Apt 2008 : du regard à la vision

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Comme chaque année, la sixième édition du festival des films d’Afrique du pays d’Apt (Vaucluse, France) a mobilisé le lycée et le collège de la ville ainsi qu’un public enthousiaste pour totaliser 6154 entrées (3146 scolaires et 3008 public), une performance dans une ville de 12 000 habitants ! Le palmarès est décerné par un jury lycéen qui a primé trois films algériens.

Marquante Algérie
Nouri Bouzid ayant dû se désister, j’ai été sollicité pour présider le jury lycéen, ce qui fut l’occasion de passionnants échanges avec ce public jeune et attentif. Le jury est pensé comme un engagement et une formation à long terme : ses membres peuvent y entrer par cooptation dès la classe de seconde et y rester jusqu’en terminale. Ils profitent aussi chaque année d’une virée cinéphile au festival de Cannes. Le rythme est exigeant car les cours continuent dans la journée et deux films sont à voir chaque soir et davantage le week-end. Mais conscients de leur chance, Alice, Hélène, Clémence, Vanessa, Lea, Chloé, Miriam et Julien, les huit lycéens qui composaient le jury 2008, ont pris leur rôle au sérieux.
Trois films algériens étaient sélectionnés et les trois furent primés. Pourtant, lorsque je leur demandai ce qu’ils savaient de l’histoire algérienne, ils avaient du mal à donner des dates et des faits. A la vision des films et à la faveur des débats, ils prirent conscience que l’Algérie leur était plus proche qu’ils ne l’imaginaient, qu’il y avait quelque chose d’une histoire commune et beaucoup d’émotion et de non-dits. L’œil ouvert et l’oreille à l’affût, ils perçurent sans qu’il y ait besoin de leur souffler que cette histoire marquait leurs familles, qu’il était utile d’inverser la vision sombre que l’on a du pays et qu’il importe de comprendre le passé pour pouvoir en tourner la page.
Au-delà, ils notèrent que chaque film comporte un point de vue, à la fois respectable et critiquable, et qu’il était judicieux de l’écouter avant de l’interroger. Confrontés à trois regards très différents, ils en apprécièrent la diversité et furent si convaincus par l’humanité de La Maison jaune d’Amor Hakkar, par l’humour décalé de Mascarades de Lyes Salem et par l’importance historique des témoignages douloureux et dérangeants d’Algérie, histoires à ne pas dire de Jean-Pierre Lledo, qu’ils les primèrent sans hésiter. Je me suis bien gardé de les influencer et ai gardé mes opinions pour moi (cf. les critiques de ces films à lire sur ce site), me faisant plutôt au cours des trois réunions de jury et des repas partagés, le miroir et l’aiguillon de leur réflexion. Nous avons commencé par nous demander ce qu’est un bon film. Leurs réponses : une émotion qui ne laisse pas indifférent, une œuvre de mémoire, la transmission du ressenti du réalisateur, une intrigue universelle apte à toucher tout le monde. Et c’est bien selon ces critères qu’ils dépassèrent le’j’aime / j’aime pas’ habituel.
La force du cinéma est de permettre de mettre des hommes sur les faits, d’humaniser l’aridité des cours d’histoire, ce qu’ils relevèrent dans leur déclaration finale. Elle est aussi de délier les langues, certains découvrant que des membres de leur famille avaient été impliqués dans la guerre d’Algérie. Ils furent bien sûr sensibles à la dérision bien enlevée de Mascarades qui rencontra un franc succès lors de la projection en clôture du festival, préparant ainsi l’hommage du grand prix. Mais ils apprécièrent aussi l’épure et la force humaine de La Maison jaune¸ qui va pourtant à contre-courant des modèles dominants. Enfin, sans en saisir forcément les enjeux, ils comprirent que les longs témoignages d’Algérie, histoires à ne pas dire posaient des questions essentielles sans en donner les réponses : la violence comme outil de lutte de libération et le nationalisme contre la richesse de la diversité d’une nation. « Un peuple qui ne réfléchit pas son histoire est condamné à la revivre », disait Goethe. Et voilà le cinéma comme une possibilité parmi d’autres d’éviter les terribles bégaiements de l’Histoire.
Il ne le fait pas en assénant des vérités mais en fouillant l’intime. Ce fut ainsi le choix de Leïla Kilani de ne pas documenter, contrairement à son attente, les travaux de l’Instance pour l’Equité et la Réconciliation mais plutôt de s’attacher à quelques anonymes emblématiques. Le sujet n’est pas la souffrance endurée mais le silence qui l’accompagne et ses conséquences pour la société marocaine. (cf. notre critique sur ce site).
Cruelles attentes
Un palmarès est un choix. Il n’était pas question de primer les films plus anciens, tous de grands films qui firent salle comble, en hommage à leurs réalisateurs : Le Destin de Youssef Chahine, qui fit l’ouverture du festival, Hyènes de Djibril Diop Mambety, disparu il y a dix ans, Buud Yam de Gaston Kaboré venu à Apt tenir une leçon de cinéma, Poupées d’argile de Nouri Bouzid qui bouleversa l’assistance. A sa demande, était également hors compétition Sexe, gombo et beurre salé de Mahamat Saleh Haroun, trop lié au festival et où il tint également une leçon de cinéma débutée par la présentation de son dernier court métrage Expectations, objet d’une commande du festival sud-coréen de Jeonju. Le film débute par une scène de science-fiction dominée par les bleus et les roses où, tandis qu’un avion traverse paisiblement le ciel, deux hommes et une femme errent exténués sur une dune, hésitant à pousser plus loin leur tentative d’émigration. A bout, ils s’affrontent. Le désert semble engloutir leur humanité. Le traumatisme sera si fort que, malgré les tentatives amoureuses de son ancienne compagne pour le ramener à la vie, Moussa a perdu la parole. Coincé par les dettes du voyage que son père doit rembourser au risque de perdre sa maison, il n’a d’autre choix que de repartir.
A la différence des autres films d’Haroun, cette fin est pessimiste et noire. Son cri de désespoir est une piqûre de rappel, le constat d’un réalisateur de plus en plus pénétré par la conscience de l’état du monde. Le film, épuré au maximum, n’offre aucune prise au charme ou à la fascination qui permettent si souvent de contourner la colère même que contiennent les œuvres contemporaines africaines. Il ne met pas en scène des personnages qui reprennent leur destin en mains, comme dans Abouna ou Daratt. C’est un cri de douleur destiné à déranger alors même que l’on sent s’endormir les velléités de résistance.
Dans un tel contexte, l’amertume perce forcément même si l’on monte une comédie. Lorsque dans En attendant Pasolini, son quatrième long métrage présenté à Apt en avant-première, Daouad Alouad-Syad met en scène le bouleversement surréaliste que le tournage d’un péplum italien provoque dans un village du sud marocain, ce sont aussi des attentes démesurées qui s’éveillent. Dérisoire et caustique critique des jeux de pouvoir En attendant Pasolini se fait réflexion polyphonique sur le cinéma (cf. notre critique). Thami entretient une relation singulière de mémoire et de confrontation avec Pasolini qui était venu tourner Œdipe Roi dans le même village, qu’il étend à son rapport à ses concitoyens : « Mon but était qu’ils croient en quelque chose. Il faut qu’ils apprennent que l’espoir ne se trouve pas facilement ». Face au producteur italien tout puissant, il reprend ce que Pasolini disait lui-même dans Œdipe Roi : « Si mes frères et moi venons ici t’implorer, ce n’est pas que nous te prenions pour un Dieu. » Le film vibre de cette prise de distance avec la fascination d’un certain type de cinéma à grand spectacle, non sans en revendiquer la nostalgie.
Déconstruire les préjugés
Il y a bien sûr des lieues d’écart entre les scènes que tournent les habitants du village marocain déguisés en légionnaires romains et la douce intimité des courts métrages présentés à Apt.
Ceux, multiprimés, de Lyes Salem sont connus : ce petit bijou interculturel qu’est Jean-Farès et cette ode à la détermination féminine qu’est Cousines (cf. sa leçon de cinéma). De même, le burlesque Clandestin de Zeka Laplaine (dont le festival présentait également l’excellent Kinshasa Palace) ou Sarah de Kadija Leclere (grand prix à Dubai 2007, cf. article 7192), lucide et sincère quête de son origine dont la fin poignante ramène à une dure réalité. La découverte était C’est dimanche, du comédien Samir Guesmi qui passe ainsi derrière la caméra. Le jeune adolescent qu’il prend comme personnage principal a la même tête ébahie que lui dans Andalucia d’Alain Gomis. Et de la suite dans les idées : amoureux de Fatou la jeune Noire, il laisse croire à son père analphabète que son médiocre bulletin est un diplôme pour pouvoir la rejoindre, mais le pot-aux-roses est vite découvert… Composé de choses simples, doté d’un scénario habile qui laisse de la valeur au silence autant qu’à l’humour des situations, le film est touchant car sans prétention et entièrement tourné du point de vue du gamin. Le final est à la mesure du suspense mis en place et renverse l’image du père arabe macho et violent.
A sa manière, d’Izza Génini procède de la même intention de contrer les préjugés avec Nûba d’or et de lumière. Elle y documente un genre musical considéré comme figé et dépassé pour le restaurer dans sa contemporanéité et son ancrage culturel et populaire (cf. notre critique).
Renverser une image, c’était aussi le problème de la classe de Terminale électronique du lycée professionnel d’Apt. L’atelier mis en place durant le festival 2007 par une phase d’écriture et, après de nombreux échanges courriels pour l’affiner, poursuivi par la phase de réalisation en mars 2008 leur a permis de démontrer par l’image la bêtise des préjugés à leur encontre. Ils le font avec brio, n’hésitant pas à se définir chacun poétiquement, et prouvant par l’humour que leur classe solidaire et soudée a une forte dimension humaine. L’atelier fut animé par Angèle Diabang-Brener, qui avait présenté au festival son premier court-métrage Mon beau sourire en 2006, Sénégalaises et Islam en 2007 et revenait en 2008 avec le passionnant Yandé Codou, la griotte de Senghor. De toutes ces images tournées par les élèves, Angèle réussit grâce à sa science du montage à faire d’Electro for ever une mosaïque emportée par un fil narratif, à la fois tranche de vie lycéenne et franche rigolade, engageante pour chacun mais toujours respectueuse, et dont le rythme est au diapason des mouvances de la classe.
Electro for ever mériterait d’être présenté en d’autres occasions pour témoigner de ce travail où la pédagogie se fait si vivante qu’elle se fait oublier pour se fondre dans la relation d’une classe avec une jeune réalisatrice sénégalaise. Magnifique expérience pour les élèves qui ne verront plus jamais des films comme avant, tant ils sont dorénavant conscients des enjeux de leur fabrication. En quelques heures ludiques mais denses, ils ont fait de leur regard une vision.
Elle évoluera bien sûr, au gré de la vie, des amours et des blessures, mais se poser des questions de mise en scène et de caméra est une belle façon de s’y préparer. C’est aussi ce changement de regard que peuvent expérimenter, chacun à leur manière, les centaines d’élèves qui profitent de ce moment annuel pour découvrir des films qu’ils n’iraient sans doute pas voir au cinéma. Ils n’ont certes pas la chance de l’apprentissage approfondi d’un atelier créatif mais les possibilités d’échange dans les débats suivant les films sont multiples, ainsi que dans les prolongements que leur offrent en classe nombre de professeurs. Cet ancrage est aussi essentiel que rare, de même que la convivialité qu’instaure une équipe si engagée que chacun prépare à tour de rôle le repas collectif dans un lieu municipal décoré avec cœur. C’est ainsi que le festival réussit la gageure de mobiliser chaque année davantage autour des cinémas d’Afrique le petit bourg d’Apt et ses environs.

///Article N° : 8201

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Les images de l'article
Plus une place de libre à de nombreuses séances
Lyes Salem lors d'une séance scolaire
L'espace municipal Cely aménagé par l'équipe du festival qui s'occupe des repas à tour de rôle : confort, convivialité et bonne ambiance
entrée de l'espace Cely
Espace Cély et bénévoles
La nouvelle et l'ancienne directrice du César ainsi que Damien Tschantré
Le grand boom dans la cabine de projection
Dominique Wallon (à droite) avec le proviseur du lycée d'Apt
Amor Hakkar en interview radio
Chaque matin à 11 h, rencontre avec les cinéastes
Izza Génini présentée par Dominique Wallon
Classes du lycée arrivant au César
Daoud Alouad-Syad et Dominique Wallon lors des rencontres de 11 h
Angèle Diabang-Brener et l'un des élèves de la classe d'électronique du lycée professionnel qui ont réalisé Electro for ever
Le producteur Toussaint Tiendrebeogo qui passait par là
Lyes Salem
Daoud Alouad-Syad
Olivier Barlet et Amor Hakkar
Marie Clem et Amor Hakkar
Gaston Kaboré, Lyes Salem, O.B. et Dominique Wallon au lycée d'Apt sous la pluie
Gaston Kaboré en séance d'autographes
Angèle Diabang-Brener et les élèves de la classe d'électronique ayant réalisé Electro for ever
Dominique Wallon et Jean-Pierre Lledo
O.B et Gaston Kaboré
Mahamat Saleh Haroun et Gaston Kaboré
Mahamat Saleh Haroun et Amor Hakkar
O.B. et Mahamat Saleh Haroun
Lyes Salem et des membres du jury lycéen
Le jury lycéen
Le jury lycéen durant son dîner quotidien
Séance de travail du jury lycéen à l'espace Cély
Séance de travail du jury lycéen à l'espace Cély
Séance de travail du jury lycéen à l'espace Cély
Le jury lycéen délibère en secret
Le jury lycéen présente son palmarès
Lyes Salem reçoit le prix de la fiction pour Mascarades




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