Faire l’amour (FLA), de Djinn Carrénard et Salomé Blechmans

Déconstruire, disent-ils

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Présenté en ouverture de la Semaine de la Critique au 67ème Festival de Cannes de mai 2014 sous le titre FLA (faire : l’amour), le deuxième long métrage de Djinn Carrénard, cette fois cosigné par Salomé Blechmans pour la direction artistique, est un film inconfortable et puissant, profondément contemporain et dérangeant, qui a à la fois agacé et marqué les festivaliers. (cf. [article n°12250]) Il sort enfin le 3 février 2016 dans les salles françaises, dans une version réduite de 3 à 2 h.

Carrénard irrite : le nouvel espoir du cinéma français va là où on ne l’attend pas. Il s’accroche à sa démarche de cinéma guérilla et la pousse à bout, dans un film qui durait 3 h dans sa version présentée à Cannes et qui a été ramenée à 2 h pour sa sortie en salles. Un conflit ne vient pas en quelques minutes, sinon ça ferait cliché. Or c’est ça le sujet du film : entre les hommes et les femmes, on n’y échappe pas mais c’est difficile. Il faut le temps que ça s’engraine, que la tension monte, que les mots se lancent et se crachent, qui remplacent les coups mais ne sont pas moins violents. Mais il n’y a pas que les mots : il y a les attitudes, les gestes, les regards… L’ambition de Djinn et Salomé (dorénavant couple dans la vraie vie qui tourne à deux caméras) est de saisir ces surgissements d’intensité que portent les corps en action. C’est dans ces instants que s’exprime le désarroi, ce spleen moderne qui saisit les hommes partagés, qui ne savent plus décider, qui semblent se laisser emporter par ce qui se propose dans l’instant, qui le regrettent, reviennent sur leurs pas, là où ne les attend que ressentiment d’avoir été lâché.
Parce que des deux côtés, hommes et femmes, il y a de la douleur à la clef. Dans cette technique d’Actor’s Studio où les comédiens épousent leur personnage dans l’improvisation, l’objectif est de saisir la vérité de cette douleur. Cela passe par des scènes qui durent, forcément inégales mais souvent traversées par des éclairs de justesse qui ne peuvent surgir que de la sincérité. Cela passe aussi par une caméra proche de la peau, qui épouse les gestes sans forcément chercher la beauté, une image qui ne craint ni le grain ni le flou, une chorégraphie très étudiée qui porte la montée en intensité, des éclairages qui approchent parfois la cruauté du reportage, lorsque dans ces lumières naturelles une lampe est accrochée à la caméra et flashe les visages. C’est ensuite un montage très élaboré où le rythme sera celui des corps en mouvement pour accompagner les tensions mais aussi pour mettre en exergue les temps d’attente et de doute où les êtres se scrutent pour savoir comment avancer. C’est parfois un vignettage de l’image dans un cadre de diapositive pour signifier le recul ou la mémoire. C’est en tout cas toujours, ce qui n’est pas pour plaire à tous, la déconstruction des règles qu’adopte le plus souvent le cinéma pour parler d’amour. Car l’enjeu est ici de déconstruire l’idéal que le cinéma implante dans les têtes, cet idéal de fusion amoureuse qu’exprime l’expression « faire l’amour ». Déconstruire, cela implique de modifier les hiérarchies, de renverser les rapports de force, de privilégier le sensible sur l’intelligible, l’autre sur le même, l’absence sur la présence. C’est donc sortir de la pensée duelle qui condamnerait l’un pour essentialiser l’autre. C’est déstabiliser et fissurer l’idéalisme, par exemple poser l’indécision comme moteur et non comme une tare indélébile.
Voici donc Ousmanne, le héros de FLA, rappeur noir en quête de succès, un splendide indécidé aux faiblesses si humaines. Il a des élans, comme de convaincre Laure de garder l’enfant d’un soir en lui servant un slam un peu poussif mais qui sait émouvoir une femme elle-même en plein désarroi. Mais ses élans ne débouchent que sur les impasses de l’indécision, jusqu’à s’intéresser d’un peu trop près à la soeur de Laure, Kahina, qui sort de prison et est à cran car elle voudrait voir son enfant placé dans une famille partie en vacances au mauvais moment. Voici donc recomposée la Sainte Trinité du couple à trois dont on sait bien qu’elle génère autant de conflit qu’elle porte d’amour puisqu’à moins d’être de substance purement divine (la relatio de St Thomas d’Aquin), elle est accidentelle avant tout (ce que Thomas d’Aquin ne reniait aucunement). Kahina tombe littéralement dans la vie d’Oussmane et de Laure qui nouaient une relation bizarroïde puisqu’Oussmane, poussé par Laure qui enlève son slip en guise de sucrerie à venir, ose affronter la mer qu’il se gardait d’approcher depuis une enfance haïtienne traumatique. Et voilà que face à la mer (le sentiment ? l’acceptation du rapport ?), Oussmane devient sourd, terrible surdité des hommes face aux femmes, à la fois arme et défense face à la déstabilisation.

Et nous voilà donc plongés dans le titre du film : de quel amour s’agit-il et surtout de quelle action, puisqu’il s’agit de faire ? Que l’on voie peu de sexe à l’écran tient davantage au fait que les acteurs ne l’ont pas désiré et que dans ce type de cinéma d’improvisation collective, ils ont le dessus sur le désir d’un réalisateur qui aurait bien aimé explorer davantage ce rapport, puisque dans » rapport sexuel » il y a deux fois le même mot, le sexe étant avant tout un rapport. Restons-en donc aux confrontations verbales, et c’est là que le film risque de fatiguer ceux qui craignent l’épreuve, suite d’altercations, de montées en adrénaline entre deux acteurs dans un rapport qui se cherche sans cesse et qui constitue à la fois la trame et l’enjeu du film : le faire de l’amour.
Oussmane cherche à s’engager mais, dans sa valse hésitation entre deux femmes très différentes, entre deux directions de vie, entre stabilité (la bague au doigt) et instabilité (l’incertitude absolue), il ne réussit qu’un pathétique va-et-vient qui ne le conduit qu’à la solitude, écho de cette magnifique respiration poétique que nous offrent Djinn et Salomé avec Saul Williams, slameur silencieux qui, après avoir arpenté Jacmel en Haïti à la recherche du trauma des origines, de l’origine de la surdité, transcende le temps dans le métro de Paris pour ne pas abandonner ceux qui se jettent sous ses rails ! Car c’est justement le temps qui sépare, non pas seulement l’habitude qu’il induit mais parce qu’il fait partie du rapport, qu’il est intrinsèque à l’amour. Il y a du vide entre deux êtres et ce vide n’est pas à combler car la fusion ne mène à rien : c’est ce que nous disent ces altercations verbales où des êtres, en se disant, s’inter-disent de sortir de ce qui les distingue. C’est un rapport de force, certes. Mais c’est également un jeu d’amour puisque nouer une relation c’est aussi la nier, puisque c’est en séparant qu’on peut être en rapport, qu’on ne peut être deux qu’en étant en duel. Cette distinction préserve la dignité. « Ce n’est pas plus simple de me dire que tu m’aimes ? » entend-on dans le film. Eh bien non. Et on s’affrontera au catch dans le jardin ! Car dans cet entre-deux, on est deux. Faire l’amour sera dès lors jouer cet entre-deux bourré d’espace et de temps du rapport, une alchimie mystérieuse dont peut-être seul le fuyant imam des jardins de Belleville aurait la clef, référence au sacré qui traverse par touches énigmatiques les films de Carrénard. Et c’est là que ce film est profondément contemporain : il nous détaille ce qui obsède les couples d’aujourd’hui, qui passent leur vie à chercher à percer le mystère de ce qui leur permettrait d’être ensemble en restant séparés, c’est-à-dire de trouver dans leur liaison ce qui permet à chacun de vivre son espace et son temps à lui, et donc de rester maître du sens qu’il donne à sa vie.
Le faire de l’amour tiendrait donc dans cette recherche d’une unité dans la séparation, ce grand paradoxe qui permet au rapport d’être à la fois désir sans rupture et amour sans fusion. C’est là que se joue la différenciation de chacun, son individuation, son émancipation, son accomplissement, et c’est une quête sans fin : Oussmane n’a pas fini de se meurtrir sur le Pont des Arts, où les amoureux accrochent leurs cadenas. Les femmes, quant à elles, insistent aussi sur l’essentiel : le rapport amoureux n’est pas qu’un jeu plaisant et cruel aux infinies combinaisons, il est aussi le support de la vie. « Je suis la mère de ton enfant, que je porte dans mon ventre », dit à Oussmane Laure qui veut un vrai père pour son enfant. L’enfant est central dans FLA, il est le lien et l’enjeu du couple. Il rapproche les contraires, il est lui aussi le faire de l’amour. En permettant les hybridations, il construit la culture. Il sera lui aussi, ce qu’a déjà Kahina malgré ses entraves et ce qu’attend Laure en regardant au loin, ce tiers actif qui à la fois liera et séparera ses parents, les aidant à comprendre ce qu’est faire l’amour.

Lire également notre entretien avec le réalisateur ici : [entretien n°12261]///Article N° : 12259

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Les images de l'article
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Djinn Carrénard © ARP Sélection
Azu, dans le rôle d'Oussmane © ARP Sélection
Laurette Lalande (Laure) et Azu (Oussmane) © ARP Sélection
Azu (Oussmane) et Maha (Kahina) © ARP Sélection
Laurette Lalande (Laure) © ARP Sélection




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