[Chronique avec audio] Évelyne Trouillot aux prises avec une trouble gémellité

Les jumelles de la rue Nicolas, éditions Project’îles, 2022

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Évelyne Trouillot est écrivain, dramaturge et poète, auteure notamment de La Mémoire aux abois paru en 2010. Elle a également écrit pour la jeunesse et publie en cette rentrée 2022 un nouveau roman aux toutes récentes éditions Project’îles.

L’histoire qu’Evelyne Trouillot raconte dans Les Jumelles de la rue Nicolas plonge aux racines de la spiritualité haïtienne, dans un syncrétisme entre catholicisme et vaudou, où l’on voit naître le même jour et avec des traits si semblables qu’ils en paraissent surnaturels deux jumelles issues pourtant de deux ventres différents. Leur père, celui dont elles ont tout hérité, Étienne, qui n’apparaît néanmoins que comme une silhouette indécise, portée tout entière par son goût pour les femmes et sa propension à semer des rejetons dans les quartiers les plus populaires de Port-au-Prince, s’est réjoui de cette double naissance et lui a donné sa qualité primordiale de prodige :

« Te souviens-tu de ma première visite à la maison de la rue Nicolas ? Étienne était venu me chercher ce dimanche-là et il avait pris un taxi depuis la rue des Fronts-Forts à quelques mètres de chez les cousins de maman. Il n’arrêtait pas de parler dans le taxi, prenant à témoin le chauffeur en lui répétant que c’était un signe de chance extraordinaire que ses deux filles de mères différentes, naissent le même jour et se ressemblent autant. « N’est-ce pas que j’ai de la chance, mon frère ? N’est-ce pas ? N’est-ce pas qu’elles sont bénies toutes les deux et auront des destinées remarquables ? » Et l’autre acquiesçait d’un air amusé. » (p. 18-19)

Mais, pour l’une comme pour l’autre, ce père si visiblement heureux sera singulièrement absent. Mort prématurément, il laisse la place à Rose-Marie, son épouse, mère de Lorette, marâtre de Claudette. Mises au contact l’une de l’autre, celles qui auraient pu se détester tout de suite (l’une est demie, l’autre est la légitime), ne peuvent faire autrement que s’aimer. Vraies ou fausses marasa, jumelles trop flagrantes et trop conscientes d’être un miroir l’une pour l’autre, leur complicité et leur affection ne sont cependant pas dénuées d’ambiguïté, comme si chez elles, seule l’enveloppe était la même. Et c’est finalement d’autant plus troublant de se sentir à ce point identiques et opposées, surtout que le destin joue sa partition également et que c’est la paria, la « demie », qui a naturellement l’air et la mise d’une petite fille sage, brillante et bien élevée, comme on doit paraître dans les bonnes familles, tandis que Lorette se détourne très vite des études, devient contemplative et découvre plus tôt que sa jumelle la sensualité. Il faut dire que là aussi, on ne peut pas faire plus aux antipodes. Lorette semble une séductrice née qui trouve sa sœur froide, alors que cette dernière comprend un peu plus tard que seule la peau des femmes est capable de faire frémir la sienne. Fortes de leurs contradictions qui les enrichissent, les deux adolescentes, d’abord pour jouer, passent leur temps à échanger leur vie. Tout le monde s’y fait prendre et n’y voit que du feu. Mais tout s’emballe et l’inversion devient soudainement dangereuse, comme si elles n’en revenaient jamais entièrement, emportant des petits bouts d’elle-même et de l’autre, les rendant plurielles, non plus deux jeunes filles complices, mais un nous indivis, sans doute trop lourd à traîner et qui ne pourra pas supporter longtemps le poids de la raison. La suite est une chute prévisible et précipitée dans la folie. Au fil des pages et de ces deux voix alternées et si proches, une question demeure. Qui manipule qui ? Les jumelles jouent-elles avec leur double un jeu trouble ? Sont-elles le jouet de Rose-Marie, qui ne sait plus laquelle elle déteste le plus ? Ou la vérité se trouve-t-elle dans le lakou familial, au fond d’une maisonnette obscure et délabrée et entre les mains de la vieille Man Vonne ? Au lecteur de le décider, s’il s’engage au seuil de ce récit, l’un des premiers de la collection Tantara, à laquelle nous souhaitons une longue existence.

 

Annie Ferret, le 26 septembre 2022

Évelyne Trouillot, Les jumelles de la rue Nicolas,

éditions Project’îles, 2022

extrait lu p. 56-57

 

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