Cap sur la capitale ou la BD au Zaïre

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La réédition de Cap sur la capitale en 2017 dans la collection L’Harmattan BD participe de la valorisation du patrimoine graphique du continent entreprise par celle-ci depuis quelques années. Christophe Cassiau-Haurie revient sur ’importance de la parution de cet album à l’époque et en profite pour dessiner le paysage de la BD « zaïroise » de l’époque[1].

La République démocratique du Congo (RDC) est une grande pourvoyeuse de talents en matière de bande dessinée. Au vu du nombre d’auteurs publiés en Europe (Barly Baruti, Pat Masioni, Thembo Kash, Albert Tshisuaka, Fati Kabuika…), on peut même estimer qu’il s’agit du pays le plus prolixe du continent. Pourtant, le nombre d’albums publiés en RDC est faible, en comparaison de pays comme le Cameroun, la Côte d’Ivoire ou Madagascar. Si c’est au Congo belge qu’est sorti, à l’époque coloniale (en 1956), le premier album individuel édité en Afrique : Les 100 aventures de la famille Mbumbulu[2], l’époque zaïroise ne fut guère prolifique en matière de BD. Le manque de soutien public, la censure et des problèmes récurrents de papier expliquent en grande partie cette situation. Si le journal Jeune pour jeune connut de beaux succès pendant près de dix années, avant de disparaître en 1978, victime de tracasseries administratives, il faudra attendre plus de vingt années pour qu’un nouvel album sorte, à savoir  Le portefeuille (1978), qui se situait dans la série des Aventures de Mata-Mata et Pili-pili. Œuvre de Mongo Awaï Sisé qui éditait l’album au sein de sa propre maison d’édition, Mongoproduction, Le portefeuille amenait le lecteur dans la société zaïroise de l’époque, Mongo Sisé égratignant au passage la course vers le profit. L’ouvrage eut également beaucoup de succès.

Par la suite, il y eut d’autres albums publiés dans le pays durant la décennie des années 80, en particulier des albums publicitaires : La sotraz en bande dessinée (de Wasukama Juze), Le Sida en bande dessinée (de Luyeye Beketch), Le temps d’agir et La pisciculture au Zaïre (de Barly Baruti) mais aussi des albums de fiction : La voiture c’est l’aventure (Barly Baruti), Les aventures de Fonske chez les gorilles (René Henrard dit Kasuku), Un prétendant (de Luyeye Beketch) ainsi que plusieurs albums des séries Bingo et Mata-Mata et Pili-pili (dont Le boy) de Mongo Sisé…

« La République démocratique du Congo (RDC) est le pays le plus prolixe du continent africain en matière de bande-dessinée. »

C’est dans ce contexte que parut un album en province : Cap sur la capitale de Tchibemba (dessins) et Kyungu Mwana Banza (dialogues), édité en 1985 à 2000 exemplaires brochés et 200 cartonnés par le Centre culturel français de Lubumbashi. Tchibemba (Léon Tshibemba Ngandu-Mbes), l’auteur, est diplômé de l’Académie des beaux-arts de Lubumbashi et de l’École supérieure d’art et design de Saint Étienne (France). Il exerce divers métiers en tant que dessinateur, d’abord pour le département biologie de l’université de Lubumbashi, puis pour divers magazines locaux. Il y illustre Kizito l’un de nous, et assure le feuilleton Les trafiquants de la mort. Grâce à une bourse, il s’installe en Grèce en 1988 où il obtient un diplôme de langue grecque moderne à l’université Aristote. Il commence par enseigner les arts à l’école française de Thessalonique avant d’être caricaturiste pour le quotidien grec Makedonia. Il y poursuit une carrière un peu en marge de la sphère franco-belge et publie localement deux albums en français : Le Mystère de la victoire, édité par l’Institut français de Thessalonique en 1990 et Sur la piste du trésor (1995) ainsi que trois bandes dessinées en grec aux éditions Dynamitis. Par ailleurs illustrateur pour divers supports, il collabore avec des architectes pour les dessins d’extérieur et d’intérieur de bâtiments. Ce dessinateur de talent s’essaie également avec bonheur à d’autres domaines : peinture, illustration, affiche, dessin animé… En 2009, il décide de s’installer en Belgique et sort un album sur l’immigration chez Coccinelle, Des clandestins à la mer, les tribulations de Yado sur un scénario du Congolais Pie Tshibanda. Cette même année, les Éditions du Taupinambour (France) rééditent Cap sur la capitale.

Georges Kyungu Mwana Banza, qui a écrit les dialogues de cet album[3], est actuellement journaliste à Lubumbashi, Ses premiers essais dans le 9ème art remontent à l’année 1977 où une histoire qu’il a scénarisée, intitulée Reconnaissance, connais pas, est publiée dans la revue Mwana Shaba. Il continue à scénariser des histoires courtes pour Mwana shaba jusqu’au début des années 90. Il participe également à l’unique numéro de la revue locale de BD Alama, sorti en 1984. En 1985, il scénarise Les orphelins d’Ombakai, avec Kaïnda Kalenga aux dessins, publié aux éditions Saint Paul.

Cap sur la capitale traite des aventures de deux jeunes villageois déterminés à quitter leur village en laissant derrière eux parents et amis pour aller chercher fortune dans la capitale. Comptant sur la fameuse solidarité familiale, ils sont accueillis dans la capitale et embauchés. La vie en ville n’est pas si facile cependant et les deux héros seront victimes d’escrocs, de charlatans, de marabouts et de voyous, toute une panoplie de gens malhonnêtes auxquels, ils opposent leur dynamisme, leur courage et leur honnêteté. Reflet d’une époque, tout l’album développe une comparaison permanente entre mode vie  urbain et rural.

De fait, Cap sur la capitale constitue un ovni dans le paysage du neuvième art africain. Tout d’abord, parce que cet album a été édité dans une ville de province, phénomène rarissime en Afrique où les quelques éditeurs actifs dans le milieu de la BD sont toujours situés dans la capitale. Cela illustre d’ailleurs bien l’effervescence intellectuelle qui existait à Lubumbashi dans les années 80[4]. Ensuite, parce que le sujet abordait un phénomène peu présent dans la BD d’Afrique[5], à savoir l’exode rural qui a frappé les pays africains dans les années 70 et 80, exode qui précéda la grande vague migratoire des années 2000 vers l’Europe. Considéré comme un album prémonitoire de ce fait, il faudra attendre 2012 pour que ce sujet soit à nouveau abordé par un auteur africain[6]. De plus, édité à Lubumbashi, Cap sur la capitale fut peu diffusé à Kinshasa et dans le reste du pays. Cela, associé au parcours de Tchibemba émigré en Grèce dans la foulée, fit que beaucoup d’amateurs africains de BD ont entendu parler de cette œuvre sans jamais l’avoir vue. La réédition chez Taupinambour ne permit pas de pallier cette situation, du fait de la diffusion très confidentielle de cet éditeur.

Enfin, la qualité graphique de l’album et son audace stylistique, associées à l’originalité de l’histoire en font un album à part dans le paysage de la BD d’Afrique.

Suivant en cela la même démarche entreprise pour Mokanda illusion de Mongo Sisé, nous avons décidé de rééditer cet album chez L’harmattan BD afin de rendre celui-ci accessible aux générations actuelles. L’objectif est également de montrer au public africain et occidental que le neuvième art africain a aussi un patrimoine, des œuvres de référence et des dates importantes. Cela s’est fait au prix d’un effort pour Tchibemba qui a repris son lettrage, dessiné une nouvelle couverture et allégé quelque peu les dialogues, afin de les rendre plus lisibles pour le lecteur actuel. Il ne nous reste plus qu’à vous souhaiter un bon voyage dans le Zaïre du maréchal Mobutu, un pays qui croyait encore en son destin.

 

Christophe Cassiau-Haurie

 

[1] Article initialement publié en préface de l’ouvrage et revu pour Africultures.com.
[2] Celui-ci rencontrera énormément de succès et les 9000 exemplaires exclusivement vendus au Congo belge, seront épuisés en quelques semaines.
[3] Le récit est à l’origine de Tchibemba qui a écrit la première partie du scénario puis a fait appel à Kyungu Mwana pour les dialogues.
[4] Lubumbashi abritait la faculté de lettres de l’Université nationale du Zaïre.
[5] Ce sujet a également été abordé avec beaucoup de succès par Maïga et Apollos avec la série Dago dans l’hebdomadaire Ivoire dimanche ainsi que par Mongo Sise dans Bingo en ville (1981).
[6] En l’occurrence par l’artiste ivoirien Benjamin Kouadio, aujourd’hui décédé, dans Les envahisseurs (L’harmattan BD, 2012).

 

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