Au-delà du hip-hop : la voix du cinéma

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On a souvent vu les rappeurs dans des films de gangster, de leurs bandes originales (RZA, IAM, Eminem) à leurs prestations (50 Cent, Method Man, Alpha 5.0). En Afrique, les rappeurs ont pris le contre-pied : utiliser l’image pour faire résonner leurs voix et créer l’unité. Tour d’horizon.

Les sirènes du cinéma ont souvent fait tourner la tête aux chanteurs tout comme l’appel de la scène a toujours tenté les acteurs. Du Nord au Sud de l’hémisphère, aucune différence. Sous les projecteurs ou devant la caméra, l’objectif a toujours été d’être dans la lumière. Mais en Afrique où la production de films est minorée par rapport à celle d’autres continents – quoique le Nigeria se classe 2e dans le top 3 des plus grands producteurs mondiaux derrière Bollywood et devant Hollywood – un autre courant apparaît parmi les rappeurs. Celui du militantisme cinématographique.
Artistes révolutionnaires
« Je fais de la politique à ma façon en tant que parolier et en tant que créateur qui parle aux mass media », témoigne le rappeur sud-africain Zulu Boy dans le documentaire Les États-Unis d’Afrique, au-delà du hip-hop de Yanick Létourneau (Canada, 2012), réalisé durant l’enregistrement de l’album Président d’Afrique du Sénégalais Didier Awadi, l’un des pionniers du rap en Afrique.
À travers l’utilisation de discours d’hommes politiques emblématiques (de Patrice Lumumba à Kwame Nkrumah en passant par Martin Luther King et Barack Obama), le film retrace le combat de plusieurs rappeurs africains parmi lesquels le Burkinabé Smockey. « Il n’y a qu’une seule façon de s’en sortir, c’est de compter sur soi-même », explique le métis qui a défié le président Blaise Compaoré lors de la remise des Kora 2010 (l’équivalent des Victoires de la musique en Afrique) en dédiant son prix du meilleur artiste hiphop à Thomas Sankara, président burkinabé assassiné en 1987.
Pour le réalisateur canadien Yanick Létourneau, passionné de hip-hop et du Burkina, ce film « était une bonne occasion de parler des leaders et des artistes révolutionnaires » en même temps qu’un plaidoyer pour éveiller la jeunesse africaine. Cependant, c’est au Canada et non en Afrique que le film a été primé, lors des Rencontres internationales du documentaire de Montréal (RIDM) 2011.
Vision panafricaine
Révolutionnaire, le Sénégalais Didier Awadi l’est. Comprenant que l’on peut expier les maux par les mots, le fondateur du groupe Positive Black Soul s’est emparé du rap comme d’une arme de défense massive, amenant la jeunesse à prendre conscience de sa richesse tout en interpellant les élites sur leurs dérapages et leur inertie. C’est ainsi qu’il passe lui-même derrière la caméra en 2010 avec un documentaire engagé, Le point de vue du lion. Portrait altermondialiste et politisé sur l’état actuel de l’Afrique, le film s’ouvre sur une sentence imparable : « Tant que les lions n’auront pas leurs historiens, les histoires de chasse tourneront toujours à la gloire du chasseur ». Recueillant des témoignages de nombreux historiens et hommes politiques africains tout en présentant des archives de leaders anticolonialistes, le film est un appel à la mobilisation africaine. « Techniquement, ne vous attendez pas à voir un film de Spielberg ou de Spike Lee, avertit le réalisateur en début de film. Notre objectif est de propager un discours panafricain ».
Pourtant, si les révolutions tunisiennes et égyptiennes ont fortement éveillé la jeunesse africaine – du mouvement « Y’en a marre » au Sénégal (voir prochainement le documentaire The revolution won’t be televised de Rama Thiaw) aux grèves burkinabés de 2011 – force est de constater que le discours panafricain se cantonne souvent au sud du Sahara.
Dénonciation de faits
Pourtant, au Maghreb, le hip-hop trouve aussi sa place, d’Awdellil (Maroc) à Lotfi DK (Algérie) en passant par Balti (Tunisie) ou Arabian Knightz (Égypte). « On a tous les mêmes problèmes sociaux ou économiques dans tout le monde arabe. Je pense que ce sont ces problèmes qui nous unissent dans le hip-hop », témoigne la rappeuse libanaise Malikah dans le documentaire Rap Arabe du Canadien né algérien Bachir Bensaddek. Primé à l’international, Rap Arabe présente du Maroc au Liban des artistes revendicateurs avec une portée politique. « Je voulais qu’ils vivent dans leur pays d’origine et qu’ils fassent du rap en langue arabe, expliquait le réalisateur en 2011 à la presse canadienne. Ces rappeurs incarnent des frustrations du quotidien et des envies de la jeunesse et c’est dans cette mesure qu’ils sont révolutionnaires ».
Art de rue
Actuellement, le documentaire est le meilleur support pour développer la pensée hip-hop du Nord au Sud du continent. Mais les chanteurs ne sont pas seuls à occuper l’écran. À l’image de The African Cypher de Bryan Little, sacré Meilleur documentaire sud-africain au Festival international du film de Durban 2012, la danse de rue revendique elle aussi un besoin d’expression. En filmant des townships à la ville, de la rue à la forêt, le réalisateur sud-africain brosse le portrait d’une jeunesse démunie qui a choisi de danser, seule ou en équipe, pour sauver sa peau : « Les gens que je rencontrais avaient souvent vécu des histoires horribles et terrifiantes, raconte Bryan Little, mais ces mêmes gens vivaient avec passion et courage à travers leur art ». Alors, pour se démarquer de l’image négative que l’on porte sur eux, certains n’hésitent pas à danser comme s’ils avaient « un flingue sur la tempe ». Intensément.

The African Cypher aux Étonnants voyageurs Dans le cadre d’une programmation spéciale pour l’année de l’Afrique du Sud en France, le festival Étonnants voyageurs de Saint-Malo diffuse en avant-première le film de Brian Little, The African Cypher. Séances : samedi 18 mai 15h15 dans l’Auditorium du Palais du Grand Large et lundi 20 mai à 11h au cinéma Le Vauban. 35 400 Saint-Malo. www.etonnants-voyageurs.com
Didier Awadi à Paris hip-hop
Placé sous le prisme du Tandem Paris-Dakar, l’édition 2013 du Paris hip-hop accueille des artistes sénégalais dont Didier Awadi et Matador. À retrouver en concert le 5 juillet, aux Berges de Seine (75 006 Paris). www.paris-hiphop.com
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