Devoir de caméra

Pour une prise de parole à travers les images

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Regard croisé sur deux tables rondes parisiennes à propos de la représentation des acteurs noirs au cinéma. Une première soirée, intitulée  « Faire sans nous c’est faire contre nous », s’est déroulée au centre culturel et social Rosa Parks (Paris 19e), le 23 novembre, dans le cadre de La Nuit des Débats. Une deuxième rencontre, le lendemain, au Forum des Images (Paris 1er)  dans le contexte du focus « Black is the new black » a eu pour thème « La représentation des noirs dans le cinéma contemporain américain et français ». Africultures y était.

Pour la première rencontre, l’association « Le 99 », représentée par Bakary Sakho, militant associatif et écrivain, a voulu mettre l’accent sur les enjeux du cinéma indépendant et les rôles attribués aux acteurs noirs. Autour de la table, le journaliste Samba Doucouré, Laurie Pezeron, fondatrice du club de lecture afro READ !, tous deux en modérateurs ;  le rappeur D. Ace et la journaliste Claire Diao, spécialiste des cinémas d’Afriques et auteure du livre Double vague. Le nouveau souffle du cinéma français (2017) sur une jeunesse française de cinéastes pour la plupart méconnus du grand public. Claire Diao qui orchestrait, le lendemain, la table ronde constituée des réalisateurs Djinn Carrénard, Jean-Pascal Zadi, et Caroline Blache.

Face aux clichés, comment construire de nouveaux personnages noirs au cinéma

Qui n’est pas fatigué des rôles communément attribués aux acteurs noirs sur le grand et le petit écran en France? Des téléfilms comme Fatou la malienne (2001) ou des films sortis récemment comme Le Brio (2017) nous interpellent quant à la représentation de personnages issus de la diaspora africaine. Des rôles se dessinent sans cesse : « immigré, racaille, servante, banlieusard« , liste Samba Doucouré, lançant ainsi la ritournelle qui rebondira d’une table ronde à l’autre. Des personnages caricaturés souvent « aidés » par une personne française, blanche, d’un milieu social aisé, à contrario de celui du caractère noir. Des scénarios qui semblent être moulés dans la même forme : stéréotypés, sans issue, rabaissant. Où sont les familles des noirs de classe moyenne ? Ça commence tout juste. On pense par exemple au film Il a déjà tes yeux (2016) de Lucien Jean-Baptiste, sorti cette année.

Lors de la deuxième rencontre, dans le public une voix voilée d’espoir lance : « Et si ces clichés servaient à ouvrir la voix? Pour qu’ensuite d’autres rôles se dessinent pour les Noirs ? » L’exemple du réalisateur et metteur en scène américain Tyler Perry, qui a écrit des pièces à succès exploitant les lieux communs sur les noirs, s’immisce ainsi dans la discussion. Puis le nom d’Eddy Murphy est aussi répété. Si sur le plateau certains confirment l’importance d’avoir des acteurs noirs, coûte que coûte, d’autres soulignent qu’une fois qu’on laisse la place aux clichés, la porte est ouverte à d’autres stéréotypes les remplaçant selon l’air du temps.

Et puis reviennent souvent, d’une table à l’autre, les noms de Denzel Washington, Will Smith. Le travail de Spike Lee est également mis en avant avec son Do the right thing (1989). Les States, toujours les States. Malgré la différente histoire des communautés noires française et américaine, nous rappelle Régis Dubois dans son article « Noirs et Blacks au cinéma : regards croisés France/États-Unis », les comparaisons fusent, pendant les deux rencontres. Peu importe la fragilité de ces associations, elles résistent au temps qui passe. Claire Diao constate « Les 50 réalisateurs que j’ai interviewés nomment par la plupart des auteurs américains parmi leurs idoles. C’est très significatif« . « Quel est le premier film français avec des Noirs au cinéma ou à la télévision dont vous vous souvenez ? Et le film d’un réalisateur noir ? » demande alors Claire à ses invités.  Certains se souviennent de Black Mic-Mac (1986) ou de Romuald et Juliette (1989), mais aussi de réalisations avec un souffle plus engagé tel le film franco-guinéen Le ballon d’or (1994) de Cheik Doukouré, le long-métrage d’Euzhan Palcy Rue Cases-Nègres (1983), ou celui du franco-béninois Sylvestre Amoussou Africa paradis (2007).

De part notamment l’absence de personnalités noires devant ou derrière la caméra, la majorité des réalisateurs reconnaissent s’être en effet nourris du cinéma américain mais d’avoir surtout fait les choses par eux-mêmes. Et d’être pour beaucoup passés d’abord par la musique. Djinn Carrénard a initialement tourné des clips. D.Ace, auteur de titres comme « Hip-Hop », « Manga » ou « SNCF » définit ses clips musicaux « des mini court-métrages » et se dit ouvert à l’expérience cinématographique. Jean-Pascal Zadi, raconte que ses premiers tournages s’étaient faits lors de clips d’amis rappeurs. Et que pour son film, Sans pudeur ni morale (2011), ne connaissant absolument les réseaux du cinéma et ne se reconnaissant pas lui-même comme réalisateur, il a distribué son film en DVD, via les réseaux de diffusion des CD’s de rap.

Que l’envie de faire des films s’origine de la musique ou d’ailleurs, ce qui est sûr, nous rappelle Claire Diao, c’est que les réalisateurs voulant montrer toutes les facettes de la société au cinéma, n’ont pas comme point de référence le cinéma français classique. Ils s’en sont extirpés, sans vouloir pour autant se cloisonner.

On n’est jamais mieux servi que par soi-même

« Le fait qu’il n’y a pas assez de personnes issues des ‘communautés’ dans le domaine cinématographique fait qu’il y a des stéréotypes. Il faudrait en avoir non seulement au niveau des acteurs, mais aussi de réalisateurs, des techniciens…  » continue Claire Diao. Un directeur de salle du cinéma Le Studio d’Aubervilliers ajoute « Et des programmateurs conscientisés, car un film n’existe pas si il n’y a pas de spectateurs pour le voir. Il faut que les exploitants aussi soient issus de la communauté et engagés à faire passer les films en question. Notamment à des horaires et des jours accessibles à tous« . Ce n’est donc pas seulement une question de réalisation, mais également de distribution. Un organisme comme le CNC[1], dont Claire Diao a intégré le comité, s’occupe aussi de cet aspect : l’aide financière à la diffusion des films. Quand on lui pose la question de sa participation à une institution qui peine à s’ouvrir à la multiplicité des imaginaires qui composent l’espace français, Diao estime que justement il faut en être pour enrichir les discussions et influer sur les décisions. Elle fait aussi remarquer que ce guichet quasi-unique pour le cinéma fonctionne avec des procédures et des règles très strictes. « Il y a une recette pour déposer les dossiers », encore faut-il la connaitre. Pour cela elle donne comme conseil aux nombreux réalisateurs indépendants présents dans la salle lors de la première table ronde de s’entourer de producteurs/réalisateurs qui ont déjà obtenu ces aides. « Aujourd’hui, dans une époque où l’image est prépondérante il y a des fois la barrière de l’écriture qui empêche l’acceptation du film, alors que l’idée peut être géniale« , continue-t-elle. Ce qui amène des personnes talentueuses à ne jamais déposer leur film ou à le déposer sans connaître les codes de l’institution. Zadi l’avoue, il s’autocensure dans sa façon de travailler : « Quand j’écris des films je me dis qu’il y a trop de noirs et qu’ils ne vont jamais être acceptés…« . En même temps il ne veut pas faire de compromis avec ce qu’il appelle le « cinéma blanc « : « Franchement je préfère être protagoniste d’un film que j’ai créé moi-même plutôt que dans un rôle mineur dans un film de Luc Besson« .

L’idée est portée également par Djinn Carrénard, dont le dernier film, créé avec Salomé Blechmans, s’intitule Faire l’amour (2016) : car si le plafond de verre est là, les subventions derrière la vitre difficiles à atteindre tout autant que l’accès aux prix, c’est toujours possible de prendre une caméra et de dépenser 150 euros pour tourner un film. C’est ce qu’il a fait pour son premier long-métrage, Donoma (2011): « Le multiculturalisme dans le cinéma n’est pas un droit à conquérir, mais juste la chose la plus intelligente à faire ». Olivier Barlet l’avait affirmé dans son article « Y a-t-il un cinéma noir français ? » : les cinéastes refusent aujourd’hui une identité figée et exigent une société qui assume son cosmopolitisme sans se réfugier dans l’exotisme d’un cinéma d’ailleurs qui esquive la véritable rencontre. Claire Diao insiste sur des initiatives de terrain et de leur impact pour l’émergence d’une nouvelle génération de cinéastes issus de la culture du métissage, à l’instar du festival « Les pépites du cinéma ». Fondé en 2005 par Aïcha Belaidi cet évènement annuel valorise les films indépendants, leur promotion et leur diffusion afin d’insuffler au grand écran une diversité d’univers symboliques.  Diao-même est active sur deux fronts : celui des institutions, comme le CNC et celui de la valorisation du cinéma indépendant, comme Awotélé, revue digitale de cinéma qui vise à réunir plusieurs plumes du continent autour de thématiques cinématographiques, mais aussi Quartiers Lointains, programmation itinérante de court-métrages africains dont Caroline Blache, co-réalisatrice avec Florent de la Tullaye de la web série Noire Amérique (2016), fait également partie.

 «Il faut s’immiscer avec des nouveautés et ne pas prolonger les mécanismes des institutions » poursuit Carrénard. Le réalisateur, choqué par la réaction de Viola Davis à l’obtention de l’Emmy Award (Prix série TV) comme meilleure actrice, dénonce la posture d’attente d’une reconnaissance de la part de certains acteurs et réalisateurs noirs. Pourquoi Viola Davis  était-telle tant émue ? Son discours ne servait pas, au fond, l’idée que le talent des acteurs noirs devait se fonder toujours sur la reconnaissance de l’establishment ? Un establishment par ailleurs excluant, comme le montre la polémique lancé l même année avec l’ #oscarsowhite ? Caroline Blache souligne l’importance du prix décroché par Viola Davis pour le simple fait que c’était la première fois qu’une actrice noire l’emportait et que son rôle n’était pas en lien avec la communauté noire : il s’agissait d’un personnage qu’une femme de n’importe quelle origine aurait pu interpréter. Détail non négligeable: la série « How to get away with murder  » dans laquelle elle joue a été produite par Shonda Rhimes, scénariste productrice afro-américaine. « Pour avoir des rôles à la taille de la réalité, surtout ne pas demander aux autres, mais le faire soi-même. Si il y aura plus de réalisateurs noirs on aura plus de rôles de personnages noirs représentés de façon juste » poursuit Carrénard. Blache, quant à elle, porte l’accent sur l’éducation et la transmission comme éléments fondamentaux « Des africains américains m’ont dit qu’avant ma web série, ils n’avaient jamais vu un travail pareil sur leur histoire et que c’était important aussi pour les nouvelles générations ». Pour un cinéma qui vise à être celui qu’on aimerait voir, représentant un imaginaire qui raconte une autre histoire, le cinéma français prend un nouvel élan, franchi une nouvelle étape. Celle qui arrête d’être cloisonnée dans le label « diversité » au détriment du mot « cinéma », comme nous le rappelle Claire Diao. Car le pouvoir des réalisateurs, à l’heure actuelle, dans l’époque de l’image, est l’un des plus puissants au monde, affirme Djinn Carrénard. Pour une réappropriation de la représentation des Noirs au cinéma, les deux rencontres du 23 et 24 novembre passés, ont soulevé des questions qui sont loin d’être épuisées. La réflexion continue.

[1] Centre national du cinéma et de l’image animée.

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