Là d’où je viens

Entretien de Boniface Mongo-Mboussa avec Jamal Mahjoub

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Né à Londres en 1960, Jamal Mahjoub est un romancier soudanais. Il est l’auteur de La navigation du faiseur de pluie (1998), Le télescope de Rachid (2000), Le train de sable (2001) et de Là d’où je viens (2004). Tous ses livres savamment construits et minutieusement menés, où alternent la passion de l’histoire, la quête identitaire et la confrontation Orient/Occident, sont traduits chez Actes de Sud. Incontestablement l’une des plus grandes plumes de sa génération.

Votre dernier roman, Là d’où je viens, s’ouvre par une dispute entre Yasin et sa compagne sur le prénom de leur fils : Hamdi ou Léo ? C’était déjà un mauvais présage.
C’est effectivement un signe d’absence de confiance. Or, la confiance est à la base de la vie du couple. Il faut que l’homme et la femme regardent dans la même direction, trouvent des compromis par exemple sur le nom de l’enfant. C’est cette absence de confiance qui conduit Yasin à séquestrer son fils et l’emmener en voyage dans toute l’Europe. Car Yasin s’est rendu très vite compte qu’il devenait invisible dans sa vie conjugale avec Hélène.
Ce départ de Yasin avec son fils Léo est aussi un voyage initiatique.
Absolument. Le fait est que, dans ce roman, Yasin est la symbiose de l’Orient et l’Occident. Sa sœur Yasmina rejette l’Occident. Son frère Muk rejette l’Orient. Lui seul apparaît comme une synthèse entre les deux. Il veut ainsi transmettre à son fils l’héritage oriental, qu’il a lui-même reçu de son père. Constatant qu’il est incapable de rétablir cette filiation dans sa vie quotidienne, il organise un voyage en voiture avec son fils au cœur de l’Europe pour établir un pont entre le passé et le présent, afin de prévenir le futur. Il explique par exemple à son fils l’histoire des croisades. C’est un moment important dans le roman dans la mesure où il lui apprend qu’il est, lui aussi, un sarrasin.
Outre la question des identités, votre roman est aussi une interrogation sur ce qu’écrire en pays dominé, pour parler comme Patrick Chamoiseau, veut dire. Le père de Yasin est journaliste, il est très critique à l’égard des romans de son fils, qu’il juge moins engagé dans la perspective du Tiers-Monde. Yasin lui-même ne supporte pas une certaine littérature africaine exotique que véhicule son collègue, l’auteur de Chaka.
Le père de Yasin pense que les romans de son fils ne sont pas assez ancrés dans la réalité soudanaise. Il les trouve moins engagés. Sa sœur Yasmina et son beau-frère, tous les deux fanatiques radicaux musulmans, le jugent vendu à l’Occident et estiment qu’il déshonore l’Orient avec ses romans. Quant à son frère Muk, c’est tout simplement une histoire de jalousie. Il rêvait d’une carrière de musicien en Europe, il l’a ratée et il est jaloux de la réussite littéraire de son frère. Du coup, Yasin ne satisfait personne. Ce livre pose aussi la question de la difficulté des représentations.
L’érudition est au cœur de ce roman.
Disons que c’est mon ambition. L’érudition me fascine. J’aime beaucoup les connexions, c’est-à-dire les relations entre les choses. Je suis contre les idéologues qui regardent le monde de manière binaire, avec une vision globalisante, essentialiste de la vie. Quand un critique comme Harold Bloom parle des œuvres de Shakespeare, Cervantès, Dante comme les prototypes du canon littéraire occidental, il oublie de signaler que Shakespeare doit une partie de son inspiration à l’Italie (Roméo et Juliette) et aux contes et histoires arabes, que Cervantès doit la structure de Don Quichotte aux Mille et une nuits. C’est contre cette vision dogmatique que je me suis insurgé en écrivant mon roman Le Télescope de Rachid. Dans ce livre, j’ai essayé de montrer que les avancées de la science en Europe au 16ème siècle étaient impossibles sans l’apport du matériel venu du monde rabe à travers les traductions faites à Tolède en Espagne. Par conséquent, on ne peut pas décréter que la révolution copernicienne était une illumination soudaine de l’Occident. Mon ambition, je le répète consiste à établir des connexions. Dans Là d’où je viens, je me sers des figures tutélaires comme celles de Benjamin et Philip Roth pour réfléchir sur l’exil et l’errance
Il y a également beaucoup de clin d’œils à Arthur Rimbaud.
J’ai une grande admiration pour Rimbaud. Il était déjà présent dans mon premier roman, où j’ai utilisé la citation de sa dernière lettre à sa sœur, où il montre combien au Soudan, on vieillit plus vite qu’en Europe, tant la vie est dure. Malgré cela, une fois revenu en France et bien qu’amputé de la jambe, il rêve de revenir en Afrique. C’est complètement fou. Cela montre aussi combien l’Afrique fascine. En fait, en parlant de Rimbaud, j’établis des connexions avec l’histoire coloniale, notamment entre le Soudan, l’Anglet terre et la France.. Je pense que l’histoire est très importante, surtout la question de l’écriture de l’histoire. Qui écrit l’histoire ? De quel point de vue l’écrit-on ? Dans quel but ?
En lisant Là d’où je viens, j’ai pensé aux écrivains comme Borgès et Naipaul, qui dans une certaine mesure sont devenus des écrivains en réalisant les projets de leurs pères respectifs. Yasin, votre héros, est le fils d’un journaliste plus ou moins raté. Peut-on dire qu’il a réalisé le projet de son père en devenant romancier ?
Plus que sa sœur Yasmina ou son frère Muk, Yasin estime qu’il a une responsabilité : fructifier l’héritage paternel. Voilà pourquoi il est devenu romancier. Sur le plan personnel, mon père a travaillé dans un journal, mais il n’était pas un journaliste professionnel. L’homme qui a inspiré le personnage du journaliste dans Là d’où je viens est un ami de mon père, qui était très engagé. J’étais conscient de cela en écrivant ce roman.Quand à l’âge de treize ans, mon père m’a demandé quel métier je comptais exercer à l’avenir, je lui ai répondu sans hésiter que je voulais être un philosophe où un écrivain.Mais il m’a dissuadé, m’a encouragé d’abord à finir les études universitaires. Cela dit, quand j’ai publié mon premier roman, il est devenu quasiment mon conseiller littéraire, il a acheté le roman en plusieurs exemplaires, l’a distribué à ses amis, il a décortiqué les critiques dans la presse pour moi. C’est à ce moment que j’ai compris que j’avais réalisé ses ambitions secrètes. Il avait un respect pour les artistes. Notre maison était pleine de journalistes, d’artistes, de professeurs d’université. Mais, indirectement, j’ai également réalisé le projet de ma mère, puisqu’elle avait écrit un roman, qu’elle n’a jamais publié. Ce manuscrit était gardé à la maison comme quelque chose de sacrée.
Là d’où je viens, c’est aussi un texte sur les origines. Je l’ai lu comme un livre bilan.
J’ai perdu mes parents avec un an d’intervalle. La perte des parents est le moment où vous devenez adulte. Il ne s’agit pas ici d’âge, vous pouvez avoir 70 ans, et vos parents 90 ans, mais vous êtes encore un enfant à leurs yeux. Quand les parents disparaissent, vous devenez adultes. Pour moi ce fut aussi le passage du témoin, parce que je suis devenu moi-même parent.

Là d’où je viens, de Jamal Mahjoub, trad. de l’anglais par Madeleine et Jean Sévry, Actes Sud, 2004, 144 pages, 24,50 euros.///Article N° : 3411

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