” J’ai écrit cette série en n’oubliant pas que la fin de l’ère Obama coïncide avec l’ère du #BlackLivesMatter “

Entretien de Célia Sadai avec Caroline Blache

Ce samedi à Paris au Musée Dapper, Marc Cheb Sun, rédacteur en chef de la Revue D’ailleurs et d’ici propose, au lendemain de l’investiture de Donald Trump (20 janvier), une journée de réflexion, de projections et de rencontres autour de la thématique de l’Amérique noire, ses combats et ses apports. En amont nous avons rencontré Caroline Blache, auteure et co-réalisatrice de la websérie diffusée sur Arte Noire Amérique, qui sera projeté samedi.

Africultures – Tu es documentaliste au sein de l’agence XYZèbre. Comment as-tu rejoint le projet de Noire Amérique ?
Caroline Blache – Depuis 2008, je collabore en tant que recherchiste iconographe avec Laurent Duret, producteur à Bachibouzouk. Il savait que je voulais écrire des films. Il m’a donc confié l’écriture du scénario et la co-réalisation avec Florent de la Tullaye d’une websérie documentaire sur les artistes noirs américains à la fin de l’ère Obama, pour Arte. Et j’ai écrit cette série en n’oubliant pas que la fin de l’ère Obama coïncide avec l’ère du #BlackLivesMatter.

Comment s’est déroulée l’écriture du scénario ?
Noire Amérique mise sur une approche mainstream. La série a été traduite en allemand, en polonais, en anglais et en espagnol. Elle est diffusée dans toute l’Europe via Arte Creative sous le titre Black And Proud. Il fallait revenir sur l’Histoire des grandes Marches. Mais aussi expliquer qu’aujourd’hui, des Républicains blancs parlent de ” génocide blanc ” et ont peur de ” disparaître “. Dans la série, on entend les slogans des marches Black Lives Matter comme ” Hands up, don’t shoot ” après la mort de Michael Brown en 2014. On voulait faire entendre ces slogans, plus puissants qu’un long discours.
Pour l’écriture du scénario, j’ai fait une recherche d’infos assez importante et les réseaux sociaux ont été une mine d’or – le Black Lives Matter est quand même né sur Facebook et Twitter ! J’ai parcouru des médias comme Atlantic Black Voices, The Root, ou le HuffPost Black Voices. Et puis je ne partais pas de rien. Je suis issue d’une génération qui a été très exposée à la culture noire américaine dès le début des années 90. Quand le Malcolm X de Spike Lee sort dans les salles, je suis en classe de 5ème et je m’en fous de Bodyguard. Les films de Spike Lee et le hip-hop m’ont vraiment ouvert des portes vers d’autres savoirs. L’esclavage, le mouvement des Droits Civiques… Pour moi, quand tu écoutes du hip-hop, tu dois comprendre ce qu’il y a derrière. Tu ne peux pas couper le hip-hop de ses racines.

Noire Amérique se compose de 8 épisodes. Comment s’est fait le choix ?
On a fait des allers-retours avec le producteur – Laurent Duret – et le diffuseur – la chaine Arte, en partant du fait qu’en 2016, de nombreuses stars noires américaines de la musique et du sport ont pris position publiquement.
En musique il y a Kendrick Lamar et Beyoncé, dont la performance ” Formation ” au Superbowl – plus grosse audience télé en Amérique – est historique. Beyoncé y porte une tenue inspirée de celle de Michael Jackson pour son album History. Ses danseuses ont une coupe afro et portent le béret noir emblématique des Black Panthers. Ensuite, Beyoncé a sorti le long métrage Lemonade où elle rend hommage aux ” Mères du Black Lives Matter “, ces femmes dont les fils ont été assassinés par la police…
2016, dans le domaine du sport, c’est aussi la mort de Mohamed Ali, champion du monde de boxe et membre de la Nation of Islam. On est alors passé d’une génération ” sponsors ” silencieuse et dépolitisée, devenue milliardaire grâce à Nike et Adidas, aux prises de position radicales de Lebron James ou Colin Kaepernick qui ont refusé de chanter l’hymne américain, et qui soutiennent financièrement les familles des victimes de violences policières.

Et les séries TV ?…
Je pense qu’avec les sportifs et les séries TV, il y a quelque chose qui dépasse le racisme structurel. Le sport a ses fans ; les séries TV, leurs addicts. Et puis, Viola Davis a reçu un Emmy Award pour un rôle dans une série [“How to get away with murder”] et pas pour un rôle au cinéma. Un épisode de Noire Amérique sur les séries était prévu, mais des séries comme The Get Down, Atlanta ou Insecure n’étaient pas encore sorties…
Je poursuis ce travail pour un autre projet car les séries diffusent des discours exclus des médias mainstream. Et cela, grâce aux scénaristes noirs. On peut parler de Shonda Rhimes avec Scandal ou de John Ridley avec American Crime, dont chaque épisode développe une critique de la société américaine qui fait remonter la réalité du racisme structurel.

Noire Amérique ne montre pas d’écrivains mais le narrateur, c’est l’écrivain Alain Mabanckou. Pourquoi ce choix ?
Pour ce format court – 4 minutes par épisode, la littérature fonctionne difficilement. Les écrivains ont une autre façon de poser leur discours. Si j’y avais consacré un épisode, j’aurais évidemment convoqué Toni Morrisson, et Ta Nehisi Coates, quoique peut-être trop résigné pour le Black Lives Matter.
Mais dès le début, Laurent Duret voulait qu’Alain Mabanckou présente cette série sur le modèle des conférences ” grand public ” qu’il a données au Collège de France. Parce que c’est un écrivain franco-congolais qui enseigne aux États-Unis et qu’il est le père d’hommes noirs nés en France, son regard ne pouvait qu’être enrichissant.
On a surtout collaboré pendant l’écriture des synopsis. Alain Mabanckou, si vous écoutez ses leçons ou ses livres audio, a un flow, un ton professoral. Ce n’est pas un acteur. Il fallait écrire avec ce flow, cette diction en tête. Et puis ce narrateur est incarné. Quand il parle des luttes pour les Droits Civiques dans l’Amérique des années 60, Alain Mabanckou évoque les Révolutions Rouges africaines ou la Sapologie. Et il croise deux Histoires.

En parlant d’histoires croisées. Je pense au collectif Justice pour Adama, dont le slogan ” Pas de paix sans justice ” reprend le ” No Justice No Peace ” apparu après l’assassinat du jeune Tamir Rice…
L’idée de la série est aussi de faire écho à la France. À la fin de l’épisode 1 ” Les Vies Noires Comptent ” sur le militantisme visuel et le mouvement du Black Lives Matter, Alain Mabanckou évoque son arrivée en France qui coïncide avec la mort de Makomé M’Bowolé [NdA. Tué à bout portant par un inspecteur de police en 1993 dans un commissariat de Paris]. Avec Arte, nous avons choisi cet angle car les problèmes existent ici aussi. En juillet 2016, il y a les morts successives d’Aston Sterling et de Philando Castile aux Etats-Unis. Et puis la mort d’Adama Traoré en France. On a monté Noire Amérique pendant les premières marches de protestation et c’était très important pour nous de montrer ces mobilisations avec les photos du Collectif ŒIL ou de Hans Lucas.
Depuis ses premières prises de parole en public, Assa Traoré a toujours présenté ses frères Adama, Youssouf et Baguy comme des Français. Et ça, c’est très important. De la même manière, on ne l’a jamais entendue parlé de ” bavure policière “, mais de ” crime “. Et ça, c’est tout aussi important.

Quand on regarde Noire Amérique, on prend la mesure du silence des artistes et des sportifs noirs en France. Comment expliques-tu ce silence ?
Les Africains Américains pèsent tout simplement plus lourd économiquement. Cet été, Michael Jordan est sorti de son silence de sportif sponsorisé. Et là, il a parlé avec la thune. Il a fait des dons à des associations. En France, Mouloud Achour invite Assa Traoré sur le plateau de Clique, mais on est loin des mobilisations américaines.
Du coté du rap, le trap de MHD ou de PNL, c’est pour s’amuser. Il reste Kery James, La Rumeur ou la Scred Connexion. Mais surtout Casey, qui n’a jamais rompu avec le projet social du hip-hop. Elle est la plus proche d’un Black Lives Matter.
Silence du coté des sportifs aussi. Silence des acteurs. Omar Sy vous dira qu’il n’habite plus en cité depuis 20 ans. Et qu’il n’a donc rien à dire. Lucien Jean-Baptiste parle-t-il dans sa promo actuelle du dernier ” baromètre de la diversité ” du CSA qui nous dit que les personnes ” non blanches ” sont surreprésentées dans les rôles de voyous, et pas de CSP+… ?
Heureusement, il y en a qui continuent à résister : des collectifs de militants comme Ferguson in Paris, le Collectif James Baldwin … ou d’artistes comme Décoloniser les Arts. Dans l’épisode ” Tenir Tête ” de Noire Amérique, Alain Mabanckou répète de nombreuses fois ” 400 ans d’aliénation pour plaire aux Blancs “. Il le répète car il faut que ces mots soient entendus et retenus.
Un ami a montré la série à ses élèves de lycée. Plusieurs d’entre eux, concernés et fiers, ont tout de même mal réagi au rapprochement entre le Voguing et la Sape ” – Chez nous, on peut pas être homosexuel. ”
La route est encore longue.

///Article N° : 13933

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