À fleur de peau

Twelve Bar Blues, de Patrick Neate et Latitudes à la dérive, de Jamal Mahjoub

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Dans les romans de Jamal Mahjoub et Patrick Neate, les héroïnes cherchent leurs origines au son du jazz.

La littérature et le jazz ont toujours fait bon ménage. On pense à Jazz de Toni Morrison, à Jazz et vin de palme d’Emmanuel Dongala, à Comment faire l’amour avec un nègre sans se fatiguer de Dany Laferrière. Le jazz, c’est comme un bon roman : ça commence nulle part, ça affectionne les détours, et ça ne se termine jamais vraiment, la musique continuant sa course dans la tête de l’auditeur.
Mais il y a toujours la première note, la première phrase, celle qui ouvre le bal et impose l’écoute : « Le temps n’était que de l’air. » C’est ainsi que Jamal Mahjoub invite le lecteur à découvrir l’histoire de Jade : la quarantaine, une fille adolescente, une carrière d’architecte plutôt brillante, un divorce consommé sans regrets. Et, surtout, zéro complexe sur les origines là où une autre trouverait matière à tourments : mère immigrée des Caraïbes, père allemand déjà marié à une Anglaise bien comme il faut. Pour Jade, tout ça n’est que du détail, sa personne ne peut se résumer ni à une couleur de peau, ni à une généalogie.
Ce n’est pas comme l’héroïne de l’Anglais Patrick Neate dans Twelve Bar Blues : Sylvia, « prostituée à la retraite et chanteuse de jazz », née à Londres de parents blancs, avec une peau couleur caramel. Caprice de la nature ou preuve d’adultère ? Cette peau ne cesse de lui rappeler qu’elle est dépositaire d’une histoire qu’elle ignore. Faute de réponses, elle a appris à s’en accommoder, tant bien que mal.
Mais il arrive toujours un moment où la vie vous renvoie à la figure toutes les questions enfouies, où les fantômes du passé surgissent des tréfonds de la mémoire et s’imposent, comme ça, sans demander d’autorisation. Sylvia et Jade n’ont d’autre choix que d’apprendre à les dompter. C’est ainsi que la première embarque pour l’Amérique, à la recherche d’un hypothétique oncle qui saurait lui en dire plus, et découvre une histoire qui remonte à la nuit des temps.
Mais avant d’en arriver là, Patrick Neate aura déjà baladé le lecteur par l’Afrique et l’Amérique, à travers les siècles et les légendes. Quand Sylvia monte dans l’avion, le lecteur en sait déjà bien plus qu’elle, même s’il ne devine pas encore comment tous ces fils vont finir par se nouer.
Jade, elle, est brusquement renvoyée à son histoire par la mort accidentelle d’un ouvrier clandestin, par la maladie de sa mère vieillissante et les lettres d’une demi-sœur jusque-là inconnue, Anglaise installée au Soudan, endeuillée par la mort de son fils. Cette Rachel qui raconte sa vie sans demander de réponse est déconcertante : que veut-elle, sinon juste soulager son cœur, partager sa peine, peut-être offrir à Jade une partie de son histoire ? Elle ne cherche pas à nouer des liens, ne demande pas de réponse, n’exige rien du tout. Juste une adresse pour envoyer ces lettres, comme une sorte d’héritage ou de bilan.
Curieusement, elles permettront à Jade de faire le deuil d’un père parti trente ans plus tôt sans prévenir, un père partagé entre sa famille officielle et celle du cœur, construite envers et contre tout avec Miranda, la mère de Jade, noire et bien plus jeune. Le portrait du père, Allemand immigré en Angleterre, inventeur de machines passées de mode, se dessine au fur et à mesure des chapitres – celui d’un homme éperdument solitaire, perdu entre ses rêves et ses souvenirs de guerre, en quête de sens pour sa vie étriquée.
Ces trois lames de fond, Ernst le père et ses deux filles, traversent le roman, se rejoignent, s’effleurent, s’ignorent, se quittent, comme souvent dans les romans polyphoniques de Mahjoub. Loin des grandes déclarations et de l’étalage des sentiments, elles racontent des petits moments poignants de vérité qui en disent long sur la vie : l’adolescente qui s’éloigne de sa mère, la maladie qui s’installe, la distance qui se creuse dans le couple, le bonheur d’être là, toujours en vie.
Car bien plus qu’un livre sur les origines, ce sixième ouvrage de Mahjoub est une variation sur la mort et le deuil, sur les questions qui hantent ceux qui restent : que savais-je vraiment du défunt ? Qui était-il vraiment pour moi ? Faire son deuil, c’est apprendre à vivre avec le regret de n’avoir pas su ou pu poser les bonnes questions, de n’avoir pas obtenu les réponses souhaitées et de ne pouvoir plus jamais les réclamer. La mort traverse le livre tel le sous-marin où Ernst a servi pendant la guerre, invisible mais bien là. Plonger, c’est prendre le risque de ne plus jamais remonter, et vivre, c’est accepter de mourir.
Et le jazz dans tout ça ? Le jazz, c’est la musique qui traverse les destins, ce sont les notes qui déferlent à travers tout le roman de Neate, qui en construisent la structure même. Le jazz, c’est le bar enfumé où se rencontrent Ernst et Miranda ou cet autre troquet où se raconte l’histoire de Sylvia. Le jazz, c’est « la musique du mouvement » comme le dit Miranda, la musique de « ceux qui évoluent dans les interstices », il se glisse là où on ne l’attend pas, prend place un instant et poursuit son chemin. Le jazz, c’est ce qu’on joue pour oublier la mort et dire qu’on est encore vivant, encore là.

Twelve Bar Blues, de Patrick Neate. Traduit de l’anglais (Royaume-Uni) par Sophie Azuelos. Ed. Intervalles, 2007. 540 p., 24 euros.
Latitudes à la dérive, de Jamal Mahjoub. Traduit de l’anglais (Soudan) par Charlotte Woillez. Ed. Actes Sud, 2007. 304 p., 21euros.///Article N° : 7142

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