Comment faire un bon film sans fric ?

Entretien d'Olivier Barlet avec Djinn Carrénard à propos de "Donoma"

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Voilà un film fait sans aucun budget ! Comment est-il possible de faire un bon film sans fric ?
Avec comme matière première, la passion ! C’est vraiment très difficile. Sur un an, on n’a pas vu le temps passer. Je sais toucher la passion des comédiens mais pas celle des techniciens. S’ils ne sont pas payés, cela peut vite devenir difficile. Je me suis donc dit : aucun technicien, juste moi ! Du coup, j’ai fait le son, le cadrage, le montage, etc. Avec les comédiens, il y a eu la phase des préparations durant laquelle on a mis au courant le public qu’on bossait sur le film, notamment par le biais des réseaux sociaux. On a mis en ligne des vidéos qui présentaient les comédiens, moi, le film qu’on allait faire ensemble. On s’est retrouvés dans un truc qu’il fallait terminer ! C’était lancé. On n’avait pas tourné un seul plan mais tous les amis des comédiens leur demandaient déjà où était le film. C’était comme un verrouillage qui nous obligeait à poursuivre l’aventure !
Ils étaient pris au piège !
Oui, et moi aussi en tant qu’instigateur ! J’avais des expériences de courts métrages qui ne se sont pas terminés à cause de difficultés rencontrées. Là, on était tous dos au mur. J’avais de petites économies que j’ai toutes mises dans la caméra. J’étais dos au mur aussi. Quand on est passé à la phase de réalisation, j’ai demandé à chaque couple du film de me bloquer quinze jours de disponibilité où l’on essayait de tourner un maximum des plans de cette histoire. Qu’on ait terminé ou pas, on passait au bout de ces quinze jours au couple suivant. C’est donc de la passion et de l’organisation. On a fait les quatre couples (il y en a un qui a sauté ensuite), soit deux mois et il restait le mois d’août pour faire les scènes qui restaient à faire et on a tourné non-stop tout le mois car la plupart des comédiens étaient libres. Et voilà le film tourné. Côté salaires, il n’y en a pas, c’est la passion. Côté techniciens, c’est la débrouille, l’autoformation. Pour le son, j’apprenais le logiciel à minuit et à six heures du matin, il fallait que j’aie fini le travail sur le son ! J’apprenais jusqu’à trois heures et le réalisais ensuite.
Le son est étonnamment bon dans le film. Il n’est pas pris à la caméra ?
Le son, je l’ai fait avec des micros sans fil, ce qui m’a permis de me passer d’un ingénieur. Ils avaient des micros cravate et j’avais le casque pour vérifier. Donc passion et organisation ! Il fallait suivre un rythme car il ne fallait pas que les comédiens s’essoufflent. Un jour, on a fait une télé dans un talk show sur France 4 et ça a donné une grosse bouffée d’énergie à tous les comédiens. On avait fait un court métrage qui était comme une introduction au long, et qui s’est trouvé en première page de Dailymotion. En un week-end, on avait pris 25 000 vues. C’étaient des petites choses qui motivaient ! La motivation était vraiment dans l’accrochage du public !
J’ai noté que tu remerciais Facebook au générique !
Oui, c’était essentiel. Cela a été au-delà. Au niveau de la promotion, on a cherché les journalistes sur Facebook, on leur parlait du projet, etc. Il y a une période de travail de fond pour les intéresser. On maintenait le lien et quand la sélection Acid est venue à Cannes, ça s’est concrétisé car même si le sujet les intéresse, il leur fallait une accroche d’actualité pour ne pas parler de quelque chose d’invisible. Même les comédiens voyaient l’engouement de leurs amis. Ceux dont le groupe d’amis n’y croyaient pas trop étaient les moins motivés !
Tu fais l’écriture, la réalisation et le montage mais tu disais effectivement que ce sont les comédiens qui font le film. L’improvisation représente un gros travail avec eux avant le tournage proprement dit. C’est comme un travail d’actors studio, mais ce ne sont pas de professionnels.
Très peu sont dans des cours d’art dramatique. Leur travail de comédien est essentiellement avec moi. On a commencé par un travail collectif où ils ne savaient pas trop où on allait au niveau de l’histoire. Cela leur permettait de prendre leurs marques dans la façon d’apprendre à se concentrer pour amener tout le monde sur un langage commun : rester concentrés entre deux prises par exemple. On faisait des improvisations et cela donnait un échange d’énergie qui me permettait de voir là où ils en étaient. Mon travail était ensuite d’adapter leur rôle en fonction. Une fois cette préparation terminée, le travail était sur des scènes précises. Comme pour le scénario, j’arrêtais quand je sentais que c’était presque prêt et leur demandait de revenir avec les costumes. Il arrivait qu’on tourne sans qu’ils le sachent. De même, ils ne savaient pas toujours ce que devenait leur personnage. Je ne leur donnais que ce dont ils avaient besoin pour continuer.
J’imagine que ce travail permettait de favoriser le contact physique qui est difficile à vivre quand on n’est pas acteur.
Exactement. Et cela concernait notamment les scènes d’amour. Je n’en avais jamais tourné avant. Certaines sont assez crues. L’appréhension était surtout de mon côté. J’avais besoin de me rassurer en suivant un cheminement. Des barrières physiques étaient brisées par des exercices. Cela permettait d’aborder le tournage de façon plus zen !
As-tu une forme de contrat avec les comédiens, un pourcentage sur les recettes ?
Oui, restons optimistes ! On va partir sur une rémunération par pallier de recettes. Si le film marche, cela pourra aller au-delà de ce qu’ils auraient gagné sur cachet.
Tu vois quel avenir au film ? Salles, festivals, télés ? Avec 2 h 14, on est dans un format précis.
Je me vois faire des festivals jusqu’à avoir la distribution dont j’ai envie, c’est-à-dire avec une promotion correspondant au film et qui ne ment pas aux gens. Je ne cherche pas spécialement les prix dans les festivals, je préférerais une vraie sortie en salles qui ouvrira éventuellement la porte des télés. On pourrait le sortir en VOD mais le cinéma est né dans le collectif. Si le film est innovant, ce serait un peu triste qu’il ne soit pas vu ensemble.
Tu mélanges les registres de langage, du littéraire à l’impro très jeune et « banlieue ». As-tu suivi un projet, une méthode ?
Ma mère était prof de lettres, d’où sans doute mon goût pour les phrases bien construites. J’adore Cyrano de Bergerac ! C’est un des premiers films dont je me rappelle. On voit souvent des films qui suivent l’exigence de la belle lettre mais ne s’y hissent pas, si bien que leur langage est censé être le langage commun mais reste en décalage, ni beau ni vrai. J’ai préféré faire soit beau soit vrai et crédible. Et dans le beau, créer une sublimation pour un grand écart entre le beau improbable et le réaliste extrême. L’alliance des deux restaure la fiction alors que le côté réaliste tendait vers le sentiment documentaire.
Ces couples explorent la passion. Quelle était l’urgence du sujet pour toi ?
Pendant longtemps, je croyais être un expert au niveau du couple ! Je savais comment ça fonctionne. Et puis, en tombant amoureux, je me suis aperçu que je n’y connaissais rien et que personne n’y connaîtra jamais rien ! Cela a commencé à me travailler et toute ma créativité s’est orientée vers le couple, et au-delà le rapport humain. Je suis d’une famille haïtienne très croyante. Je vivais ce paradoxe de ne pas croire moi-même mais de pouvoir ressentir ce qu’est la foi. Si je vois les gens prier, je peux avoir des frissons liés à la foi alors que j’ai un regard ironique. Il était essentiel pour moi de montrer ce côté schizophrénique qui peut allier un côté trivial (l’enseignante dans le film), un côté romantique (la photographe) et un côté spirituel (la sainte). J’ai fait du rap, j’ai dû lire une dizaine de bouquins alors que ma mère est prof de lettres… Je voulais témoigner de ce paradoxe !
Le travail avec les comédiens convoquait-il aussi leur histoire personnelle ?
Pour certains, leur rôle correspondait à l’état mental dans lequel ils étaient à ce moment-là. Ce n’était pas par hasard vu le travail qu’on avait ensemble. C’est cette corrélation que je cherche.
La spontanéité et la complexité se retrouvent à l’image : des plans séquences virevoltant en caméra portée, en une écriture apportant une homogénéité de style.
C’est ma façon de tourner en général car je cherche un rythme. Dans les mouvements de caméra, dans les coupures, dans un rapport assez artisanale. Mais cela m’intéresserait aussi de tourner un film avec la caméra sur pied : j’aimerais bien voir comment je m’exprimerais ainsi.
On sent à travers le cadre et des plans qui sont des photos filmées ton sens de la photographie.
Mon père m’a appelé Jeanloup, mon vrai prénom, en référence à Jeanloup Sieff. Il était passionné de photographie, mais frustré car il était médecin et n’a pu le vivre à fond. Je n’ai jamais eu la patience qui m’aurait permis d’actualiser cela et un jour, un cadreur m’avait fait remarquer que mes cadres ne racontaient pas assez quelque chose. J’ai donc travaillé en ce sens. Aujourd’hui, tant que je n’ai pas le sentiment d’avoir le bon cadrage, je me déplace et cherche.
Le silence est là, mais aussi une musique un peu planante qui donne une tonalité globale du domaine du spirituel ou du mystique malgré des échanges parfois hystériques.
Ce que j’apprécie dans la musique de Frank Villabela, c’est qu’elle n’a rien de redondant. On pourrait l’appliquer sur d’autres scènes sans qu’elle ait cette résonance presque chrétienne. Il m’est arrivé de changer des musiques pour changer l’ambiance d’une scène, comme pour restaurer de l’angoisse dans la rencontre du passager du RER avec la sainte.
Cela nous ramène au double niveau permanent du film : les personnages sont sans cesse remis en cause dans le rôle qu’ils prennent et se font sans arrêt remettre à leur place.
Oui, tous les personnages sont remis en question. Ils ont deux faces, l’une à laquelle on s’attache et l’autre qui pose problème, en dehors du personnage du la sainte qui par définition n’a pas de face négative. Une autocritique personnelle se glisse dans chacun des personnages pour intégrer le point de vue de l’autre personne, ce qui ramène à une complexité.
Penses-tu que ton origine haïtienne joue un rôle dans ton écriture et ton approche ?
Oui, un rôle essentiel. En créole haïtien, un neg est un homme. Un neg rouge sera aussi bien un Noir clair de peau qu’un Blanc. C’est en quittant Haïti quand j’avais 11 ans que j’ai pris conscience de cette façon de voir les choses. Cela m’a aussi confronté au racisme, notamment des Noirs envers moi comme en Guyane par rapport au fait que j’étais Haïtien et très foncé de peau. Puis ce fut Paris, avec un racisme plus « classique ». A chaque fois, il faut se positionner face à un amour et en même temps un rejet vis-à-vis d’Haïti. Il y a toujours à la fois admiration et mépris, amour et haine. Au final, ça conduit à mettre de l’humour et de la légèreté un peu partout, comme ces écrivains haïtiens qui parlent avec humour de la dictature duvaliériste. Un rire qui ne prend pas forcément position mais qui révèle les paradoxes !

Cannes, 14 mai 2010///Article N° : 9526

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