Afrikamera 2020 : politique et révolution

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Festival initié et dirigé à Berlin par le désormais délégué général du Fespaco Alex Moussa Sawadogo, Afrikamera 2020 (en ligne du fait du covid-19) a proposé, une programmation où le cinéma pose face aux troubles du monde actuel les questions nécessaires à son évolution.

Toucher le plus grand nombre

A Berlin, le Forum Humboldt (Humboldtforum en allemand) est un musée qui s’inscrit dans le cadre de la reconstruction du château de Berlin, qui fut également le palais de la République de l’ex-RDA – un énorme bâtiment. Des expositions permanentes sur les cultures non-européennes y seront organisées, ainsi que des colloques, ateliers, rencontres, etc. C’est en collaboration avec le Forum Humboldt qu’Afrikamera proposait une table-ronde sur zoom animée par Dorothée Wenner de la Berlinale et regroupant cinq initiatives originales de diffusion des films en Afrique. On peut suivre cette table-ronde ici, avec une présentation en images de chaque initiative au départ (dans cet ordre) : les salles de cinémas de 50 personnes avec entrée à un dollar de Cine na biso en RDC, les cinémas en conteneurs initiés par la Sudanese Filmmaking Association au Soudan (en 13:15), la mallette permettant d’organiser partout des séances gratuites de Sunshine cinema en Afrique du Sud, la restauration du Ciné Guimbi au Burkina Faso en un lieu vivant et The Nest Collective, un collectif multidisciplinaire et solidaire d’artistes au Kenya.

Cinema Spaces Network_Afrikamera 2020 from Afrikamera Filmfestival on Vimeo.

Un réseau est ainsi en cours de formation : Cinema Spaces Network (site web en construction), qui se donne pour but d’échanger des films et des savoirs. Dans ces différents pays, des groupes se battent ainsi pour faire exister le cinéma. A Kinshasa ou à Khartoum, mais aussi à Bobo-Dioulasso, l’absolue absence de salles de cinéma appelle des solutions urgentes et fiables. En Afrique du Sud, les salles sont chères et situées dans les quartiers à dominante blanche. Au Kenya aussi les salles sont chères et ne passent que des films américains.
Le souci général de ces initiatives est donc de rendre accessible des films notamment locaux à toutes les catégories de population et à toutes les générations. Pour se faire connaître, les radios locales jouent un grand rôle. En RDC, les autorités ont mis des terrains gratuitement à disposition. Et en Afrique du Sud, il est possible de trouver des fonds pour proposer des séances gratuites.
Le cinéma reste un outil de critique sociale, confronté dans certains pays à la censure. Diffuser des films locaux et/ou engagés est donc un acte politique, d’où le titre de cette table-ronde qui aurait pu être celui du festival : politique et révolution, tant c’était le fil reliant la grande majorité des films présentés.

Révolutions et contestations

Il est vrai que ces dernières années, des pays africains ont connu des révolutions ou de vibrants mouvements de contestation. Le cinéma en témoigne, mais problématise aussi les stratégies et les suites. Avec Après ta révolte ton vote, Parfait Kaboré s’attache aux activistes du Balai citoyen au Burkina Faso. Après avoir été un des moteurs de la révolution d’octobre 2014, ceux-ci s’engagent pour que la transition démocratique soit effective, notamment pour que les gens votent aux élections présidentielles à venir. Mais voilà que survient la tentative de coup d’Etat du Régiment de sécurité présidentielle de Diendéré qui tente de renverser les organes de la transition. La situation est tendue durant une semaine jusqu’à ce que l’armée loyaliste reprenne le dessus, appuyée par la mobilisation populaire. Ce sont ces moments que documente Parfait Kaboré : sensibilisation dans la rue et via des concerts, résistance, surveillance des élections, décompte des voix, déception après les résultats… Il est toujours à l’écoute du groupe d’activistes parfois accompagnés de leur leader charismatique, le rappeur Smokey. Pas de carte d’électeur, pas de concert ! « On vote et on reste, à ta porte, jamais on n’agresse, jamais on ne s’abaisse », lance le rappeur. Pas d’affiliation politique : « nous luttons pour nous débarrasser d’un système ». Mais le choix du peuple n’est pas la révolution…

After your Revolte, your Vote! Trailer from Afrikamera Filmfestival on Vimeo.

 

Il s’appelle Boniface Mwangi. Sa femme est prénommée Njeri et ils ont trois enfants. Ils pourraient être une famille « normale » de la classe moyenne kenyane. Mais Boniface s’est mis en tête de lutter contre la corruption qui ronge le pays, au point de se présenter sans moyens aux élections régionales dans son comté de Starehe, créant pour cela le parti Ukweli. « Papa, tu vas où ? Je vais renverser le gouvernement. » C’est le combat et le quotidien de cet homme assez timbré pour y croire que suit Sam Soko dans Softie pour en faire le portrait, sans pour autant négliger les difficultés de Njeri. Et pour situer le contexte, il utilise, outre images d’archives, les images que Boniface a réalisées en tant que photojournaliste sur les troubles postélectoraux de 2007 et qu’il montre à travers le pays après avoir démissionné, dégoûté du tribalisme et de la corruption des opposants qui finissent par sceller un pacte.
Une élection comporte un suspens et le film en profite en tension. On le voit aller en moto distribuer des tracts avec sa directrice de campagne Khadija. Suite à des menaces de mort, il transfère sa famille chez des amis aux Etats-Unis. Sa maison devient QG de campagne où s’ébrouent les volontaires. Les réseaux sociaux sont mobilisés, Boniface passe sa vie au téléphone pour lever des fonds. Il n’a cependant ni t-shirts, ni argent à distribuer comme les autres politiciens.
Il risque gros et sera même durement blessé en luttant contre les violences policières. Mais il n’est pas question de lâcher, alors qu’insert indique que 30 activistes sont morts ou disparus durant le tournage. Pourra-t-il à la fois être père de famille et poursuivre son engagement ? Ce film transmet en tout cas une sacrée énergie.

 

Nardjes A de Karim Aïnouz, cinéaste et artiste visuel brésilien d’origine algérienne et basé à Berlin, a été tourné entièrement sur smarphone le 8 mars 2019 à Alger, ce qui lui a permis de contourner les interdictions de filmer. Il commence cependant par des photos en noir et blanc de l’indépendance du 5 juillet 1962 et de l’espoir vite déçu par l’arrivée d’un régime autoritaire et les promesses non-tenues. Le film vire à la couleur : l’Algérie est à nouveau dans la rue, cette fois contre le cinquième mandat d’Abdelaziz Bouteflika. Voix off et présente à l’écran : c’est Nardjes Asli le sujet, une actrice de 26 ans travaille à temps partiel dans un café-théâtre. Elle finissait par vouloir quitter le pays mais le hirak la retient de partir, consciente que sa génération doit prendre le relais des luttes passées. « Fiers de notre union » : la foule est immense, les percussions, les danses et les chants ancrent le sentiment d’appartenance et tempèrent la peur. Nardjes nous guide jusqu’au soir, lorsqu’après la manif, les amis se retrouvent au resto ou au dancing, fiers de relever le défi.
Célébration d’une jeunesse debout, ce film qui fut présenté au Panorama à la Berlinale saisit une journée de manifestation collective. Il aurait risqué de rentrer dans la liste des films témoins qui ad repetitam en restent au niveau des slogans s’il n’avait joué la carte intime : Nardjes est une femme qui se maquille malgré les consignes, raconte son émancipation grâce à une famille qui n’acceptait pas l’injustice mais aussi au théâtre amateur, se regroupe avec des amis le soir après la manif pour échanger puis faire la fête… Le but n’est pas d’en savoir plus sur la situation de l’Algérie mais de sentir à travers Nardjes et les portraits finaux qu’une jeunesse est là qui ne lâchera pas.

 

Résistances aux normes

Le film d’ouverture d’Afrikamera, Ce n’est pas un enterrement, c’est une révolution (This is not a burial, it’s a revolution), de Lemohang Jeremiah Mosese (Lesotho), est par l’inattendu et le lyrisme de son esthétique une œuvre aussi fascinante que dérangeante. Il s’agit pour Mantoa, une veuve de 80 ans qui vient de perdre son dernier enfant, de se définir un avenir possible dans un monde impossible, un avenir qui ne renie pas le passé, un avenir qui défie la mort où nous conduisent les contraintes économiques et les autorités. A une époque où la résistance s’impose si nous ne voulons pas avoir un pied dans la tombe, c’est brûlant d’actualité (cf. notre critique n°15026).

 

The Ghost and the House of Truth, d’Akin Omotoso est un thriller situé à Lagos dont les plans de drones nous permettent de voir du ciel le grouillement et la complexité. Les femmes y tiennent les rôles principaux. Le travail de Bola Ogun est la réconciliation par le dialogue entre victimes et ceux ou celles qui les ont offensées. Elle se rend ainsi dans les prisons, au contact de cas difficiles, pour tenter d’apaiser les choses. Mais voilà que sa fille, Nike, disparaît. Tandis que Folashade, une inspectrice enceinte, se met à sa recherche, Bola est confrontée dans sa propre vie à ce qu’elle écoute dans son travail. N’en dévoilons pas plus : les deux femmes vont suivre leur chemin dans la recherche de la vérité, Bola voulant se venger, l’inspectrice privilégier la loi. Cette opposition morale structure tout le scénario jusqu’à en tirer sa conclusion. Force est de constater qu’on a envie de la connaître et donc que la trame mise en place fonctionne, malgré l’avalanche de plans aériens et le flot de musiques renforçant la tension.

 

Marie Voignier a récemment documenté dans le passionnant Na China les Africains installés à Canton en Chine, qui essayent de s’enrichir en exportant en Afrique des marchandises chinoises, essentiellement du prêt-à-porter. Le début de Days of Cannibalism, réalisé par Teboho Edkins, également originaire du Lesotho, montre des Africains venus spécialement en Chine pour acheter ce type de produits en gros. Avant même le générique, il nous est confirmé qu’ils se débrouillent très bien pour le commerce et qu’il n’est point besoin de se substituer à eux. C’est pourtant ce que font les Chinois et pourquoi le film parle de cannibalisme : dès le générique passé, nous voilà transportés dans les montagnes du Lesotho où des marchands chinois dominent le commerce local. « Que diriez-vous s’ils s’occupaient des vaches ?  » se demande-t-on à la radio locale. C’est pourtant aussi ce qu’ils font, achetant des troupeaux et les faisant garder par les locaux. Le film est ainsi sous-titré : « pionniers, vaches et capital ».
Remarquablement cadré, monté et documenté, mettant en scène comme tous les films de Teboho Edkins les personnes concernées pour mieux saisir les enjeux à l’œuvre mais aussi leur humanité, ce traité de cannibalisme aux accents de western est saisissant. L’opposition culturelle, la méfiance et le sentiment d’être à nouveau colonisés sont utilisés pour légitimer les vols. Edkins a la science du détail signifiant et sait capter les moments emblématiques où se disent en discrétion crispations et rancoeurs. Dans ce coin du Lesotho se joue en miniature une vieille loi humaine : manger ou être mangé.

 

Historiques résistances

En hommage à Med Hondo (1936-2019), Afrikamera a programmé le magnifique Sarraounia (1985) où la sarraounia (reine) du village de Lougou résiste en 1899 à la colonne de conquête coloniale des officiers français Voulet et Chanoine qui massacrent les populations.

 

Est également montré le très sensible et pertinent Fahavalo, Madagascar 1947, de Marie-Clémence Andriamonta-Paes sur les fahavalo (ennemis), rebelles insurgés contre le système colonial de retour de la guerre au service de la France. Les derniers témoins évoquent leurs longs mois de résistance dans la forêt, armés seulement de sagaies et de talismans. Les images d’archives inédites filmées dans les années 40 dialoguent avec les scènes de la vie quotidienne dans les villages aujourd’hui. Une mémoire essentielle (cf. notre critique n°14565).

 

Nasser, la première partie de la passionnante trilogie de Jihan El Tahri Les Pharaons de l’Egypte moderne, permet également de remettre les pendules historiques à l’heure. A sa mort, Nasser, pleuré comme un père, laisse en place un Etat policier où l’armée s’accroche au pouvoir économique. Rien n’a changé… (cf. notre critique n°13415).

Poppie Nongena de Christiaan Olwagen est situé durant l’apartheid dans le milieu des années 70, lorsque les jeunes « Comrads » luttent contre l’imposition de l’afrikaans à l’école. Poppie Nongena est une domestique xhosa dans une famille blanche et habite dans un township. Malade, son mari n’a pas de contrat de travail et doit être transféré au Transkeï, un bantoustan où le régime d’apartheid déportait les Noirs dont il ne voulait plus. Poppie bat son fils qui a rejoint les Comrads, lesquels sont violemment attaqués par les « Migrants » au service du pouvoir. Dans ce contexte mouvementé, Poppie essaye désespérément d’obtenir un pass permettant à son mari et à sa famille de rester… Le film est l’adaptation du roman célèbre d’Elsa Joubert, décédée en 2020 à 97 ans de la covid-19. Publié en afrikaans en 1978, ce livre ouvrit les yeux de nombre de Sud-Africains blancs.
Fallait-il l’adapter aujourd’hui ? Contrairement aux œuvres de Brink ou Coetze, il ne sort pas d’un certain réalisme sur des faits désormais bien connus. Surtout, il n’échappe pas aux ambiguïtés. Poppie est soutenue par une association de femmes blanches, une assistante sociale blanche engagée et même sa patrone…, tandis que la thérapie et les rites traditionnels auxquels fait appel son mari ne sont pour elle que charlatanisme. Elle s’y ouvrira cependant suite au rejet dont elle fait l’objet, trompant sa solitude et repensant son rapport au pouvoir pour finir par lever le poing comme sur l’affiche du film. Les scènes du township, notamment la confrontation des jeunes et des parents, sont tournées avec une stylisation et une théâtralisation étonnantes qui desservent les protagonistes, si bien que ce film produit par une équipe exclusivement blanche s’inscrit dans les tentatives de revisiter le passé qui émaillent le cinéma sud-africain depuis 1994.

 

Ce n’est que lorsqu’elle eut la trentaine que Tamara Mariam Dawit découvrit qu’elle avait une cinquième tante : Selamawit. Un secret de famille… Ayant grandi au Canada, elle s’installe en Ethiopie pour mieux connaître ses racines africaines. Finding Sally est cette quête, à travers la recherche de cette fille de diplomate qui s’engagea en politique au sein du Parti révolutionnaire du peuple éthiopien (EPRP) et disparut après la révolution qui détrôna l’empereur Haïlé Sélassié.
Sally et ses amis croyaient à la violence armée pour lutter contre l’empereur et obtenir des réformes démocratiques. Mais après le coup d’Etat, 60 « ennemis de la Nation » furent exécutés, pour bon nombre des amis de son père… Sally ne donna plus de nouvelles à sa famille : disparue ou vivante ? Elle n’est jamais revenue. Tamara Mariam Dawit retrouve les traces de son parcours tragique, recueille des témoignages. C’est le destin d’une génération de lettrés qui osèrent s’opposer à Mengistu (« la terreur rouge ») : ce film foisonnant de souvenirs personnels est une porte pour comprendre l’Histoire complexe de l’Ethiopie.

 

On pourrait se demander ce que Air Conditioner de Fradique et son collectif Geração 80 fait dans cette sélection « politique » : le film est intrigant, surréaliste et plutôt irréel… Et pourtant, il offre une vision empathique et critique sur les inégalités sociales dans la ville classée la plus chère au monde, déchirée entre son passé tragique et les perspectives futures. Plus encore, son récit et son esthétique inattendus nous poussent à rechercher le secret des ventilateurs qui tombent inexorablement ! (cf. notre critique n°14902)

 

C’est donc la force du cinéma comme art critique qu’Afrikamera donnait surtout à voir cette année, et n’est-ce pas là l’urgence pour les expressions artistiques de prendre à bras-le-corps la réalité de notre monde en émoi pour la questionner sans pancartes et sans slogans ?

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