Ali & Toumani

De Ali Farka Touré & Toumani Diabaté

Ultime Rencontre Historique
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 » L’indépendance du Mali nous a fait du bien / En nous rendant nos terres / Nous sommes maintenant pleins d’espoir / Nous avons retrouvé nos rivières / Nous avons tout ce qui nous appartient / Aussi nous sommes fiers et nous sentons bien.  »
Ces vers sont extraits de la seconde chanson de ce cd,  » Sabu Yerkoy  » ( » Merci, Dieu « ) contribution involontaire, hélas posthume, d’Ali Farka Touré au cinquantenaire des indépendances. Un boléro qu’Ali chanta dès les années 1960 en sa langue natale songhaï.
C’est en juin 2005, huit mois avant la mort prématurée d’Ali que cette magnifique séance a eu lieu dans un studio de Londres, un an après l’enregistrement à l’Hôtel Mandé de Bamako de l’album légendaire :  » In the Heart of the Moon  » consacré par un  » grammy award « .
Cinq ans, c’est peu pour faire le deuil de ce fabuleux musicien, qui était aussi un merveilleux personnage : artiste-paysan devenu star sur le tard, à mi-temps, pour enrayer la désertification de la commune dont il était maire (Niafunké) –  » pour en faire ma petite Suisse  » disait-il en rigolant…
En réalité, Ali était depuis toujours possédé par la musique.
Comme le montre l’émouvant documentaire que lui a consacré Henri Lecomte, il n’a jamais désappris ni délaissé son premier instrument, celui qu’il bricola dans son enfance : une vièle monocorde njarka à caisse en boîte de conserve, liée au culte des ghimbala, les génies du fleuve Niger. Ce n’est qu’à 30 ans –  » le 21 avril 1968  » disait-il avec précision – qu’il a acquis sa première guitare, en Bulgarie où il tournait avec la troupe Kanaga de Mopti. Ali était donc avant tout un instrumentiste traditionnel africain, et se sentait ainsi de plain-pied avec son jeune compère Toumani…
Autodidacte, doté d’une oreille et d’une voix exceptionnelles, Ali a eu aussi la chance d’être embauché comme technicien à Radio-Bamako, où défilaient tous les meilleurs musiciens de la sous-région.
Ses premiers disques personnels, éblouissants, en témoignent (enregistrés lors d’un séjour à Paris en 1976, et récemment réédités.)
En 1976, Toumani Diabaté a onze ans, il n’est qu’un débutant de la musique mandingue, mais aussi le fils de l’un des plus grands harpistes maliens, le génial Sidiki Diabaté.
Toumani Diabaté et son cousin Ballaké Cissoko, rejetons des deux plus grands joueurs de kora de l’Ensemble national du Mali, se disent  » autodidactes « , car leurs pères préféraient en faire des notables et leur interdisaient de perdre leur temps avec un instrument de musique.
Qu’importe, Toumani & Ballaké sont aujourd’hui les militants les plus illustres de la sauvegarde des instruments de musique africains.
Toumani a en outre une vision musicale érudite, humaniste et prophétique, qu’il nous avait bien expliquée lors d’un récent entretien.
Dans le dernier numéro du magazine World Sound, il raconte en détail la genèse de ce disque magnifique. Il insiste beaucoup sur la profondeur de sa relation avec Ali Farka et sur la spontanéité de leur échange :  » Nous n’avons pas répété. Ali considérait que ce n’était pas nécessaire. Nous avons donc enregistré en deux jours, deux séances d’une heure à chaque fois. Nous avons privilégié l’instinct comme toujours. L’inspiration est de nature divine et il faut avoir foi en cela.  » (1)
Difficile en tout cas de ne pas le croire à l’écoute de cette musique qui coule et danse avec la fraîcheur d’une source, dès les premières notes de  » Ruby  » – une chanson Bobo dédiée à la fille de Toumani, qui à cinq ans assistait à la séance.
Ali ne chante que sur deux morceaux :  » Sabu Yerkoy « , déjà commenté, et  » Sina Mory « . Ce dernier a lui aussi une dimension historique et symbolique très forte. C’est une belle et sobre mélodie griotique d’après une légende mandingue. Ali l’avait entendue dans sa jeunesse, jouée à la guitare par le Guinéen Keita Fodeba, le fondateur des Ballets Africains. C’est la chanson qui avait décidé Ali à devenir musicien, la première qu’il a chantée et jouée, mais il ne l’avait jamais enregistrée et ne s’y est décidé qu’en sentant la fin venir.
Suivent deux autres chants mandingues :  » Bé Mankan « , à l’allure de valse, est devenu l’hymne national de la Guinée Conakry.  » Doudou  » (rebaptisé du prénom du plus jeune fils d’Ali) est une joyeuse mélodie très populaire au temps des indépendances. Toumani dit s’être inspiré dans son jeu du mbalax et du sabar sénégalais.
Puis on entend la voix profonde d’Ali :  » Bon… magnéto ! « …vieille expression qu’il a conservée de ses années héroïques à Radio Bamako.
 » Warbé  » et  » Samba Geladio  » sont deux chants épiques Peul d’une grande majesté, où Ali et Toumani s’harmonisent avec une miraculeuse complicité.
Avec  » 56 « , retour à  » l’âge d’or de la Guinée : comme  » Sina Mory « , cette mélodie allègre a marqué l’époque des indépendances.
L’ostinato a trois temps syncopé est joué par le grand contrebassiste cubain Orlando  » Cachaito  » Lopez, qui tient un rôle éminent dans tout cet enregistrement, et qui malheureusement est décédé trois ans après. Au sujet du jeu d’Ali dans ce morceau, Toumani cite cette remarque typique de son humour, au sujet de son passage de la vièle monocorde à la guitare à six cordes :  » le problème avec elles, c’est qu’il faut les jouer toutes à la fois, sans faire de jalouses.  »
 » La Fantaisie  » est une brève échappée où Toumani improvise gracieusement sur quelques accords d’Ali.
Le solennel  » Machengoidi  » est un chant patriotique Songhaï (le peuple d’Ali) qui exalte l’unité des Maliens.
L’album s’achève par un grand classique mandingue :  » Kala Dioula  » (le marchand de Kala) qui est un peu l’hymne de la dynastie griotique Diabaté – de la Gambie au Mali.
Et voilà !…conclut sobrement la voix un peu lasse d’Ali Farka Touré.
Quant à Toumani, il ajoutera ce commentaire capital :  » Au Mali, les musiciens du Nord ne jouent jamais le répertoire de ceux du Sud, et réciproquement. Or ici, c’est bien le cas. Ali vient d’un côté, moi de l’autre. Parvenir à un tel mélange est une réelle fierté. Cela explique pourquoi ce disque est aussi dense qu’un livre.  » (1)
Aujourd’hui, suite à sa rencontre avec feu Cachaito Lopez lors de cette séance, Toumani s’apprête à sortir un album  » cubafricain  » avec les principaux survivants du Buena Vista Social Club.

Ali & Toumani, Ali Farka Touré & Toumani Diabaté, World Circuit / harmonia mundi, (livret en anglais)

1. Entretien de Toumani Diabaté avec Vincent Berthé (World Sound n° 10)Concert : Toumani est l’invité d’honneur du prestigieux Larmer Tree Festival à Salisbury (GB) le 17 juillet.///Article N° : 9591

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