Donoma

De Djinn Carrénard

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« Donoma » a été présenté au festival de Cannes 2010 dans la sélection ACID dont il faisait l’ouverture.

Djinn Carrénard est un gars qui en veut. Il est capable de convaincre une série de copains, notamment réunis sur les réseaux sociaux, de se lancer dans l’idée folle de faire un film ensemble et que cela tienne la route sur la durée. Le film est là, entièrement autoproduit, sans budget extérieur. Cela veut bien sûr dire que Djinn a joué l’homme orchestre : l’écriture, la caméra, le montage. Et que ce fut un parcours du combattant. Mais cela veut aussi dire qu’avec les acteurs une certaine communion s’est établie : c’est ensemble qu’ils ont fait le film, une création collective basée sur leur ressenti face au rôle, où la spontanéité prend une large part. Un squelette de scénario était en place et les improvisations permettaient de savoir s’il fallait écrire la scène ou plutôt la laisser se dérouler sans barrière.
Cela donne finalement une dominante de scènes à la Cassavetes, théâtre fait d’incertitudes et de réactions à fleur de peau, une saisissante prise sur la vie, et quelques autres plus littéraires, moins haletantes, plus élaborées. Les acteurs donnent le meilleur d’eux-mêmes, c’est-à-dire de leur vécu aussi, guidés par quelques phrases précises mais libres de leurs mots. La liberté de l’autoproduction reste de revenir sur les scènes, sans la nécessité de tenir le planning financier. Si bien que le comédien est central dans la façon d’écrire le film qui n’est au départ qu’un canevas auquel ajouter la personnalité de chacun, avec un gros travail de connaissance avant les répétitions.
Un tel film n’est imaginable que s’il porte sur l’intime et l’émotionnel, et c’est exactement ce qu’il fait. L’amour ne sera jamais un sujet qui date : cela fait des millénaires qu’on a besoin de le réécrire en permanence et le réadapter au temps présent. Mais pour être pertinent, il faut savoir innover et donc prendre des risques. Donoma est issu de ce risque collectif, mais il est au départ l’interrogation d’un homme sur son propre vécu. Donoma veut dire « le jour est là » en langage sioux : ce lever du jour relie les histoires du film, soit qu’il vienne éclairer une nuit d’affrontement, soit qu’il marque le temps, soit qu’il prenne une valeur mystique. A cette aune, Donoma porte moins sur l’amour en soi que sur ce qui motive ou permet la passion. Et si on pouvait être amoureux d’un inconnu, comme ce couple qui se forme sans mot dire dans le métro et pour qui cela sera un mode de relation ? Et que faire des élans adolescents quand on n’y croit plus vraiment ? Et comment préserver l’amour quand la passion se fane ? Et que peut être la réponse d’une agnostique aux signes de l’amour de Dieu ?
Le résultat est explosif. Donoma déborde d’une sourde énergie qui ne tient pas seulement à la verve des improvisations. Car il est traversé à tous niveaux par la liberté de ton. C’est un langage débridé, très trottoir, notamment de la part de femmes qui savent envoyer les hommes balader. C’est une caméra portée qui sait cadrer pour amplifier le moment mais qui sait aussi se déplacer dans un espace restreint pour capter les facettes des confrontations. Ce sont des plans séquences évitant la fragmentation du ressenti mais assez dynamiques pour s’inscrire dans le rythme global, des plans qui respirent. C’est une attention quasi photographique aux objets, aux détails, qui installe un métadiscours. Ce sont des grains différents selon les scènes, obtenues par l’ajout d’objectifs d’appareils photo sur la caméra. C’est une musique un peu planante qui apaise le tout mais soutient le propos. Et c’est une interférence générale entre les protagonistes qui soude leurs histoires et fonde l’unité du film.
Djinn Carrénard filme des rencontres qui virent à l’affrontement. Il le fait dans des huis clos préservant la montée de leur intensité. Pour préserver cette densité, le film gagnerait à être un peu plus ramassé pour sa sortie en salles maintenant qu’il a trouvé un distributeur après sa sélection à Acid à Cannes. Cette sortie est heureuse, car Donoma est un bel exemple de guerilla filmmaking, cinéma indépendant sans budget, en équipe squelettique et en décors réels, un cinéma de la passion sur les traces de Sweet Sweetback’s Baadasssss Song de Melvin van Peebles ou de She’s Gotta Have It de Spike Lee, une fort belle manière d’entrer dans le métier.

Cet article correspond à la version Donoma 3 présentée à Cannes. La nouvelle version, Donoma 4, entièrement remontée et avec un super générique chanté, rend caduque la phrase indiquant que le film gagnerait à être un peu plus ramassé. (O.B., novembre 2011)///Article N° : 9527

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