Aux origines de la BD Camerounaise

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A l’occasion de la tenue de la 9ème édition du Mboa BD, festival international de bandes dessinées du Cameroun, Christophe Cassiau-Haurie revient sur les tous premiers pas de la BD Camerounaise, en particulier à travers les premières planches publiées dans le journal Cameroun Tribune au milieu des années 70. Cet article renforce et complète son ouvrage L’histoire de la bande dessinée au Cameroun, parue en 2015.

L’histoire du 9ème art camerounais postcolonial commence avec les aventures de Sam Monfong, l’intrépide policier, apparu sous la forme d’un strip de quelques cases dans les années 70 dans La gazette, sous le pinceau de l’autodidacte Thomas Durand Kiti. S’il s’agit du premier héros BD de l’histoire camerounaise, Kiti avait auparavant publié la première BD du pays dans le même journal : Ambika et le fantôme errant, durant l’année 74. La Gazette créée par le journaliste béninois Abodel Karimou, ancien rédacteur en chef de La presse du Cameroun, est considérée comme l’ancêtre de la presse écrite privée camerounaise. Pius Njawe[1] (1957–2010) y fera ses premiers pas. Kiti y propose également des caricatures. Par la suite, il travaillera comme journaliste au Cameroun tribune, seul quotidien autorisé dans le pays à partir de la date de sa création, le 1er juillet 1974 et organe quasi-officiel du gouvernement de l’époque[2]. Il a également proposé des caricatures dans Goal (en 1975) et plus de 30 journaux et organes reprendront ses dessins de presse. Kiti sera d’ailleurs le premier dessinateur à caricaturer le président de la République de l’époque Amadou Ahidjo dans un journal (en l’occurrence Cameroun Sports) en 1982, juste avant la démission de celui-ci.

Kiti fera aussi des bandes dessinées publicitaires entre 1976 et 1982 (par exemple pour les Brasseries du Cameroun) et fera paraître 6 numéros de la revue Sam Monfong magazine, revue africaine de bande dessinée entre 1981 et 1985 (cinq publications) puis en 1992 (une seule), avant de faire un hors-série de commande en 1999 pour la société Camlait. En 1985, Kiti lance l’une des premières revues d’humour et de bande dessinée du Cameroun, Fou-rire magazine (Productions Kiti), dans laquelle on retrouve également les aventures de Sam Monfong, « l’invincible policier ». La revue durera quelques numéros. Précurseur, Kiti avait également créé en 1986 le CABDA (centre africain pour les études et les recherches sur la bande dessinée et le dessin animé) qui sans soutien, disparaîtra par la suite.

De nos jours, Thomas Kiti est toujours professeur d’arts plastiques et histoire de l’art. Il continue à travailler et à monter des projets.

Quelques séries ont également été publiées après Sam Monfang. Ce fut particulièrement le cas en 1975, année où le Cameroun Tribune journal diffusait des séries sous forme de strips. Ce fut le cas avec Histoire de l’Afrique, une bande dessinée produite en France et diffusée dans plusieurs journaux du continent par la N.A.P.

Mais d’autres séries vont apparaître au cours de cette année 1975. C’est le cas de Le grand duel, scénarisée et diffusée par Macus, qui sera diffusé durant une cinquantaine de numéros entre le 21 juillet et le 25 septembre. Bien que pouvant être considéré comme l’un des précurseurs du 9ème art national et auteur de la première série BB de l’histoire, Macus restera un inconnu pour l’ensemble du public Camerounais.

Quelques jours, plus tard, ce même journal éditera les premiers essais en bande dessinée de Lémana Louis Marie. Ce sera le démarrage de la série Pep’s ballon qui abordait sur un mode humoristique – à travers le personnage atrabileux de M. Peps ballon – différents maux de la société de l’époque (corruption, place de la femme…). Par la suite, Lémana Louis Marie animera durant une dizaine d’années (de 1975 à 1986) la page Les petits desseins du sourire, sans doute l’un des caricaturistes les plus talentueux du pays.

Après lui viendra Janvier Mana pendant deux ans.[3] En 1988, débarque Jean Florent Goawé (Go’away), transfuge du club des arts de l’Université de Yaoundé, qui développera un trait très affiné et espiègle dans une rubrique intitulée Le sourire du jour[4]. Ces dessinateurs poseront les premiers jalons du dessin de presse et de la bande dessinée (qu’ils aborderont de temps à autre en publiant des planches) dans le pays, avant la libéralisation de la presse au début des années 90. Dans leurs rubriques, Lémana et Go’away, qui furent formés par les Canadiens, « se sont généralement attachés à déchiffrer la société, ou à démonter les véritables ressorts d’un fait divers. Souvent avec l’humilité d’un chercheur en sciences humaines. Toujours avec les exigences d’un observateur de terrain. [5]» Il reste cependant à relativiser leur travail. S’ils furent des précurseurs, ils ne s’attaquèrent guère au pouvoir en place, réservant leurs flèches aux leaders de l’opposition. Cette déférence quasi-constante vis-à-vis des gouvernants n’en fit pas des modèles à suivre pour la génération de dessinateurs de presse qui suivit.

Plus de 40 années après ces premiers essais, qu’en reste-t-il ?

Lémana Louis Marie décédera en 1997 à 49 ans, après avoir travaillé pour une compagnie d’assurances et réalisé plusieurs campagnes de publicité pour la sécurité routière ou les brasseries du Cameroun. Il avait quitté le monde la BD et du dessin de presse depuis près de dix ans. Macus ne refera plus parler de lui par la suite. Thomas Kiti n’a pas publié de bandes dessinées depuis plus de 25 ans.

A moins que le Mboa BD ne se décide un jour à leur rendre hommage, on peut raisonnablement craindre que ces artistes ne sortiront que difficilement de l’anonymat dans lequel ils sont tombés.

Car c’est souvent le lot commun des artistes précurseurs, en particulier sur le continent Africain : l’oubli est souvent leur dernière compagnie.

 

[1]  Décédé en 2010 d’un accident de la route aux États-Unis, Pius Njawe est le fondateur du journal Le messager, qui fut, dès 1982, le premier organe de presse à s’opposer au pouvoir autocrate du président. Ce journal fut créé à Douala, capitale économique l’un des bastions de l’opposition. Njawe compta jusqu’en 2003 Le messager popoli, plus vieux journal satirique du continent, dans le groupe de presse qu’il fonda par la suite.

[2]  La gazette avait cessé de paraître le 29 juin 1974, deux jours avant le lancement du Cameroon tribune.

[3]  Pour une histoire de la caricature au Cameroun, cf. Augustin Ndjoa, Au Cameroun, une forte présence malgré des difficultés, Africultures N°79, 2009.

[4]  Le travail de Go’away et de Lémana Louis Marie a été regroupé dans un recueil, Les petits desseins du sourire en 1999.

[5]  Extrait de la préface de Abui Mama, ancien rédacteur en chef du Cameroon tribune dans Les petits desseins du sourire, Irondel, 1999.

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