Bruno Boudjelal : de la photographie en mouvement…

Entretien de Marian Nur Goni avec Bruno Boudjelal

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Rencontre avec le photographe Bruno Boudjelal à la suite d’une période pour lui riche en événements photographiques comprenant notamment une grande exposition au Pavillon Carré de Baudouin à Paris : Jours intranquilles, chroniques algériennes d’un retour 1993 – 2003 (1) et un livre paru chez l’excellent éditeur anglais Autograph ABP : Disquiet Days / Jours intranquilles (2). Bruno Boudjelal expose son travail Goudron Tanger-Le Cap ou L’impossible voyage au Centre Culturel « Una Volta » de Bastia jusqu’au 13 juillet 2010.

Longtemps, vous avez présenté  » Jours intranquilles, chroniques algériennes d’un retour « , sous la forme d’un slide-show qui a pas mal circulé en France. Qu’est-ce qui fait qu’aujourd’hui vous proposez une exposition de forme plus « classique » ?
L’idée du slide-show est née en 2003, quand j’ai été invité par les Rencontres Internationales de la Photographie d’Arles à présenter mon travail sur l’Algérie. J’ai pressenti alors que jamais on ne me donnerait l’espace pour l’exposer de la manière dont je le souhaitais : ainsi, le slide-show pouvait être intéressant pour le présenter dans sa globalité. À Arles, j’avais exposé avec une photographe qui s’appelle Nadia Benchellal : elle avait une quarantaine d’images dans un petit espace, ce qui n’aurait pas eu de sens par rapport à tout le travail que j’avais réalisé sur l’Algérie.
J’ai donc monté ce slide-show qui a été plutôt bien reçu et, longtemps, les gens ont souhaité le présenter comme ça. En 2003 s’est greffée l’idée d’en faire un livre, idée qui a eu une longue histoire !
Pour quelles raisons ?
Au départ, cela devait se faire avec les éditions de La Martinière mais, au bout d’un an, alors que c’était presque fini, on s’est disputé avec l’éditeur. Ensuite, grâce à Christian Caujolle, ancien directeur artistique et fondateur de l’agence VU’ à Paris, le livre a été proposé à Actes Sud mais, après dix mois d’attente, cela ne s’est pas fait non plus.
Je dois dire que, quelque part, je laissais aussi « traîner » les choses.
Un jour, Christian Caujolle me propose de rencontrer Gerhard Steidl (3), de passage à Paris. M. Steidl nous dit qu’il souhaite publier le livre. Sauf qu’au bout d’un an, n’ayant pas de nouvelles, je décide de téléphoner en Allemagne : je découvre que non seulement son équipe n’était pas au courant du projet mais également que la maquette du livre avait été perdue !
Donc, le projet de ce livre reste « dans les cartons »…
Enfin, lors d’un vernissage à Paris, je rencontre Mark Sealy et Tom O Mara de la maison d’édition anglaise Autograph ABP qui m’invitent à Londres et me proposent de m’y organiser des rendez-vous de travail. Une fois arrivé en Angleterre, Mark Sealy, le directeur d’Autograph, me propose d’éditer le livre.
Pendant deux ans, j’ai travaillé sur le livre de façon régulière avec Tom O Mara, entre Londres et Paris. Cela a pris forme petit à petit, la maquette a complètement été changée par rapport à sa première version : des images ont été enlevées, et il y a eu le parti pris de penser à une place importante à donner au texte. Puis, s’estdéveloppée l’idée d’y ajouter des extraits de deux cahiers que j’avais réalisés.
Parlez-nous de ces cahiers…
En Algérie, pendant mes voyages, « j’écrivais » ou, plutôt, je prenais de petites notes car ne me considère pas comme un écrivain.
En rentrant, je travaillais à des montages, chose que personne ne connaissait. C’est seulement en avril 2009, c’est-à-dire quatre mois avant la sortie du livre, que j’ai pu montrer cela à Tom et Mark en Angleterre. Ils ont été très surpris. Je n’étais sans doute pas prêt pour les montrer avant.
Les trouviez-vous trop personnels pour être montrés ? Même en les parcourant rapidement, on a l’impression de rentrer dans votre intimité…
Sans doute. En 2003, il y a eu Arles et puis tous ces projets de livres qui n’ont pas abouti.
L’agence VU’ souhaitait également présenter une exposition de ce travail mais cela ne s’est pas fait non plus. J’ai souvent dit : « ça ne marche pas, ça coince… », mais maintenant je réalise que je n’étais moi-même pas prêt.
Parallèlement à ce travail autour du livre, Patricia Morvan, autrefois chargée des archives à VU’ et aujourd’hui directrice du département culturel de l’agence, m’a proposé de travailler à une exposition.
En septembre 2008, le Pavillon du Carré de Baudouin situé dans le 20ème arrondissement de Paris avait été restauré et avait ouvert ses portes avec une exposition du photographe Denis Darzacq, membre de l’agence VU’.
L’exposition a également une longue histoire mais un heureux concours de circonstances entre la suite favorable qu’ont donné la Mairie de Paris (à travers la Mission des Relations Internationales de la Direction des Affaires Culturelles de la Ville et notamment Mesdames Pratt et Salzmann), la Mairie du 20ème et l’association « Paris, culture 20ème » qui gérait le lieu d’exposition, a permis, à l’automne 2009, de pouvoir présenter l’exposition au Carré de Baudouin parallèlement à la sortie du livre.
Revenons à la problématique initiale de la forme de l’exposition…
C’est la conception du livre, ainsi que le fait de me replonger à nouveau dans mes cahiers, qui m’a aidé à mettre en forme les différents axes de travail pour l’exposition.
C’est ainsi que j’ai décidé de l’ouvrir avec une série en noir et blanc – les voyages en famille – et, ensuite, de poursuivre le parcours à travers les travaux en couleur qui, de façon plus générale, sont axés sur les voyages en Algérie.
La série réalisée à Benthalaest une citation particulière car elle est liée à un lieu de massacre en Algérie.
Et puis, nous avons présenté des extraits des cahiers.
Voilà le cheminement qui a amené à ce double projet…
L’espace du Carré de Baudouin est très vaste : certaines choses se sont aussi mises en place en fonction du lieu. Par exemple, il fallait des plus grands tirages et comme nous avions le soutien de la Mairie cela a pu se faire, avec, également, le concours de nombreuses personnes et de structures : l’entreprise Circad pour les encadrements, Bruno Cordonnier, tireur et patron de l’Atelier surexposé qui nous a faits de très bon prix pour les grands tirages, Françoise, qui est une grande professionnelle des accrochages, chef des équipes à Arles, m’a offert une journée d’accrochage et en un jour tout était prêt !
Les énergies de tant de personnes diverses se sont greffées sur le projet : c’est cela qui a fait que l’exposition a pu avoir cette forme-là. Sans l’agence Vu et le gros travail de Patricia Morvan, je n’y serai pas arrivé. Cela d’autant plus sur Paris où mener de gros projets est très compliqué.
Pourquoi avoir choisi de proposer également le slide-show initial dans l’espace d’exposition, à côté de la suite des séries argentiques proposées au regard du visiteur ?
Je dois dire que je n’étais pas sûr de cela. Comme il y avait un auditorium, Patricia et d’autres personnes pensaient que cela aurait donné une autre lecture de mon travail… Il y avait un bel espace pour le projeter, donc pourquoi pas ?
Revenons à la question des cahiers. Comment y avez-vous travaillé ?
Cela s’est fait en plusieurs temps. Quand je voyage en Algérie, je prends des notes : souvent, c’est très anecdotique, j’écris ce qui s’est passé dans la journée, etc.
En revenant en France, j’ai toujours eu le besoin – pas forcément toute suite après – de ré-écrire dans ces cahiers mais aussi d’y coller des choses, de reprendre des bouts de photos, d’en faire un objet… Pour moi cela était une manière de m’apaiser, car c’était très difficile de voyager en Algérie, surtout à cette époque-là… C’était une démarche personnelle, un temps pour poser les choses dont j’avais besoin. Je ne les ai pas réalisées avec l’intention de créer quelque chose qui allait être publié… à tel point que je les avais oubliés.
Et même maintenant, c’est difficile de savoir exactement quoi en faire….
Il y avait déjà eu quelques expositions où j’avais présenté quelques extraits de textes issus de ces cahiers. Au cours de la conception du livre, Tom O Mara m’a demandé s’il n’existait pas plus de textes que ces premiers extraits… Et c’est comme ça que cela s’est mis en place et que je m’y suis replongé.
Les textes publiés dans le livre ont été beaucoup retravaillés, car dans ces cahiers il y a des choses très dures, aussi bien par rapport à ce qui se passe en Algérie à cette période-là mais aussi par rapport à mon histoire personnelle.
Je pressentais qu’il y aurait une suite, que c’était un travail à continuer et, effectivement, je recommence une nouvelle série sur l’Algérie : l’idée sous-jacente est de ramener mes filles là-bas, ce que je n’ai jamais fait.
Il va se passer des choses, mais ce que cela va donner, j’ai du mal à le dire aujourd’hui. De plus, pour ce nouveau travail sur l’Algérie (mais déjà sur mon projet de traversée du continent africain) il y a des vidéos, des films Super-8, en plus des photographies…
Comment envisagez-vous la suite de ce travail en Algérie ?
L’idée est de faire des séries de voyages pendant deux ans et de travailler sur la société algérienne contemporaine. Ce projet est possible parce que j’ai reçu le soutien du Musée Nicéphore Niépce de Chalon-sur-Saône.
Aborderez-vous cette société algérienne contemporaine que vous souhaitez questionner avec l’approche très personnelle que l’on a pu voir à l’œuvre dans les « Jours intranquilles » ?
Je suis là-dessus, je suis à cheval entre petite et grande Histoire, et je pense ne pas être le seul à travailler ainsi.
Je pense que ce qui est intéressant, c’est de parler d’expériences, des successions d’expériences qui nous arrivent et que l’on va relater.
Pour moi, l’art, c’est rendre compte d’expériences. Cela amène à travailler sur des choses très subjectives, très personnelles. Cela ne se veut pas du tout comme un document.
Le livre parle de mes expériences là-bas, il relate essentiellement mon Algérie : il n’a pas d’autre vocation.
Ce sont mes bribes d’histoires, mises bout à bout, et cela, peut-être, crée du sens…
Dans un passage de votre livre, vous dites quelque chose comme « maintenant, tout a changé parce que je suis devenu photographe » mais, avant, au cours de votre premier voyage en Algérie en 1993, vous preniez déjà des photographies : qu’est-ce qui s’est passé entre ces deux voyages ?
J’ai commencé la photographie en 1993 avec ce premier voyage en Algérie.
Avant, j’étais guide en Asie du Sud-Est pour Terres d’aventure. J’étais en Birmanie : je me suis cassé le poignet et je ne pouvais plus travailler. L’idée qui me vient, alors que je n’ai aucune formation d’école d’art, ni de photographie, est celle de faire de la photographie. La seule culture de l’image que j’ai à cette époque me vient par le cinéma : jeune, au lycée, j’en étais fanatique, à l’époque il y avait les deux ciné-clubs à la télévision – le vendredi et le dimanche soir – que je regardais tout le temps.
Lors de mon premier voyage en Algérie, où je n’étais jamais allé, j’avais décidé de retrouver la famille, même si mon père était opposé à cette idée.
Avec le recul, je pense que la photographie était secondaire dans mon projet sauf qu’en Algérie je me présentais comme photographe ! Je pense que cela me donnait une consistance. Je crois qu’à cette période de ma vieje n’étais pas assez fort pour assumer et pour dire que j’étais là-bas pour chercher qui j’étais.
La photographie était pour vous comme une sorte de passeport…
Oui, il y avait de cela mais, au départ, je n’étais pas photographe ! Cela me donnait une raison, c’était trop dur et je ne pouvais pas l’assumer.
Bien sûr, je disais que je venais voir la famille mais je disais aussi que je venais photographier l’Algérie alors que je n’avais jamais encore réalisé de reportage.
J’avais un seul appareil photographique et un seul objectif.
Le deuxième jour, comme je le raconte dans le livre, je me suis fait attaquer dans la rue. Je me suis battu – alors qu’il ne faut jamais faire ça ! – car, dans ma tête, je me suis dit qu’ils allaient me voler mon appareil photo et que je n’allais pouvoir plus rien faire. Je me suis fait rouer de coups mais j’ai gardé l’appareil photo.
Quand je suis revenu de ce premier voyage, je n’ai même pas développé mes films. C’est un ami, un ancien iconographe de L’autre journal, qui m’a proposé de regarder cela.
Il n’y avait pas de sujet, juste des bribes, des images à droite et à gauche, dans le contexte particulier qui était celui de l’Algérie en 1993, où il était impossible de photographier, c’était très dangereux… Finalement, cet ami me conseille d’aller voir une autre iconographe à qui je montre les planches-contacts de mes vingt films. À l’issue du rendez-vous, la dame sort son carnet d’adresses et me conseille d’appeler tous ses contacts de sa part ! Libé publie ainsi deux images, L’événement du jeudi fait un portfolio et puis je pars en Angleterre où je contacte pas mal de journaux – c’était encore la grande époque des suppléments – jusqu’à ce que The Observer magazine s’intéresse à mon travail et décide de publier un portfolio.
J’ai été encouragé par des amis à continuer sur cette voie, on m’a parlé de bourses à la Drac d’Ile-de-France où j’ai déposé un dossier pour travailler sur la communauté turque en France. Et j’ai obtenu cette bourse !
Je travaille pendant un an sur ce thème et une petite exposition est enfin organisée à Paris. Göksin Sipahioglu, le directeur de Sipa, s’y rend et me propose de collaborer avec son agence.
J’ai travaillé à Sipa pendant six mois et puis j’ai arrêté parce que je ne pouvais y faire ce que je souhaitais.
Étiez-vous photographe salarié ?
Non, j’étais pigiste mais ils me donnaient du travail.
Quel genre de commandes receviez-vous ?
Pendant quatre mois il fallait photographier la vie quotidienne de l’aéroport de Roissy… J’ai cru « déprimer » !
J’arrête le travail et, du coup, je ne fais plus dephotographies. Par hasard, je rencontre un ami de Terres d’aventure qui m’annonce que les voyages en Birmanie viennent d’être relancés et me propose de travailler à nouveau avec eux. Ainsi, de 1995 à mi-1997, je redeviens guide.
Ensuite, de nouveau, cela s’arrête : je propose à mon père de faire un voyage ensemble en Algérie en juillet 1997 où il retourne pour la première fois depuis quarante-cinq ans d’absence. Lors de ce voyage, mon père annonce à la famille qu’il reviendra à l’automne pour célébrer son retour avec une grande fête, on refait ainsi un deuxième voyage en novembre 1997.
Même en ayant arrêté la photo, j’ai continué à photographier tout cela. Je prends ainsi des photographies lors de ces deux voyages.
En novembre 1997, ce même ami qui m’avait encouragé au départ me met en contact avec le service photographique de Géo : je leur explique que je n’avais pas l’argent pour développer mes quarante films mais ils m’indiquent un laboratoire où je pourrai les faire développer à leur frais. Je leur amène les planches-contacts et Jean-Luc Marty, le rédacteur en chef de Géo, me propose aussitôt un contrat pour publier ce travail car, au printemps 1998, le magazine publiait un numéro spécial sur l’Algérie qui s’appelait « L’Algérie au cœur ». Dans ce numéro, Géo a publié toute l’histoire : les deux voyages de 1997 – le retour de mon père en Algérie -, ainsi que mon premier voyage de 1993.
Suite à cette publication, j’ai gagné cinquante mille francs. Je n’avais jamais gagné autant d’argent avec la photographie !
Deux mois après, c’est au tour de la picture editor du New York Times Magazine de m’appeler pour publier un portfolio de ce travail. Ensuite, ce fut Stern, en Allemagne, The Guardian en Angleterre, et puis l’Italie… Ce travail a été publié dans beaucoup de journaux. J’avais gagné de l’argent…
Et à ce moment-là, vous sentiez-vous conforté dans la voie que vous étiez en train d’entreprendre ?
Pas vraiment, pas encore.
Encore une fois, mon ami m’a conseillé de demander une bourse au Fiacre, ce que j’ai fait pour la photographie.
Un jour, Christian Caujolle m’appelle et demande à me voir. À l’époque, je ne savais pas encore qui était ce monsieur. Cette année-là, Christian était le rapporteur pour la photographie au niveau de la Bourse et me confirma avoir été lauréat pour 1999 pour continuer le travail sur l’Algérie.
C’est à travers ce premier contact que vous allez devenir par la suite membre de l’agence VU’ ?
Fin 1999, je revois Christian Caujolle car il souhaite voir les images que j’ai réalisées grâce à ma bourse. Un hasard fait que la veille de notre rendez-vous, je dîne avec des amis qui me proposent de créer un collectif de photographes.
Le lendemain je rencontre Christian Caujolle, qui me propose d’entrer à l’agence VU’ : je refuse car je me suis déjà engagé après de mes amis photographes la veille. Quatre mois après le collectif s’arrête, mais je ne me sentais pas retourner voir Christian Caujolle, donc je continue mon travail seul…
Plus tard, Antoine d’Agata, que j’avais connu lorsque je réalisais un travail sur les femmes d’origine arabe dans la région parisienne et à Marseille, m’invite à son vernissage à VU’ – je crois que c’était à la fin de l’année 2000 – c’est à partir de là que je reprends contact avec Christian et que je rentre à l’agence.
J’explique tout cela pour signifier qu’au départ, je n’avais pas la conscience de construire véritablement quelque chose autour de l’Algérie. Tout n’était pas clair, au contraire, c’était plutôt diffus et très fragmentaire. C’est par l’accumulation des voyages, des rencontres, que ce travail s’est construit petit à petit.
La chance que j’ai eue jusqu’ici, a été de toujours pouvoir faire ce que je voulais.
Dans une émission à laquelle vous avez participé sur RFI (4), la journaliste Yasmine Chouaki, parlait assez fréquemment de photographie volée à l’égard de votre pratique. Est-ce que cela vous convient ?
Photo volée, je ne sais pas… Ce à quoi j’ai été confronté en Algérie c’est à l’impossibilité de photographier, tout du moins dans l’espace publique, car ceci n’était pas le cas dans l’espace familial, qui était ouvert…
Il a vite fallu que je m’adapte. M’adapter voulait dire travailler avec des appareils photos de rien du tout, ne pas cadrer, être toujours en mouvement…
Donc, dans un certain sens, on peut dire que ce sont des photos volées. Sauf que quand tu vas dans les quartiers très chauds : Bab El Oued, Bellecourt, etc., tu y es quand même physiquement…
Je suis un voleur ? ! Je ne sais pas, peut-être un peu… mais je restitue les photographies, donc je ne suis qu’un demi-voleur !
Plein de gens ont dit cela mais cela ne me pose pas vraiment de problème.
Cela nous amène à parler de votre pratique photographique…
Mon souci, en prenant des photographies en Algérie, était d’essayer de devenir transparent parce que c’était tellement dur… Ce que je dis toujours dans les ateliers que j’ai animés, c’est que la photographie concerne aussi la façon dont on bouge son corps dans l’espace. Pour moi, la photographie est une question de fluidité. Et ce vers quoi je voulais tendre en Algérie, c’était précisément cette fluidité. Les gens qui étaient avec moi sur place me disaient qu’ils ne me voyaient pas photographier !
Pour la traversée de l’Afrique, j’ai eu le même type de pratique : je ne dis pas que l’on ne peut pas photographier autrement sur le continent, et d’autres l’ont déjà montré – en s’installant dans un quartier, en étant identifié et, au bout de quelque temps, des choses vont se passer, c’est certain. Mais pour mon projet de la traversée, je n’étais pas sur ce temps-là. Mon projet était axé sur l’idée du mouvement et finalement la pratique que j’ai développée en Algérie s’est prolongée sur ce projet-ci. Et cette pratique, un peu extrême, avec des appareils de mauvaise qualité, sans cadrer etc. – ne vient pas au départ par des choix esthétiques mais vient de l’incapacité à photographier en Algérie. Pour la traversée de l’Afrique, il en a été également ainsi car la pratique de la photographie y reste extrêmement compliquée.
Pensez-vous que vous pourriez envisager d’autres types de pratiques photographiques en changeant de cadre de travail ?
Oui, cela peut arriver sauf que maintenant je suis plutôt tourné vers le cinéma, la vidéo et d’autres choses encore. Je me suis aperçu que la photographie m’ennuyait un peu.
En septembre 2009, j’ai été invité à un congrès à New Castle où étaient invités plusieurs photographes et artistes autour de la thématique des droits de l’homme. Il y avait notamment deux artistes qui venaient du Chili et d’Argentine, Marcelo Brodsky et Alfredo Jaar. Ce sont des gens qui font des installations, de la peinture, de la vidéo, qui écrivent… Pour ma part, être confronté à l’œuvre de tels artistes me nourrit, m’enrichit beaucoup plus qu’en visitant simplement une exposition de photographies.
Je me rends compte que les textes, les vidéos, les films Super-8 ouvrent sur autre chose. Par exemple, le travail que je mène actuellement en Algérie c’est de collecter les films que font les Haragas. Certains d’entre eux font des films avec leur téléphone portable, qu’ils envoient ensuite au « bled ». Je suis actuellement entrain de les collecter avec l’idée d’en faire une installation.
En tout cas, lorsque je vois des artistes comme Brodsky et Jaar ou, même, lorsque j’entends parler Christian Boltanski, je trouve cela très enrichissant, de même que le cinéma… Après, est-ce que je serai capable d’aller vers cela, d’en faire quelque chose ? Peut-être que cela restera du domaine du fantasme.
En tout cas, je trouve la photographie, à de rares exceptions, ennuyante : depuis quelque temps, j’ai du mal à avoir de grandes émotions devant la photographie.
Comme j’ai un parcours atypique, je reste ouvert…

(1)  » Jours intranquilles, chroniques algériennes d’un retour « , a été présenté du 18 septembre au 14 novembre 2009, au Pavillon Carré de Baudouin, 119-121, rue de Ménilmontant, Paris 20ème.
(2) Bruno Boudjelal (textes, photographies), Disquiet Days / Jours intranquilles (avec une postface de Salima Ghezali), Londres,  Autograph ABP, septembre 2009.
(3) Gerhard Steidl est le fondateur de la maison d’édition allemande Steidl, qui publie de livres de photographies de renommée internationale et d’excellente qualité.
(4) Emission « En sol majeur » du vendredi 23 octobre 2009.
Montreuil, janvier 2010///Article N° : 9578

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