Là d’où je viens

De Jamal Mahjoub

Phase critique 6 - Jamal Mahjoub, le cosmopolite
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Je ne sais pas où je vais.
J. M.

 » J’ai trente-sept ans. Je suis au milieu de ma vie. On dit qu’à partir de là, la descente commence « . Ainsi se confie Yasin, écrivain anglo-soudanais, le double de Jamal Mahjoub. La phrase est trop belle pour qu’on se persuade vraiment de la fameuse  » descente « . Tout compte fait, l’auteur n’assume pas cette opinion.  » On  » le dit. Car, l’une des plus belles conquêtes de la littérature, malgré la prétendue vogue de l’autofiction, c’est la possibilité de dire  » Je  » au cœur de sa propre vie. Ce n’est pas du tout évident pour les romanciers africains. L’aveu de Mahjoub est sans précédent.
De La navigation du faiseur de pluie (1998) au Train des sables (2001), en passant par Le télescope de Rachid (2000), Jamal Mahjoub s’était montré à nous comme un fin bâtisseur de fresques historiques. Le paysage est ce qu’il peint le mieux. Il suit l’inflexion de la lumière, souligne l’état des choses autant que celui des âmes. Le métis (biologique et culturel) se révèle être un excellent nageur. Il a fréquenté les deux rives du monde qui nous importe. Il ramène l’Afrique au cœur de l’Occident, dessine les contours d’une Europe qui, s’efforçant de nier l’Afrique, n’en révèle que mieux ses contradictions. Elles sont sanglantes, meurtrières, exaltantes. En l’absence d’un  » Je « , pareille prouesse, pour un lecteur attentif, pouvait lasser. Les auteurs, on le sait, n’habitent jamais vraiment qu’un pays : l’enfance. Celle de Mahjoub, elle, nous échappait malgré tant de pages admirables consacrées à sa patrie chère et marâtre : ce Soudan qui ne le reconnaît pas, ignore sans doute son nom. Il nous fallait une parole sur cette appartenance bancale. C’est désormais chose faite. Car, n’eût été la photo de ses vingt ans, que la presse nous ressert à chaque livraison, nous serions restés à la surface des choses, au registre des anecdotes. Il est vrai que ladite photo est rafraîchissante, mais tout de même…
L’enfance d’un métis anglo-soudanais – ce qui suppose du même coup l’émergence du monde arabo-musulman, noir et blanc (1) au sein d’un monde chrétien et occidental – promet beaucoup d’alliances et de nombreux affrontements. Ajoutons une éducation britannique, sanctionnée par un diplôme d’ingénieur en géologie, puis un premier mariage au Danemark, avant la réinstallation dans le Londres de sa jeunesse ; aujourd’hui, une nouvelle idylle à Barcelone. Il a roulé sa bosse comme journaliste, libraire, cuistot, commis bancaire, publicitaire, traducteur. Autant de vies, de langues, de pays.
La complexité est dans la géologie. C’était-là, sous nos yeux : on ne pouvait pas ne pas le voir. Les strates de la croûte terrestre, les dépôts fossiles, les éboulis, les secousses sismiques font partie de nos destins. La métaphore voudrait que nous parlions de sang, de larmes, de joie. Tant et plus.
L’Africain accuse le sort qui l’a fait noir ; l’Oriental, le désastre islamiste. Il y a trois-quarts de siècle, l’Extrême-Orient subissait l’idéologie du  » péril jaune  » et, depuis peu, le SRASS, la  » fièvre aviaire « … La guerre de Troie a toujours lieu quelque part en ce bas monde. Jamal est nostalgique d’un rêve (il ne se l’avoue jamais explicitement), lui, l’hybride : avoir son lieu à lui. Il se considère sans pays véritable, sans tradition qui lui appartienne et, ce qui est insoutenable, pour un écrivain, sans langue – lui qui en parle une demi-douzaine ! (Il est vrai qu’on en écrit qu’une à la fois, le cas Beckett mis à part.)
Précisons. Ce qu’admire – en le déplorant – Mahjoub, c’est la fierté des Anglais ou des Français à disposer d’une langue d’avance acquise, d’une histoire, d’un avenir. Sans jamais théoriser quoi que ce soit – ni céder à l’amour des idées, aux combats idéologiques (au contraire, il les contemple, de loin) -, Jamal parvient, avec une simplicité émouvante, à écrire l’histoire, non pas seulement la sienne (la soudanaise, avec sa grand-mère Haboba, ses tantes et oncles), mais aussi l’histoire de l’Occident. Il rend compte de la domination, motif finement exploré par ce roman. Il suffit de convoquer l’enfance. Et Yasin, l’écrivain-narrateur de Là d’où je viens, fait surgir la figure paternelle comme un  » Caddie « , sur un terrain de golf, au service des Anglais. Ainsi s’écrit l’histoire de la domination : au sein de la domesticité. C’est là que réside, et de loin, la plus grande réussite de ce conte – filial, familial.
Le narrateur y apparaît à la fois comme le fils de son père, le père de son propre père et, enfin, le père de son fils à lui, Léo. Ce prénom résume à lui seul le divorce qui surviendra plus tard entre sa femme, une sociologue danoise, et lui. Il ne l’apprendra jamais assez tôt : dans un dîner familial, en même temps que les convives. Voilà comment on traite les  » Caddies « , fussent-ils devenus des  » maris « . Ce cataclysme, ainsi que mille autres, le narrateur se contente de les relever. L’écrivain n’est-il mémorialiste que de sa cause ? N’est-il jamais que ce  » coolie « , nouvelle figure d’un Sisyphe condamné à rouler à jamais sa pierre ?
Je pose là de très mauvaises questions. Peut-être que non. Yasin, c’est l’écrivain (= Kateb) Yacine. Ce rapprochement ne me paraît pas hasardeux : sous la langue de Shakespeare circule l’arabe, langue paternelle (ou grand-maternelle). De même qu’à son fils, Léo, Yasin donne un second prénom, Hamdi, prénom évidemment rejeté par sa conjointe. On ne peut mieux signifier la tragédie de l’écrivain, cet être qui nomme (2). L’anglo-soudanais ne s’y résout pas. Écrire, c’est être auteur de soi. Il est donc impossible d’abdiquer, même sous une pression amicale, même sous menace de mort. Dès lors, on conçoit – mais cet événement n’est pas seul en cause – une tenace mélancolie. Jamal Mahjoub, écrivain anglais, rend grâce à l’insu de lui-même. Les livres – tous les livres du monde – sont redevables à la quête d’un espace à soi. Sans doute Jamal est-il de ceux qui, à la suite de Salman Rushdie, se sont émancipés de Joyce et Beckett. L’auteur de Là d’où je viens, ainsi que dans ses romans précédents, tient au récit. Il y travaille, et l’on sent que cela lui est  » naturel « . Il en suit le cours sans prendre la posture – si louée en France ! – du romancier-penseur. Cette qualité de raconteur est l’atout qui nous permet de suivre, sans façon, le voyage avec Léo. Nous voilà revenus à la domesticité, celle des servitudes nécessaires et en l’absence desquelles se meurt notre aptitude à devenir des humains. En projetant de traverser l’Europe du Nord au Sud à bord d’une vieille Peugeot 504, c’est au service de son fils que se met Yasin. Ce geste est le lieu de toutes les révolutions : les plus sublimes comme les plus sanglantes. Par là, Yasin se fait – à tous les sens du terme – initiateur à la civilité et aux civilisations, lui qui, il va de soi, se sait cosmopolite.
Non, une balle de golf ne décide pas seul de notre destin. En convoquant cette image dès le prologue, image de ce père  » Caddie  » qui se trouve précipité dans le coma par un coup reçu à la tête, Jamal donne par là la mesure de son talent. Trente-sept ans plus tard, un accident de circulation jettera Yasin dans l’inconscience (juste une semaine), réitérant l’expérience de M. Mahjoub père. Le fatum ! Yasin commente :  » L’être et le non-être, l’esprit et le corps. Le caché et le révélé, le mahjoub et le zahir. Au point où j’en suis, j’adhère tout à fait à l’idée que je me trouve entre deux principes opposés « . Yasin se montre un brin joueur. Quoi de plus romanesque, en effet, que cette balle de golf qui terrasse le père ! Et plus tard, le coma du fils ! Coïncidence hallucinante ! Tout écrivain voudrait être l’auteur de telles inventions. Elles recèlent une part de mythes fondateurs après lesquels courent les romanciers. L’événement fatidique nous confronte à la vie, à une sorte de mort, puis à la résurrection. Sur ce point, les chrétiens et les musulmans sont d’accord ! Seuls quelques détails les opposent. Mais, le diable, on le sait, est dans les détails… Passons outre. Ou plutôt, revenons à la singulière balle de golf. Comme la Peugeot 504, ce n’est rien d’autre qu’un moyen de déplacement. La direction de nos vies ne lui appartient pas. Une chose est sûre : les Africains, avec l’irruption de l’Europe dans leur économie de vie, ont été entraînés dans une existence des plus précaires. Cette rencontre  » rajeunit  » l’Afrique, elle lui ôte toute possibilité de devenir père, c’est-à-dire adulte avant longtemps. En nous relatant le voyage avec son fils, Yasin nous suggère d’entreprendre au cœur de l’Europe le roman d’apprentissage qui, à la fin, permettra à nos traditions de retrouver leurs lustres, leurs perspectives, l’assurance d’une langue. Comme Yasin, au réveil de son accident, quand il s’entend appelé par Léo :  » Baba !  » Pour traduire l’affection, c’est l’arabe qui vibre sur la langue du petit garçon. Le voyage, une décisive école, surtout quand un grave accident s’en mêle ! Le père et le fils s’appartiennent pour toujours. Hélène, l’épouse qui réclame le divorce, peut continuer de parader. Yasin,  » tu es comme ça, (…) arrête de te prendre en pitié ! «  Elle sait, elle, tandis que Yasin lui répond :  » Oui, mais je ne sais par où commencer « . Fâcheuse irrésolution des poètes… Ils sont bêtes (mot de Roger Nimier !), engrangent des sensations, sont souvent humiliés. Car, ceux-là qui leur font des effets sont leurs dieux. Hommes-émotion, un rien les piège. Ils ne calculent pas, ils adhèrent.
Baudelaire disait que jamais un écrivain ne devait avoir pour compagne une actrice. Feindre la connaissance, singer les sentiments, l’horreur !… Proust affirmait :  » Dussions-nous être peu compris de ces personnes intelligentes qui ne savent pas que l’artiste vit seul, que la valeur absolue des choses qu’il voit n’importe pas pour lui, que l’échelle des valeurs ne peut être trouvée qu’en lui-même (3) « . Le petit Léo, lui, est en empathie avec son père. Il n’a que sept ans, et son papa sort de l’hôpital. La vraie éducation ne commence jamais qu’avec un minimum de sérénité (la menace et les maladies y contribuent grandement). Alors seulement commence la remontée. En attendant, il est demandé au lecteur d’en faire l’épreuve à travers un road movie.

1.  » Dans un autre coin se trouvait la photo d’un homme que je n’avais pas connu, mais je savais que c’était mon grand-père, je retrouvais dans ses traits quelques-uns de ceux de mon père, y compris la moustache. Mince, grand et très noir… » (p. 10).
2. Cette  » bibliothèque « , dans les ultimes pages, rejetée sur la plage, au grand amusement des baigneurs, quel désastre pour un écrivain ! Ce n’est pas Moïse sauvé par les eaux, mais les vertiges d’une parole anéantie. Jamal Mahjoub, dans son roman, multiplie les correspondances symboliques. Elles forment un ensemble de petites détresses qui finissent par engendrer un océan de larmes.
3. Marcel Proust, Contre Sainte-Beuve, Préface.
Jamal Mahjoub, Là d’où je viens, roman traduit de l’anglais (Soudan) par Madeleine et Jean Sévry, éditions Actes Sud, 2004, 415 pages, 24,50 euros.///Article N° : 3412

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