Afrique et art contemporain

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Peut-on encore douter qu’au rythme de l’agenda culturel mondial, la place faite à la création contemporaine africaine s’amplifie régulièrement ? Même cela varie selon les disciplines artistiques, l’actualité des arts plastiques, plus récemment dénommés « arts visuels », ne dément pas cette assertion pour l’année 2002. Deux manifestations institutionnelles de taille s’imposeront sans mal comme références pour les plasticiens attentifs aux dernières tendances contemporaines.

La première dans l’ordre chronologique, Dak’art 2002, propose en mai le nouvel état de l’art africain contemporain depuis la capitale sénégalaise. Voilà dix ans, donc cinq biennales, que le Sénégal porte haut les couleurs des plasticiens africains sur la scène internationale, créant l’opportunité de rencontres et d’échanges pour spécialistes et amateurs. Son nouveau secrétaire général, M. Ousseynou Wade, présente dans son entretien les orientations de la manifestation. Cette édition de la biennale compte d’autant plus qu’elle reste le seul gros événement récurrent du continent noir, la biennale du Caire étant davantage tournée vers les créations du monde arabe, la jeune biennale de Johannesburg ayant été interrompue au cours de sa dernière édition pendant l’hiver 1999-2000.
Le second de ces temps forts s’étale sur tout l’été. La Documenta de Kassel montre le summum de l’art contemporain tous les cinq ans, transformant la petite ville allemande en capitale mondiale du happening et de l’innovation artistique. La conception de cette 11ème édition a été confiée au « curator » d’origine nigériane Okwui Enwezor, chef de fil d’une génération montante de commissaires d’expositions et de théoriciens d’origine africaine qui constitue l’élite universitaire anglophone en la matière. Leur démarche développe une réflexion de fond revisitant les thèmes exemplaires liés à l’Afrique dans l’histoire contemporaine, de la complexité des rapports Nord-Sud à la mixité des identités culturelles métropolitaines.
La place qu’occupent ces événements peut cependant mener à se questionner sur les contours de la création dite africaine. La variété des identités culturelles et leurs métissages, la mobilité des créateurs hors du continent, sont des phénomènes en progression qui brouillent la lisibilité d’une appartenance culturelle ou géographique simple. Le tout récent exemple donné par les expositions du Palais de Tokyo, où exposent, entre autres, Kay Hassan, Pascale Marthine Tayou et Meschac Gaba, montre une création africaine en phase avec la tendance des jeunes générations d’artistes intercontinentaux. L’art de l’installation y trouve un large espace et le public circule parmi les propositions des artistes, d’où qu’ils viennent, dans une totale fluidité. Cette dynamique reste cependant à l’usage d’un public spécifique sans échapper aux controverses sur l’art contemporain en général.

Nous avons cherché, dans ce dossier, à rassembler des points de vue, des analyses sur les tendances et les sensibilités qui marquent les productions des plasticiens africains d’aujourd’hui. Il s’agit d’aborder des aspects historiques, esthétiques ou sociaux qui s’imposent aux professionnels dans la conception des œuvres comme dans les débouchés de leur travail, tout cela contribuant nécessairement à leur éventuelle reconnaissance par un certain public. On remarquera qu’à ce titre, les travaux d’artistes apparaissent dans ce dossier pour illustrer les propos, sans que le détail de la démarche et de l’évolution du travail du plasticien ne soit exposée. C’est un aspect que nous tâcherons d’aborder dans des dossiers ultérieurs.
Se questionner sur la notion de contemporanéité dans l’art constitue un premier temps de notre approche. En effet, les références artistiques lisibles dans les expressions africaines convoquent et mélangent le plus souvent des registres fort variés. Elles s’étalent du champ culturel traditionnel aux toutes dernières tendances de l’art international, en passant par une grande variété d’expressions populaires souvent urbaines. Cela peut donner un résultat détonnant dans les travaux d’artistes qui jouent avec une remarquable habileté de ces différents registres. Ils jouissent alors d’un intérêt croissant du marché de l’art international, à l’heure où les pièces d’art traditionnel jouissent du plus grand succès auprès des collectionneurs.
Cela nous amène, dans un deuxième temps, à faire le tour des différents outils dont les artistes disposent pour concevoir leur œuvre. C’est certainement à ce moment-là que s’exerce leur sens de l’innovation, si caractéristique d’une conception moderne de l’art. De plus, c’est aussi l’instant où les débouchés potentiels de leur travail les influenceront éventuellement à orienter leur œuvre vers un public déterminé. Le cadre de conception de l’œuvre jouera son rôle, si le plasticien fait partie d’une structure qui lui apporte un bagage théorique et technique ou si, au contraire, il fonctionne dans l’isolement de certaines pratiques autodidactes.
Evoquer la place des plasticiens dans les sociétés modernes africaines sera l’objet des dernières contributions. Leur condition subit les difficultés qui touchent l’ensemble de l’activité économique des pays avec en plus les aléas de la rentabilité des activités artistiques. Les vocations en sont-elles plus marquées ? Nombre d’entre eux nous en parleront en quelques mots.

De la mise en référence

Combien de grandes expositions ont « osé » présenter le travail d’un artiste originaire d’Afrique sans qu’il soit mis en écho avec celui d’artistes occidentaux ? Derrière la volonté affichée d’un soi-disant dialogue entre les cultures, persiste une forme de condescendance à vouloir justifier une œuvre par sa capacité à dialoguer avec une « œuvre occidentale » ou ses références à un courant ou à un artiste appartenant au Panthéon officiel de l’histoire de l’art.
Comme si le talent d’un artiste ne pouvait s’affirmer qu’aux travers de référents qui seraient les garants de la valeur esthétique et artistique de son œuvre !
Cela revient à considérer « l’air de rien » qu’une œuvre réalisée par un artiste « africain » ne peut pas exister par elle-même Et une œuvre qui n’existe pas par elle même est-elle encore considérée comme une œuvre d’art ?
Cela ne signifie pas pour autant que les artistes africains doivent rester prisonniers de leur culture. Ils sont comme tous les artistes marqués par des influences, qui peuvent ressortir dans leur travail, mais ces influences ne doivent pas être le seul prisme à travers lequel on doit regarder leurs œuvres.

D’une approche globale de « l’art contemporain africain »

Appréhender les productions artistiques issues de l’Afrique contemporaine nécessite une approche qui ne soit pas limitée aux seules œuvres présentées dans les galeries et les musées par lesquelles elles sont en quelque sorte labellisées « présentables » pour l’Occident. Il faudrait aussi prendre en compte les expressions populaires et autres productions non encore « étiquetées » par les professionnels de l’art qui témoignent de la pluralité des styles et des formes d’expression et qui s’inscrivent aussi dans une démarche contemporaine et esthétique.
Face une approche linéaire de l’histoire de l’art dans l’évolution des formes et des courants qui est celle de l’histoire de l’art occidental – à laquelle tout artiste peut se référer parce qu’elle fait partie de l’histoire globale – on peut proposer une approche d’une « histoire culturelle de l’art » qui envisage les productions artistiques dans les liens qu’elles entretiennent avec les évolutions sociales et culturelles du monde d’aujourd’hui. Cela peut nous aider à aborder la question des enjeux identitaires contenus dans certaines expressions artistiques sans pour autant les enfermer dans le ghetto d’une production territoriale.

Virginie Andriamirado

///Article N° : 2216

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