Et si les talents étaient aussi dans la marge ?

Entretien de Marian Nur Goni avec Bruno Boudjelal

Bagnolet, le 3 novembre 2005
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Photographe franco-algérien membre de l’Agence Vu, Bruno Boudjelal sillonne depuis quelques années le continent africain. Il a ainsi été amené à animer des ateliers photographiques dans les pays qu’il parcourt. Les travaux produits lors des ateliers organisés en 2005 au Gabon et au Burkina Faso seront exposés aux Rencontres africaines de la photographie à Bamako.

Comment ces ateliers de photographie en Afrique de l’Ouest ont-ils démarré pour toi ?
Le premier atelier s’est fait dans le cadre du projet Portes d’Afrique qui consistait à envoyer, entre autres, une dizaine de photographes dans des ports d’Afrique. Certains des photographes, en plus du travail à effectuer sur la ville où ils devaient se rendre, devaient animer un workshop. Ce fut mon cas : en juin 2003, j’ai réalisé à Libreville un atelier d’un mois avec des photographes gabonais. Suite à ce travail, les organisateurs des Rencontres africaines de la photographie ont pensé qu’il serait intéressant d’organiser une série d’ateliers dans différents pays et de rendre compte de la production lors de l’édition de 2005. L’idée sous-jacente est, je pense, que la majorité des grands photographes africains, du moins les anciens, ont déjà été identifiés : on connaît désormais Malick Sidibé, Seydou Keita, Ricardo Rangel, Gabriel Fasunon et les autres. En dehors de ces artistes et de quelques pays plus actifs comme le Nigeria, le Mozambique ou le Zimbabwe,  » il n’y aurait rien  » dans le reste de l’Afrique.
J’ai proposé à Simon Njami, directeur des Rencontres, d’intervenir dans les lieux dont  » on dit  » qu’il n’y a  » rien « . En effet, les personnes qui s’occupent de la photo en Afrique ont tendance à dire :  » Au Nigeria, il y a des choses, au Burkina Faso il n’y a rien, au Gabon il n’y a rien, en Centrafrique il y a Samuel Fosso, sinon il n’y a rien, en Guinée il n’y a rien, etc.  » Moi, je pense qu’il y a des choses, le seul problème c’est d’y avoir accès : rencontrer les photographes et faire en sorte qu’ils puissent travailler. Nous avons choisi le Burkina Faso parce que, d’une part, le centre culturel français de Ouagadougou était d’accord pour nous recevoir et, d’autre part, cela nous permettait de faire venir des photographes du Niger et du Togo.
Comment ces ateliers fonctionnent-ils ?
D’une durée de quatre semaines, le stage se compose de deux parties. D’abord, je montre aux stagiaires des petits films sur de grands photographes, des livres, des sites internet de différentes agences (magnum, VU) et de collectifs de photographes (Tendance floue, Tangophoto), des slide-shows, etc. Ensuite, pendant trois semaines, les stagiaires produisent des images au rythme – assez soutenu – d’un film tous les deux jours, sur un thème précis qu’ils détermineront eux-mêmes. Tous les deux jours ont lieu des séances de critique où chacun présente le travail effectué. Au départ, c’est très difficile : on ne peut pas critiquer son aîné. Mais une fois ces blocages dépassés, la parole se libère. À la fin du stage, j’ai même été obligé de modérer les critiques de certains, parce qu’elles devenaient très féroces !
Les travaux produits pendant le stage sont-ils montrés au public local ?
Au bout des trois semaines, on regarde la production photographique de chacun des stagiaires et, d’une manière commune, on réfléchit à la présentation du travail. Il est intéressant que, dans la foulée, il y ait une restitution. À Ouagadougou, l’ensemble du travail des stagiaires a été présenté sous forme d’un mur d’images de 300 photos. C’était de vrais tirages de format 30X40 fait sur place, dans un labo local. On connaît le problème des laboratoires photographiques sur le continent africain : le seul laboratoire, Picto, est basé à Cap Town. Tout le monde vous dira que si on veut faire une exposition photographique digne de ce nom, il faut faire les tirages en Europe, au Japon ou aux États-Unis. Mais à mon sens, il faut produire les images et les restituer dans les conditions du pays dans lequel on est.
Donner accès à des choses dont les photographes ne pourront plus bénéficier après mon départ n’a aucun sens : l’idée, c’est que moi je n’ai plus à revenir. Le stage sert à acquérir un sens critique mais aussi à réfléchir à la manière dont on monte une exposition. Si d’eux-mêmes ils trouvent un financement ou une commande, ils pourront reproduire cela sur place.
Évidemment, on pourra dire que les 300 tirages de l’exposition du CCF de Ouagadougou n’étaient pas toutes de qualité professionnelle. Certes, on peut faire mieux, mais l’exposition est là, et d’ailleurs on va la présenter aussi à Bamako ! L’idée de mon départ ne doit pas freiner les photographes qui restent, au contraire !
Je m’oppose à ce discours qu’on peut entendre à Bamako :  » C’est l’Afrique, les moyens sont réduits.  » Il n’y a pas de raisons ! La preuve : l’exposition à Ouagadougou était impeccable ! Le mur était propre, les images étaient fixées correctement, l’éclairage était correct, c’était comme une exposition faite en Europe. Je disais aux photographes :  » C’est à vous d’être responsables pour que vos travaux soient présentés correctement. S’ils sont présentés n’importe comment, c’est vous-mêmes qui vous plantez un couteau dans le dos.  »
Au Gabon, ce travail a continué après ton départ.
Oui. En 2003, la restitution du travail du stage se présentait sous la forme de murs d’images dispersés dans Libreville et par la projection d’un slide-show. Tous les ans au Gabon, il y a une fête folklorique appelée La fête des Cultures. En 2004, la fête ne se déroulant pas à Libreville mais à Franceville, les photographes du collectif se sont débrouillés pour avoir une subvention, cinq d’entre eux y sont allés et ont fait des images. Au retour, ils ont fait une sélection et ont refait un mur d’images et un slide-show pour présenter leur travail à la capitale. Je trouve intéressant qu’ils l’aient fait sans prévenir. J’ai découvert tout cela un an plus tard, quand je suis revenu en juin 2005 pour mon deuxième stage.
À ce propos, un attaché culturel a fait remarquer que le travail n’était pas d’une très grande qualité. Mais c’était le contre-exemple même de l’idée générale qui veut qu’une fois l’atelier terminé, c’est morne plaine. Au Gabon, non seulement le collectif a continué à se réunir, mais en plus ils ont pu mettre des choses en marche, trouver les moyens pour les faire exister et, surtout, ils se sont réapproprié ce que je leur avais transmis sans avoir besoin de me contacter ou de contacter qui que ce soit. Je trouve que c’est fantastique.
Après, effectivement, on peut dire que l’editing et le choix auraient pu être plus serrés. Mais ces photographes manquent de rencontres et de confrontations. C’est peut-être là l’intérêt des rencontres avec des personnes extérieures comme moi.
Aujourd’hui, le collectif se réunit toutes les semaines pour discuter de photo. S’ils ne montrent pas tous les jours leurs productions photographiques, c’est pour diverses raisons : ils n’ont pas les moyens d’acheter des films ou de les développer. Mais ils sont quand même là, soudés par cette envie de faire des images, d’exister ensemble. C’est déjà pas mal…
Comment ces personnes arrivent-elles aux ateliers ? Est-ce qu’elles avaient déjà une pratique photographique ?
La plupart étaient des photographes qui étaient dans la pratique commerciale. C’est la réalité du marché : le milieu de la photographie est attaché à un laboratoire où l’on va faire la pose. De temps en temps, il y aura une commande pour un congrès, un mariage, des photos d’identité. Le photographe n’a souvent pas les moyens d’user de son film pour son travail personnel, pour faire des essais.
L’intérêt de ce stage, c’est de leur donner un espace de liberté en disant :  » Vous avez des films, vous pouvez sortir de ces contraintes commerciales, ce qui ne veut pas dire qu’il faut les oublier parce que c’est cette pratique qui vous permet d’être photographe et d’en vivre. Mais sachez qu’il peut y avoir d’autres choses et cet atelier vous donne un espace pour expérimenter.  »
Ces stages ne peuvent-ils pas aussi provoquer de la frustration chez ces photographes ?
Il peut y avoir ce paradoxe : par ces stages, on les amène à pratiquer une photographie avec laquelle ils ne pourront absolument pas vivre dans leurs pays. Et s’ils prennent cette voie-là, ils seront obligés d’être en relation avec l’extérieur, par des résidences, des bourses, des achats – à l’exception de quelques pays comme l’Afrique du Sud où il y a des galeries photo, des musées, une presse. Il y a de grandes inégalités entre la famille de la photographie en Afrique et celle d’ailleurs, de même qu’au sein du continent. Tout n’est pas monolithique : il est plus facile d’être photographe en Afrique du Sud ou au Nigeria qu’au Tchad ou en Somalie.
Quelle est la réaction des photographes stagiaires, habitués à une pratique plutôt commerciale et limitée par les contraintes que tu viens de citer, à la vue des différentes pratiques photographiques que tu leur montres durant la première semaine de stage ?
L’étonnement, tout d’abord. Mais je leur dis aussi :  » Vous êtes fautifs : il n’y a peut-être pas de bibliothèques ou de musées, mais vous avez accès à internet ! Vous pouvez, une fois par mois ou par semaine, à deux ou trois, prendre une heure ou deux dans un cybercafé et consulter des images.  » Dans de plus en plus de pays, les cybercafés ont des connexions haut débit. Les photographes burkinabés me disaient alors :  » Oui, mais nous, on n’a pas d’idées…  » Je leur ai alors présenté les images de Stéphan Zaubitzer, un photographe français qui a travaillé sur le cinéma à Ouagadougou. Les photographes burkinabés n’en revenaient pas !  » Il vient chez nous faire ça, et nous, on l’a tous les jours sous les yeux, on n’a pas eu l’idée de travailler sur le cinéma à Ouaga !  » Pourtant, je suis sûr que si quelques photographes travaillaient ensemble sur le cinéma, ils trouveraient l’occasion et le lieu de présenter cela. La seule chose, c’est qu’ils n’y pensent pas !
L’intérêt de la confrontation est d’ouvrir un peu les gens et de les faire réfléchir. Un atelier de réflexion autour de l’image au sens large (qu’est-ce que c’est que de produire une image, qu’est-ce que c’est que de restituer une image) et sur son propre travail. À mon sens, la solution pour le moment sur le continent, c’est internet. Voilà des choses auxquelles les photographes que j’ai eus en stage n’avaient pas pensé.
Avec la disparition des studios, on va vers un appauvrissement de la pratique photographique : les studiotistes savaient faire un éclairage, un cadrage, composer une image, développer des films. Aujourd’hui, avec les chaînes de minilab (chaînes de développement gratuit qui viennent d’Asie), n’importe qui possédant un appareil photo devient photographe. La plupart des stagiaires ne savaient pas développer et n’avaient pas de références, alors que les anciens connaissaient Cartier-Bresson, Robert Franck… Il y a aussi la demande : quand les gens veulent à tout prix un coup de flash pour apparaître plus clairs sur la photo, la marge de manœuvre est restreinte…
Tu as évoqué la parole qui se libère petit à petit lors des séances de critique. Qu’en est-il des changements du regard ?
Au début de stage, on est dans l’Afrique exotique, sur des images de cartes postales. Je leur dis :  » C’est votre continent, votre pays, votre ville : le regard que vous portez sur votre environnement ne se limite pas au point de vue de gens qui sont en voyage touristique dans leur pays. Vous avez des propos autrement plus intéressants !  » Cela pose débat, on a beaucoup discuté, c’était mouvementé.
Y a-t-il parmi ces stagiaires des personnes qui viennent d’autres horizons ?
Les stages sont destinés aux photographes, mais je reste très ouvert. Dans les deux cas, il y a eu des plasticiens et même des amateurs. Ce n’est pas toujours évident, mais c’est intéressant de confronter des photographes et des plasticiens qui n’ont pas la même pratique, de faire cohabiter des gens qui ne sont pas forcément du même horizon. Je sais que d’autres photographes ont des critères plus serrés pour les ateliers qui sont ouverts uniquement à des photographes plutôt connus.
À Libreville, en juin 2005, quelqu’un est venu me voir cinq soirs de suite alors que les inscriptions étaient déjà closes. Évidemment, au bout de cinq fois, je l’ai pris ! Finalement, il a fait un travail très intéressant. C’est toujours difficile de dire non, d’autant plus qu’il n’y a jamais eu de stages de photographie au Gabon, ni au Burkina. Dans la mesure du possible et dans la limite des coûts, j’essaie d’être ouvert. Le bénéfice sur l’achat des films en France me permet de faire travailler un ou deux photographes de plus sur le terrain.
Comment circulait l’information sur ces ateliers ?
Pour l’atelier de Ouagadougou, il y avait des Togolais qui étaient déjà au Burkina Faso. Nous avions aussi un accord entre le CCF local et le Centre franco-nigérien de Niamey qui a envoyé cinq photographes. Les Burkinabés ont été informés par le bouche à oreille.
Quel a été l’apport de ces stages pour ton propre travail ?
Des rencontres humaines, avant tout. Les ateliers m’ont aussi aidé à être plus clair par rapport à mon propre travail sur l’Afrique. Au Burkina Faso, j’ai rencontré Paul Kabré, un photographe d’une quarantaine d’années, de Bobo-Dioulasso, qui n’a pas participé au stage. Il est venu me voir en disant :  » J’ai un studio à Bobo, je travaille depuis longtemps sur les fous à travers le pays « . Avec, comme point de départ, une histoire très personnelle. Tout le monde semble être d’accord pour dire qu’il est rare en Afrique de rencontrer des photographes qui développement un travail personnel. Lui en était le contre-exemple parfait.

///Article N° : 4127

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