« Ce qui m’intéresse, c’est de travailler sur des énergies »

Entretien d'Olivier Barlet avec Dyana Gaye à propos de "Un Transport en commun"

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Avec « Un Transport en commun », vous visitez tous les genres. Les huit chansons du film puisent dans la romance, le jazz, le blues, le rock, la soul, etc. Sachant que six sont en français et deux en wolof, qui convoquent aussi des percussions. Quelle était votre volonté ?
Au départ il y avait une irrésistible envie de visiter la comédie musicale dans sa plus grande tradition. D’un point de vue musical, cela voulait dire aller vers quelque chose de très large en convoquant une grande formation. Mais ce qui me semblait intéressant et important ici c’était d’aller trouver pour chaque personnage son expression musicale, la plus juste possible, avec des sonorités qui correspondraient à leur humeur, leur émotion, leur trajectoire au moment où le film se déroule.
Le personnage de Malick, qui s’apprête à émigrer en Italie, est déjà presque là-bas, en même temps avec une vision assez passéiste de l’Italie. Il chante un twist dans lequel résonne aussi une mandoline, ce sont des sons qu’il aurait pu entendre au détour d’un vieux transistor. Mme Barry, tenancière du salon de coiffure, est dans un registre Jazz qui aurait pu être lyrique aussi, avec cette coiffe qui m’inspirait un personnage de Castafiore… Elle chante le blues, ses regrets, notamment l’éloignement de ses enfants. Ce n’était donc pas une volonté de départ de visiter différents genres musicaux mais plutôt celle d’être au plus près des personnages. Avec le compositeur, Baptiste Bouquin (dont c’est ici notre troisième collaboration après J’ai deux amours et Deweneti) nous avons réfléchi chaque morceau en fonction des personnages mais aussi des situations car on passe de chansons intimes à des chansons de groupes chorégraphiées qui ne nécessitent pas la même instrumentation. La musique originale du film est interprétée par une trentaine de musiciens dont le Surnatural Orchestra et L’Ensemble Les Cordes.
Votre culture cinématographique, c’est aussi la comédie musicale, Chantons sous la pluie et Jacques Demy ?
Oui, c’est tout ça, c’est Fred Astaire et Ginger Rogers, c’est Vincente Minelli… Ce sont mes plus vieux souvenirs de cinéma et je crois que mon désir de cinéma vient de films musicaux, de Peau d’âne, du Magicien d’Oz, de West Side Story… Il y a très longtemps que je voulais faire une comédie musicale, mais c’est un genre très difficile à mettre en œuvre. J’ai étudié le cinéma mais aussi en parallèle la musique et la danse : ce film c’est pour moi une formidable occasion de réunir toutes mes passions.
Pour chanter et danser vous avez choisi des non professionnels, des gens de la rue. Cela se voit et cela s’entend. Vous avez choisi ainsi une fragilité.
Absolument. Le casting est composé de non professionnels, en dehors du chauffeur, Umban Gomez De Kset, qui est un ancien du théâtre Daniel Sorano de Dakar mais aussi un chanteur qui se produisait dans les années 70 avec le West African Cosmos en compagnie de Wasis Diop… et de mon père Ayib Gaye à la basse. Mon choix de départ n’était pas de travailler avec des non professionnels mais cela s’est imposé au casting : il y avait des comédiens mais après avoir vu des centaines de personnes, il y avait des évidences. Ce qui m’intéresse la plupart du temps, c’est de travailler sur des énergies. A partir de ce postulat, je ne me suis pas forcément retrouvée confrontée à des professionnels mais avec des gens qui avaient du désir. Il y avait peu de temps, peu de moyens. Il fallait aller vite et donc que l’énergie soit là dès le départ. On ne pouvait pas attendre : il fallait aller au charbon très vite ! Pour la plupart, c’est une première expérience de cinéma.
Aussi bien au niveau du chant et de la danse ?
Oui, sauf pour l’une des deux sœurs, qui se trouve être ma sœur, et qui est danseuse et chorégraphe. Elle a réalisé toutes les chorégraphies du film que l’on a réfléchi comme la musique en fonction des personnages, mais aussi des comédiens. Car plus que des chorégraphies il s’agissait au départ de développer leur mode d’expression corporelle …
C’est un gros travail de préparation !
Oui, très long. L’enregistrement de la musique s’est fait en amont du tournage. On a tourné le film en play-back. C’est un gros travail pour les comédiens d’arriver à chanter en play-back ! Baptiste Bouquin, le compositeur nous a accompagnés tout au long du tournage ce qui a été très précieux dans le travail avec les comédiens. Quatre d’entre eux sont de Paris : on avait donc pu commencer le travail en amont avant de le faire avec les comédiens sénégalais sur place. On a eu une semaine de laboratoire intensif qui consistait principalement à mettre en place les tableaux musicaux, les chorégraphies, avec quelques danseurs professionnels qui apparaissent dans les vues d’ensemble à la gare routière ou sur les capots des voitures.
Comment avez-vous pu tourner dans le chaos de la gare routière de Dakar ?
Je ne dirais pas que c’était simple. D’ailleurs, rien n’était simple sur ce film, entre la route et les tableaux chantés. Mais bizarrement, cela s’est fait assez simplement à la gare routière. On a loué un espace qui nous a été réservé durant 4 ou 5 jours. Quand on a posé les décors et fait tourner la musique, cela a bien sûr attiré les foules autour mais la vie de la gare a continué. Les « 7 places » se remplissaient autour de nous, avec une centaine de clients, de rabatteurs ou de chauffeurs qui regardaient très respectueusement en attendant leur départ, et participaient même car beaucoup de figurants du film sont des gens de la ville de Dakar ou qu’on a pu croiser sur la route. Quand on arrive sur un décor au Sénégal, on vous fait comprendre qu’on est chez eux : il faudra faire avec eux. Cela peut être perçu comme une contrainte mais je considère que c’est une force car la nature de ce qu’on est en train de filmer prend toute sa dimension. Les arrière-plans sont chargés de réalité.
Le tournage a eu lieu au moment du grand Magal de Touba, le pèlerinage mouride qui chaque année vide Dakar avec tout le monde sur les routes !
Cela a été au départ la source de beaucoup d’angoisses qui se sont résolues. On a tourné quelques séquences sur une route parallèle, celle de M’bour. Au moment de l’incident des pastèques, un car qui remontait vers la Mauritanie s’est échoué sur notre décor avec 150 personnes à bord. Parti dans le ravin, ensablé… rien de grave mais il a fallu, avec le camion qui sert dans le film, tirer ce car pour l’en sortir.
Et vous ne l’avez pas utilisé dans le film ?
Non, on ne l’a pas filmé ! On n’a pas eu le temps : c’est arrivé trop vite !
Le film a été présenté en première mondiale à Locarno, pas encore au Sénégal ?
La première y est prévue pour le 19 décembre 2009.
Pensez-vous qu’au Sénégal on va vous reprocher de ne pas avoir mis que de la musique africaine ?
Certainement ! Et certainement aussi parmi le public occidental !
Et vous assumez ?
Complètement !

Apt, novembre 2009///Article N° : 9013

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Un transport en commun




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