Agualusa lecteur du monde

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Le dernier ouvrage paru de J.E.Agualusa, O paraiso e outros infernos (1) se distingue de sa production antérieure en ce qu’il n’est ni un roman, ni un conte, ni un recueil poétique mais un journal qui enregistre les réactions de l’auteur au gré des événements dont il prend connaissance dans la presse ou sur internet ou bien celles que suscitent chez lui telle la lecture de tel ou tel auteur ou encore une rencontre faite dans la capitale angolaise, à Berlin, à Dublin, à Stockholm, à La Haye, à Pernambouc, à Paris, et bien sûr à Lisbonne.

L’homme, romancier, Agualusa se veut citoyen de tous les pays dans lesquels il a l’occasion de séjourner : « Je suis à moitié indien en Inde à moitié malais en Malaisie, de race indéchiffrable aux U.S.A, totalement arabe ans le nord de l’Afrique… » peut-on lire en exergue du livre. Et quel que soit le lieu, le spectacle  du monde ne le laisse jamais indifférent. Soit parce qu’il suscite l’étonnement et partant, le questionnement comme par exemple lorsqu’il apprend  qu’un lac s’est formé en plein désert de Gafsa, en Tunisie , soit parce qu’il respire le douceur de vivre, la cohabitation des cultures (portugaise et arabe) et le souvenir de noms illustres de la littérature lusophone (Camoens, Jorge de Sena, Rui Knoffli, Mia Couto, Nelson Saute…) quand il séjourne sur l’Ile du Mozambique.

Un écrivain engagé

Toutefois nous n’avons pas affaire à un pur esprit qui se tiendrait en éveil en permanence, enregistrant sur l’écran de son ordinateur (car ces textes ont d’abord été publiés en ligne) tout ce qui attise sa curiosité ; Agualusa est un homme engagé qui prend position sur les grands problèmes actuels, qu’ils soient d’ordre politique, culturel ou humanitaire. Ainsi, il n’a pas de mots assez durs pour fustiger le régime du Président Dos Santos quand, au lendemain du 14 mars 2015, il dénonce une tentative de coup d’état alors qu’il s’agissait seulement d’une protestation pacifique organisée à Luanda par le rappeur Liaty Berao : « Impossible de garder le silence ; ou on est du côté de la démocratie ou on est du côté de la dictature » écrit-il. Il va sans dire que tout ce qui touche à l’expression culturelle suscite un jugement de sa part : il enregistre l’attribution du prix Nobel de littérature à Bob Dylan et ne se prive pas de considérer que les paroles de ses chansons sont inférieures à celles de Vinicius de Moraes quant à leur qualité esthétique. Il ne rate pas une occasion de stigmatiser les ravages de l’agriculture industrielle et de la pollution, rappelant que la communication n’est pas l’apanage exclusif des humains puisque le baobab et l’avocatier sont « capables de communiquer au travers de processus chimiques complexes avec les abeilles » par exemple. Et puisque « toute vie est preuve d’intelligence », il convient de la respecter quelle que soit la forme (animale, végétale ou humaine) dans laquelle elle se manifeste.

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Voilà pourquoi Agualusa montre un intérêt constant pour certains faits divers visibles dans la presse, dans un reportage télévisé ou sur les réseaux sociaux dès l’instant où ils mettent en question la part d’humanité qui doit être reconnue à tout individu. C’est là un moyen efficace pour « retrouver la foi en l’humanité ». Et malgré l’horreur des camps nazis ou des scènes de terrorisme et plus banalement, de la violence au quotidien, l’écrivain a toujours refusé le pessimisme, ce « pêché grave » propre à la modernité occidentale, qui « est le luxe des peuples heureux ». L’auteur se veut résolument optimiste et fait du rire une qualité intrinsèquement révolutionnaire. Ses récits antérieurs tels que Le marchand de passés (Métaillé – 2006) ; Um estranho em Goa (2000) ou Fronteiras perdidas 1998) mettent en scène des personnages défaits par des situations politico-culturelles complexes dans lesquelles ils se débattent en bravant toute logique comportementale (2), ce qui ne peut manquer de faire naître l’hilarité chez le lecteur.

Pour l’ouverture des frontières

Le rire dont l’écrivain rappelle qu’il « est la forme la plus terrible de critique » selon le jugement d’Eça de Queiroz (ibid), balaie les tabous, ridiculise les clichés et les jugements les plus communément admis. En cela, il a partie liée avec la création artistique en ce qu’elle est un espace de liberté où les interdits de toute nature perdent consistance.

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Agualusa revient à plusieurs reprises sur la positivité du métissage compris comme un brassage de cultures, de races, de classes sociales, de langues, de religions d’où naissent une série infinie d’innovations dans le domaine de la mode vestimentaire, des arts plastiques, de la littérature, de la poésie, de la chanson populaire, de la cuisine etc tant l’apport des étrangers a rénové les moeurs, les valeurs et les moyens d’expression des autochtones. L’abolition des frontières géographiques induit celle des barrières linguistiques ou religieuses et l’effet n’est jamais décevant.  Le métissage des populations est vu comme un « modèle pacificateur » du fait qu’il développe une grande diversité de croyances ou de conduites. Aussi l’auteur est-il résolument en faveur de l’accueil inconditionnel des migrants par les pays occidentaux, les premiers apportant aux seconds une vitalité et une amplitude de pensée jusque-là inédites.

Tout cela trace la ligne directrice de tout le travail d’observation et de fiction de cet auteur – travail qu’il résume en ces termes : « donner à voir l’humanité des autres, y compris chez ceux qui nous sont étrangers ».

 

(1) José Eduardo Agualusa : O paraiso e outros infernos – Lisboa – Quetzal Editora -2018 – 336 pages

(2) Par exemple dans le récit intitulé A volta ao mundo em elevador in Fronteiras perdidas, un jeune terroriste participe à une manifestation à  Récife pour soutenir les Sans Terre. Constatant l’impossibilité de réaliser son idéal, il demande qu’un ascenseur le mène à Cuba, lieu qui, à ses yeux, incarne le paradis du bien-vivre et de la liberté.

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