que dans les raisons de la défaite : la Guadeloupe aurait pu vaincre à l’image d’Haïti si elle n’avait pas été trahie par les siens. Une partie des officiers noirs rejoindra en effet les troupes napoléoniennes, mettant leur connaissance du terrain et des hommes au service de la défaite de leur camp. La tragédie vient rompre le cycle vertueux, à l’image des corruptions multiples dans l’Afrique actuelle. Sans doute est-ce davantage là que l’épopée guadeloupéenne de 1802 parle au temps présent.

///Article N° : 3475

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