Mohamed Bouamari (1941-2006)

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Le 1er décembre 2006, le coeur du vétéran du cinéma algérien a cessé de battre ; il avait 65 ans. Guido Huysmans, le directeur de l’Afrika Filmfestival et moi-même, membre de l’AFF dès son début en 1996, avons rencontré Mohamed Bouamari pour la première fois lors du Cinema Novo Festival 2001 à Bruges (Belgique), où, à l’occasion d’un Focus sur le Maghreb, il venait présenter son film réputé « Le Charbonnier/Al Fahham » (1972), tout en exhortant le public « à faire jaillir pleinement les critiques après vision et à ne pas épargner le réalisateur », une attitude qui était bien la sienne. Le début du film est de nos jours sans doute daté – Mohamed, non sans quelques rires malicieux, était le premier à l’admettre – mais le restant où il incitait à ce que la réforme agraire – un enjeu politique crucial en l’Algérie de l’époque – soit approfondie et non limitée à une opération de modernisation capitaliste dirigée d’en haut, reste un must. Avec des ciné-bus, il accompagnait jusque dans les campagnes reculées d’Algérie « Le Charbonnier », dont les projections pouvaient se terminer en véritables meetings regroupant des centaines de milliers de personnes.
C’est de France que part sa vocation cinématographique. Mohamed Bouamari est né en 1941 en Algérie, dans les environs de Sétif (où 4 ans après, le jour même du défilé des troupes françaises dans Paris libérée, les Français perpétreront un massacre de triste mémoire), mais à l’âge de dix ans il est placé chez de la famille à Lyon. Le cinéma qu’il y découvre, notamment dans les ciné-clubs, devient sa passion. En tant qu’autodidacte – il n’a jamais fréquenté une école de cinéma – Bouamari réalise en France son premier court métrage, « Conflit » (1963). Deux ans plus tard, son retour au pays natal signifie la seconde grande révélation de sa vie. Il reste le cinéphile qu’il a toujours été, se plonge dans la Cinémathèque d’Alger, où il découvre notamment les films soviétiques classiques (parmi d’autres courants une source d’inspiration importante du cinéma algérien d’alors), tandis qu’il réalise bientôt quelques courts métrages. En plus d’être un animateur central de la Cinémathèque, il devient aussi un authentique pionnier du nouveau cinéma de l’Algérie indépendante, assistant sur de nombreux films, dont le deuxième long métrage algérien, « Le Vent des Aurès » (Mohamed-Lakhdar Hamina, 1966). Sa modestie – les chichis et faire le difficile lui étaient complètement étrangers – l’empêchait de s’en réclamer mais il a aussi été assistant sur de nombreux films réalisés en coproduction dans l’Algérie de cette époque par des réalisateurs étrangers prestigieux, comme « La Bataille d’Alger » (Gillo Pontecorvo, 1965), « L’Étranger » (Luchino Visconti, 1966) et « Z » (Costa Gavras, 1969). C’est en 1972 qu’il atteint lui-même la renommée internationale avec « Le Charbonnier ». Suivent des films comme « L’Héritage » (1974) et « Refus » (1982). En dehors de la vie campagnarde et l’industrialisation croissante, le sort des femmes et leur émancipation ont également fait partie de ses thèmes favoris : il combattait l’obscurantisme et tous les tabous. Il continuera à faire des films jusqu’en 1994. Lorsque l’échec de la révolution algérienne, qu’il a toujours prévu, donne lieu à la montée de l’intégrisme religieux, il est menacé de mort et forcé de s’exiler.
Lorsqu’en 2001 et en 2003, Mohamed Bouamari était l’hôte de l’AFF à Leuven (Louvain), il était encore disponible à Paris. Au pays, des amis continuaient à tomber, tandis que dans la capitale française il était souvent sans travail, sans pouvoir réagir. La vie lui était donc pénible, mais même aux moments les plus difficiles, il ne pouvait supporter qu’autour de lui on baisse les bras. Dès qu’un minimum de sécurité était assuré, il retournait autant que possible dans son pays, et se remettait également à filmer ou à jouer en tant qu’acteur dans des films d’autres réalisateurs.
Avec le décès de Mohamed Bouamari, le cinéma algérien perd un de ses personnages clés. Et l’Afrika Filmfestival un de nos invités, dont nous nous souviendrons encore longtemps.

d’après le texte original publié en néer­landais en avril 2007 dans le cata­logue de la 12e éditi­on de l’AFF – www.afrikafilmfestival.be///Article N° : 7143

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