Game Girls, d’Alina Skrzeszewska

L'éclat des exclus

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En sortie le 21 novembre 2018 dans les salles françaises, Game Girls étonne, frappe, sidère et donne à réfléchir. 

Ceux qui côtoient les exclus de la société savent la frustration de ne pouvoir y trouver sa place. Ces « cas sociaux » cumulent souvent les galères, familiale au départ, puis d’éducation, de travail, de logement. S’ils tentent de s’en tirer par des trafics, cela les mènent à la prison, qui les enferre encore davantage. Installées à Skid Row, un quartier de Los Angeles où se regroupent des sans-abris sous des tentes sur les trottoirs, à majorité Africains-Américains, Teri et Tiahna trouvent dans leur couple lesbien l’énergie de survivre. La réalisatrice Alina Skrzeszewska (qui a vécu à Skid Row et y a réalisé un documentaire Songs From the Nickel) les a rencontrées en organisant un atelier d’expression artistique à destination des Game Girls, ces femmes qui se retrouvent ainsi dans les rues.

Le film va alterner quelques témoignages saisissants issus de ces ateliers avec des scènes de quotidien de Teri et Tiahna qui avaient été préparées en atelier, et notamment leur tentative de s’installer en appartement grâce à une aide locale aux sans-abris pour s’extraire de leur condition. Au-delà des mélopées alcoolisées de Teri qui crache au monde son mal-être, le focus est sur leur relation, comment elles se soutiennent et s’aiment tout en se chamaillant sans cesse. Elles participent aux manifestations du moment, comme Black Lives Matter (la vie des Noirs compte). C’est justement ce qu’elles essayent de vivre : trouver les moyens d’exister malgré les blessures de la vie, développer leurs armes de survie.

Par leur verbe, leur habillement, leurs comportements, leur relation explosive à la Laurel et Hardy, Teri et Tiahna sont des phénomènes cinématographiques que l’on n’est pas prêts d’oublier. Cela pourrait être l’ambiguïté du film si cette recherche du spectaculaire était présentée comme un spectacle. La relation de confiance établie avec les femmes et la volonté d’épouser les ambiances de leur environnement, souvent nocturnes, permet à la réalisatrice de trouver la juste distance entre une sociologie neutre et une trop grande proximité. Ce qui frappe dans ce film de femme sur les femmes est qu’elles sont plutôt montrées dans leur éclat, l’éclat qu’elles se choisissent pour retrouver leur fierté. Leur goût pour les fringues et l’élégance, notamment à l’occasion d’un mariage, fait penser aux sapeurs congolais : sans doute peut-on y voir la même volonté de retrouver une dignité qu’on leur a dérobée (au Congo via la colonisation, aux States via le racisme et la marginalisation). Elles sont telles qu’elles ont la volonté de se présenter (d’où la prise de bec de Teri avec un cycliste qui voulait s’attaquer à la camera), quitte à montrer aussi la violence de leurs conflits, violence à l’image de ce qu’elles ont vécu. Ce partage d’intimité ouvre le regard sur un monde des exclus largement invisible.

Que les marges du pays le plus riche du monde soient aussi rudes montre la dérive d’un système à deux vitesses, où les écarts de revenus ne cessent de se renforcer. C’est par leurs blessures et les terribles nécessités qu’elles doivent assumer que Teri et Tiahna interrogent cette réalité, mais aussi, comme ce film, par leur profonde humanité.

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